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OpinionsUn Voyage en Allemagne

De quoi l'Allemagne est-elle vraiment le modèle ?

François Roche

Publié le 02 juin 2013 à 09:08 - Mis à jour le 02 juin 2013 à 09:22

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Le débat sur la politique économique allemande est intense, et il est nourri par les Allemands eux-mêmes. Il y a quelques jours, se déroulait à Paris, dans l'hémicycle du Conseil économique, social et environnemental (CESE), la Journée de l'économie allemande, une manifestation organisée dans le cadre du 50e anniversaire du Traité de l'Elysée. Experts et responsables économiques français et allemands avaient ainsi une excellente occasion de confronter leurs points de vue, et les jugements les plus...

La visite de François Hollande à Liepzig, à l?occasion du 150ème anniversaire du SPD, les propos qu?il a tenus à cette occasion, l?hommage qu?il a rendu à Gerhard Schröder et à son Agenda 2010, la référence au « réalisme », les objectifs communs que la France et l?Allemagne semblent vouloir conduire, comme la mise en place d?un Président permanent de l?Eurogroupe ou le plan d?action contre le chômage des jeunes, indiquent que les « tensions » nées depuis quelques mois entre la France et l?Allemagne étaient davantage sémantiques que réelles. Il s?agit d?un tournant, qui marque la défaite de ceux qui, au sein du Parti Socialiste français, entendaient en découdre avec Angela Merkel. Qu?il s?agisse d?une entente de « façade » comme l?estiment un certain nombre de chroniqueurs ne change rien à l?effet produit sur les décideurs économiques (c?était l?objectif poursuivi par les deux responsables). L?Europe ne peut pas se payer le luxe d?une crise ouverte entre la France et l?Allemagne, le creusement des divergences de politique économique entre Paris et Berlin n?est tout simplement pas une option. Il est vrai que la chancelière a mis un peu dans son vin en annonçant ces jours-ci une augmentation des dépenses publiques de 28,5 milliards d?euros dans le domaine social.

Pour autant, le débat sur la politique économique allemande n?est pas clos, et il est nourri par les Allemands eux-mêmes. Il y a quelques jours, se déroulait à Paris, dans l?hémicycle du Conseil économique, social et environnemental, la Journée de l?économie allemande, une manifestation organisée dans le cadre du 50ème anniversaire du Traité de l?Elysée. Experts et responsables économiques français et allemands avaient ainsi une excellente occasion de confronter leurs points de vue.

« Les Français ont peur du risque, les Allemands de l?avenir »

L?un des premiers sujets abordés fut celui du financement de l?économie. Louis Gallois, Commissaire général à l?investissement, analysant les sources structurelles de la compétitivité des entreprises allemandes, a dressé la liste désormais bien connue des forces de l?Allemagne, le Mittelstand, le double cursus en matière de formation, la proximité entre la recherche et l?industrie, la codétermination dans les entreprises, les efforts de modération salariale depuis une dizaine d?années, le consensus quasi-général au sein de la classe politique mais aussi de la société sur le fait que la compétitivité de son industrie est l?arme absolue de l?Allemagne et qu?il faut la protéger. Il a ajouté à cette énumération des formes de financement des entreprises plus diversifiées qu?en France, reposant à la fois sur un réseau de Caisses d?épargne et de banques régionales puissant et sur des produits financiers particuliers comme le Schuldschein (une sorte de bon de caisse) ou le Pfandbrief (un titre dont le collatéral est constitué d?actifs immobiliers de l?entreprise). Certes, cela n?exempte pas les banques allemandes des fragilités communes aux banques européennes, et qui sont l?une des justifications de la mise en ?uvre de l?Union bancaire. « Les régulateurs sont conservateurs » a rappelé Hans-Helmut Kotz, ancien membre du directoire de la Bundesbank, « car les difficultés des banques peuvent porter un énorme coût pour la société. » Les nouvelles règles de liquidités et l?Union bancaire constituent-elles des risques supplémentaires pour le financement des entreprises ? L?ancien régulateur ne le croît pas, mais insiste sur l?urgence à mettre en ?uvre ces outils. « Fixer des règles de liquidités, ce n?est pas punir les banques, mais au contraire, leur permettre de financer l?économie dans de meilleures conditions. Nous avons besoin, en Europe, d?une organisation capable de recapitaliser des banques lorsque cela est nécessaire, et cela doit aller de pair avec la mise en place de l?Union bancaire. Il existe en Europe des banques « zombies » qui font courir un risque très important au système ». Pierre-Henri Cassou, Président de l?Observatoire des fonds de prêts à l?économie (OPPE), n?est pas en désaccord avec le constat de son collègue allemand, mais évalue les conséquences de ces nouvelles règles sur le financement des entreprises. « Les banques seront moins présentes, et il importe donc de trouver de nouvelles formes de financement des entreprises,  des dispositifs souples, mais qui ne mettent pas en cause la stabilité du système financier », un sujet sur lequel travaille l?OPPE, mais aussi l?économiste Karine Berger, députée PS des Hautes-Alpes et auteure d?un rapport sur l?épargne financière. « Pour réorienter l?épargne longue sur les infrastructures, il faut réconcilier les visions de la France et de l?Allemagne, or actuellement, les Français ont peur du risque, les Allemands ont peur de l?avenir » a-t-elle indiqué.

