Le grand (trop grand ? ) défi de la Energie Wende

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Impossible de voyager en Allemagne actuellement sans que ne soit abordées par tous les interlocuteurs, dirigeants d'entreprises, responsables politiques, journalistes, économistes, les conséquences de la décision prise par Angela Merkel à l'été 2011 de l'accélération du tournant énergétique et de l'abandon du nucléaire (Energie Wende). Et c'est aussi un risque pour la compétitivité de l'industrie allemande, un sujet avec lequel on ne plaisante pourtant pas outre-Rhin...

 La décision d?abandonner totalement l?énergie nucléaire d?ici 2022, prise à la suite de la catastrophe de Fukushima, est une sorte de tremblement de terre, selon l?expression d?un dirigeant du secteur énergétique. Certes, elle répond au désir de l?opinion publique qui nourrit une désaffection totale vis à vis du nucléaire, certains parlent même de peur, et au fait que l?Allemagne, pour des raisons liées à son histoire, refuse l?idée d?être un jour à l?origine d?une catastrophe nucléaire en Europe.

Le mot même de « wende », beaucoup plus fort que notre « transition » exprime l?ampleur de la transformation en cours, et c?est cette même « wende » qui a d?ailleurs servi à caractériser le changement impulsé dans le destin de l?Allemagne par la chute du Mur en 1989. La sortie du nucléaire devra en outre s?accompagner d?une baisse de 80 à 95% des émissions de CO2 du complexe énergétique allemand ce qui implique un recours massif aux énergies renouvelables. Elles devraient représenter 35% de la production d?électricité en 2020 et 50% en 2030.

Un coût direct de 440 milliards d?euros d?ici 2030

Le coût de ce tournant énergétique fait l?objet de nombreuses évaluations, qui se situent dans une fourchette de 250 à 440 milliards d?euros d?ici 2030. Le ministre allemand de l?environnement, de la nature et de la sureté nucléaire, Peter Altmaier (ancien premier secrétaire du groupe parlementaire CDU/CSU au Bundestag) a même déclaré, dans une interview à la Frankfurter Allgemeine Zeitung en février 2012, que la sortie du nucléaire allait coûter à l?Allemagne 1 000 milliards d?euros si l?on y ajoute les investissements dans l?électro-mobilité et l?isolation des bâtiments? Même si ce chiffre est considéré comme exagéré par les experts, il représente néanmoins 50% du coût total de la réunification allemande, ce qui donne une idée de l?importance du choc économique que va produire la Energie Wende. Naturellement, le sujet est au c?ur de la campagne électorale pour les élections législatives de septembre prochain.

Pour mieux apprécier l?importance de ce tournant énergétique, il convient de faire une photographie de la situation énergétique actuelle de l?Allemagne, s?agissant de la production d?électricité. En 2012, le mix de production électrique se répartissait ainsi : 25,6% de lignite, 19,1% de charbon, 16% de nucléaire, 11,3% de gaz, 6% de pétrole et 21,9% d?énergies renouvelables. Entre 2010 et 2012, la production d?électricité d?origine nucléaire est passée de 22% à 16%, baisse compensée presque intégralement par les énergies renouvelables. L?éolien représente aujourd?hui 35% de la production des énergies renouvelables (31GW de capacités installées en 2012 en onshore, pour 7 GW en France), contre 30% pour la biomasse et 20% pour le photovoltaïque (33 GW de capacités installées en 2012 pour 2,2 GW en France, ce qui fait de l?Allemagne le N°1 mondial en capacités).

A partir de 2020, l?éolien devrait passer à 50%. Naturellement, la production d?électricité à partir des énergies renouvelables est fortement subventionnée et le montant de ces subventions passera de 1,2 milliard d?euros en 2000 à 19 milliards en 2013. C?est le photovoltaïque qui absorbe plus de la moitié de ces sommes, même si le gouvernement a décidé de ne plus accorder de subventions au-delà d?une capacité installée de 52 GW. Ces subventions pèsent lourd dans la facture d?électricité des allemands. La taxe « énergies renouvelables » est passée de 0,2 cts au kWh en 2000 à 5,3 cts en 2013, ce qui représente pour un foyer moyen et sur la base d?une consommation moyenne de 3 500 kWh par an, 20% de la facture en 2013, soit 185 euros. En moyenne, un Allemand paie son électricité 60% plus cher qu?un Français (50% pour l?industrie), ce qui explique que le nombre de coupures pour factures impayées atteint 300 000 foyers par an en Allemagne (chiffres de 2011) contre environ 100 000 en France.

340 milliards d?investissements dans les énergies renouvelables d?ici 2030

Le défi du tournant énergétique est double : financer le montant des investissements nécessaires tout en évitant que le prix de l?électricité pour les ménages mais surtout pour l?industrie (qui consomme 50% de l?électricité produite) ne devienne prohibitif. Les différentes études sur le sujet recensent six catégories d?investissements déterminantes pour la réussite du « tournant » : les énergies renouvelables, le stockage d?électricité, les réseaux, l?efficacité énergétique, l?augmentation des capacités des centrales thermiques et le déclassement des centrales nucléaires. Si l?on retient l?hypothèse haute, soit un montant total d?investissements de 440 milliards d?ici 2030, l?augmentation des capacités dans le domaine des énergies renouvelables (dont l?éolien devrait se tailler la part du lion) devrait en absorber environ 340 milliards (contre 175 milliards entre 2000 et 2011).

L?autre gros morceau concerne les réseaux. L?énergie produite par les éoliennes et les nouvelles capacités thermiques proviendra essentiellement du nord et de l?ouest de l?Allemagne, alors que la part la plus importante de la consommation est située dans le sud (Bade-Wurtemberg et Bavière). D?ici 2020, 3 800 kilomètres de nouvelles lignes devront être construites et 4 400 kilomètres de lignes devront être renforcées, soit un investissement de l?ordre de 20 milliards d?euros. Le raccordement des parcs éoliens offshore devrait coûter 8 milliards d?ici 2020 et 14 milliards d?ici 2030. Mais il faudra aussi réaliser jusqu?à 27 milliards d?euros d?investissements dans le réseau de distribution (140 000 kilomètres de nouvelles lignes moyenne tension et 240 000 kilomètres de lignes basse tension), un renforcement rendu nécessaire par le développement des énergies renouvelables qui injecteront de l?électricité directement dans le réseau de distribution. Enfin, il est prévu d?injecter 7 milliards d?euros d?ici 2030 dans les réseaux intelligents.

Concernant les centrales thermiques, la sortie du nucléaire mais aussi le caractère irrégulier de la production des énergies renouvelables rendent nécessaire la mise en place de capacités de substitution, que le gouvernement estimé à 10 GW d?ici 2020, soit un investissement de l?ordre de 8,5 à 12 milliards d?euros. Quant à l?arrêt des centrales nucléaires, il a déjà entraîné des dépréciations significatives chez les énergéticiens allemands (2,5 milliards d?euros chez E.ON, 1,3 milliard chez RWE). A fin 2011, le total des provisions « nucléaires » atteignait déjà 32 milliards d?euros. Et le cabinet Arthur D. Little a estimé le coût du démantèlement des 17 réacteurs encore en activité à au moins 18 milliards d?euros.

Un système de garanties de 5 milliards d?euros

Comment seront financés ces investissements massifs ? Pour l?instant, une certaine confusion règne encore même si les réunions au sommet se multiplient entre le gouvernement, les énergéticiens, les dirigeants des länder et les représentants du patronat. Selon les estimations qui circulent aujourd?hui, les subventions aux énergies renouvelables devraient atteindre, 135 milliards d?euros entre 2012 et 2020 et 205 milliards d?ici 2030. Les grands producteurs d?énergie et les investisseurs privés devront être mis à contribution, à la fois pour l?augmentation des capacités des énergies renouvelables et de la production thermique. Les opérateurs de réseaux devront assumer une bonne part des investissements d?infrastructures. Du côté du gouvernement fédéral, les choses sont moins claires.

La banque publique KfW a mis en place un système de garanties de 5 milliards d?euros pour faciliter le financement de l?éolien offshore. Le programme d?électro-mobilité (1 million de véhicules électriques en 2020, 6 millions en 2030) est soutenu par l?Etat à hauteur de 500 millions d?euros d?ici 2014, tout comme l?amélioration de l?efficacité énergétique, à hauteur de 1,5 milliard d?euros par an jusqu?en 2014. Mais l?on est encore loin du compte. Il est probable que les länder joueront un rôle important, comme commence à le faire la Bavière en promettant des aides aux opérateurs d?énergie renouvelables. Les Stadtwerke, les régies municipales qui gèrent l?énergie et l?eau dans beaucoup de villes allemandes auront également leur mot à dire, car les énergies renouvelables peuvent aussi être produites et gérées localement. Le réseau de banques locales, les Landesbank et autre Sparkasse vont aussi se mobiliser.