« Affaiblir l?Allemagne, c?est affaiblir l?Europe »

Mobiliser de nouveaux outils de financement en faveur de la croissance est au c?ur des débats sur la relance des économies européennes, et ce que l?on comprend des débats entre experts, des deux côtés du Rhin, est que la ligne d?équilibre à suivre en matière de régulation des banques est étroite et qu?elle suscitera encore bien des discussions à Paris, Berlin et Bruxelles. Mais l?autre sujet débattu lors de cette conférence concernant naturellement les moyens de réduire les différences de compétitivité entre la France et l?Allemagne. Nicolas Baverez a dressé un constat sans appel : « Oui, il y a un miracle économique allemand » a-t-il martelé, « c?est un pays solide et qui va bien, alors que la France a organisé l?euthanasie de son industrie privée. On ne compte plus chez nous que 185 entreprises de plus de 5 000 salariés ». Ernst Burgbacher, secrétaire d?Etat parlementaire auprès du Ministre fédéral de l?économie et de la technologie, et délégué du gouvernement aux PME et au tourisme , s?est élevé contre l?idée qui voudrait qu?affaiblir l?Allemagne sur le plan de la compétitivité de ses entreprises, aiderait l?économie européenne. « Ce serait une erreur fatale, l?Europe entière en pâtirait » a-t-il insisté. « La compétitivité est une exigence, elle doit s?appliquer au niveau mondial, c?est une affaire d?innovation, de qualité, d?investissement ». Et il a indiqué une sorte de « chemin vertueux » d?amélioration de la compétitivité en Europe, qui vaudrait aussi pour la France et qui s?articule en quatre points : la consolidation des finances publiques, la priorité à l?innovation et au progrès technique, la régionalisation des politiques de croissance et la mobilisation des forces européennes vers les zones économiques en émergence.

"Etre en déficit n'est pas un péché"

Une analyse que conteste vigoureusement le professeur Heiner Flassbeck, ancien chef économiste de la CNUCED. « La compétitivité est un concept relatif, et tout le monde ne peut pas réussir à faire ce que l?Allemagne a réussir à faire, grâce à une révolution sur le marché du travail et à une pression massive du politique sur l?affaiblissement du modèle social » a-t-il déclaré, ajoutant qu?il serait vain d?attendre que l?Europe accroisse sa compétitivité sur les marchés mondiaux comme un seul homme, sans que ses partenaires économiques ne réagissent. « Nous sommes dans l?erreur en fustigeant les « débiteurs », être en déficit commercial n?est pas un péché et il n?y a pas lieu de punir les pays moins compétitifs en leur infligeant des politiques d?économies drastiques. Tout le monde ne peut pas faire des économies? », a-t-il encore insisté.

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Comment les industriels se positionnent-ils dans ce débat sur la compétitivité ? Pour Christophe de Maistre, Président de Siemens France, la comparaison entre la compétitivité de la France et de l?Allemagne n?est pas la bonne échelle de réflexion. « Il faut raisonner en fonction de la Chine et des Etats-Unis ». Selon, lui, la France, l?Allemagne et l?Europe dans son ensemble doivent relever quatre grands défis. Le premier est celui de l?approvisionnement en énergie, à un moment où les Etats-Unis sont en train d?expérimenter un vrai choc de compétitivité avec les gaz de schiste. La France et l?Allemagne devraient travailler ensemble sur l??amélioration de leurs conditions d?accès à l?énergie. Le deuxième défi est celui de la formation. Pour Christophe de Maistre, le modèle des contrats de formation en alternance allemand, autrichien ou suédois, pourrait aider à enrayer la progression du chômage des jeunes en Europe du sud. Enfin, l?Europe dépense 2,3% de son PIB en recherche développement, contre 3,26% aux Etats-Unis. C?est un véritable choc d?innovation et d?investissements que l?Europe doit provoquer.

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Au final, la France et l?Allemagne sont bel et bien confrontées aux mêmes sujets, avec plus ou moins d?acuité selon les chapitres que l?on ouvre. Les deux pays recherchent une même visibilité de l?avenir, une façon de relancer l?Europe, non pas en lui conférant des pouvoirs supranationaux, mais comme l?a suggéré Ulrike Guérot, Représentante pour l?Allemagne du European Council on Foreign Relations, mais en s?engageant vers une Europe transnationale, dans l?esprit de ce que prône le philosophe allemand Jürgen Habermas. Beaucoup de chemin reste à parcourir, en France et en Allemagne, pour se rapprocher de cette conception d?une Europe moins technocratique et plus démocratique?

François Roche

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