La compétitivité des entreprises en jeu

Il n?empêche que les craintes des consommateurs d?électricité sont réelles et s?expriment très ouvertement dans ce contexte de campagne électorale. Selon tous les experts, le tournant énergétique ne peut que se traduire par une hausse des prix. La part des taxes dans le prix de l?électricité va encore progresser alors qu?elle devrait attendre en 2013 la barre symbolique des 50%. La seule taxe sur les énergies renouvelables (EEG Umlage) a augmenté de près de 50% au 1er janvier 2013. Pour les entreprises, l?enjeu est considérable. Dans l?industrie, les entreprises électro-intensives bénéficient aujourd?hui de nombreuses exemptions de taxes (dont celle sur les énergies renouvelables). Ces exemptions ont représenté 4 milliards d?euros en 2011. Mais ce système est actuellement sous pression. Récemment, un tribunal du land de Hesse a invalidé le mécanisme d?exemptions dont bénéficient les entreprises fortes consommatrices d?énergie au motif que ce système était injuste pour les particuliers et les autres entreprises.

La Commission européenne commence elle aussi à s?intéresser au sujet, jugeant qu?il s?agit là d?un avantage concurrentiel au seul profit des entreprises allemandes. Or, pour le gouvernement allemand, il n?est pas question que la Energie Wende se réalise au détriment de la compétitivité de l?industrie nationale. Le BDI (Bundesverband der Deutschen Industrie), l?équivalent allemand du Medef, est en campagne contre toute remise en cause de l?exemption dont bénéficient les entreprises électro-intensives, alors même que le gouvernement annonce son intention de réformer ce système.

Cette Energie Wende représente donc un enjeu considérable dans lequel la compétitivité allemande est en risque. Elle arrive à un moment particulièrement défavorable. La croissance de l?économie est en berne, le secteur énergétique traverse une crise grave. L?afflux des énergies renouvelables désorganise le système car il est irrégulier, provoque des surcharges du réseau au point que l?électricité doit souvent être déroutée par la Pologne et la République Tchèque afin de revenir en Allemagne du sud, ce qui provoque dans ces pays, des incidents techniques à répétition. Les groupes énergétiques comme E.ON ou RWE rencontrent beaucoup de difficultés et sont parfois contraintes de ne faire tourner leurs centrales à gaz que 1 000 à 1 500 heures par an, au lieu des 6 000 nécessaires pour qu?elles soient rentables. La date butoir de 2022 pour l?arrêt du nucléaire est très (trop ?) proche?

La construction de nouvelles infrastructures nord-sud oblige à traverser des zones rurales ou forestières. Surtout, la Energie Wende soulève un problème de fond quand au fonctionnement institutionnel de l?Allemagne. C?est une décision qui vient du sommet, elle ne peut être efficace que si le programme est géré avec une bonne dose de centralisme ( à la française, en quelque sorte?), au niveau du gouvernement fédéral, alors que les länder estiment avoir leur mot à dire, et de façon forte.

La Energie Wende est-elle trop radicale pour l?Allemagne ? Certains commencent à le penser. Mais, comme l?analyse Gonzague Dejouany, le CEO d?EDF Allemagne à Berlin, même si « c?est un programme très ambitieux, prévu dans un laps de temps très court, dont le financement est encore à préciser, s?il existe un pays qui peut réussir à relever un défi de cette taille, c?est l?Allemagne. Il laisse encore beaucoup de questions sans réponses, mais son principe même ne devrait pas être remis en cause, car l?arrêt du nucléaire fait l?objet d?un consensus puissant en Allemagne. C?est pourquoi je pense que cette décision est irrévocable, ce qui ne veut pas dire que le calendrier initialement prévu ne pourra pas être modifié. Ce qui est clair c?est que ce sujet va mobiliser toute l?Allemagne pendant de longues années. »

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Commentaires
a écrit le 12/04/2013 à 13:31 :
Il n'est pas inutile de preciser qu'une fois cette transition realisee, et ses questions resolues (intermittence), l'avantage competitif de l'Allemagne sera enorme car ne sera plus plombee par les couts induits des energies fossiles et fissiles là ou nous, nous ferons encore face au cout du stockage des dechets et de demantellement de nos 56 reacteurs.
a écrit le 11/04/2013 à 18:30 :
Article très intéressant, qui permet de prendre toute la mesure des efforts engagés par l'Allemagne pour réaliser son tournant énergétique.
Il est clair que, quelles que soient les estimations retenues, le coût de la transition sera élevé pour le contribuable allemand mais nos voisins européens se disent aujourd'hui majoritairement prêts à l'assumer.
Par ailleurs, l'Allemagne attend beaucoup de retombées positives de cette politique en termes de croissance et d'emplois. Si elle réussit sa transition, l'Allemagne deviendra le leader européen (sinon mondial) des énergies renouvelables et de l'efficacité énergétique et pourra exporter ses savoir-faire dans le monde entier.
Quand on voit les déboires économiques que la France connait avec l'EPR, on se dit qu'il serait peut-être judicieux de suivre nos amis allemands et de développer notre savoir-faire dans d'autres domaines que le nucléaire...
Un autre petit article à lire sur le sujet de l'Energiewende :
http://www.alterener.com/energiewende-la-transition-energetique-a-lallemande/

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