Dès la sortie du métro Quai-de-la-Rapée, à Paris (12e), William frétille. Canne à pêche sous le bras, ce directeur artistique de 41 ans scrute l'eau saumâtre qui pénètre à l'intérieur de l'Arsenal, ce port où mouillent des péniches habitées et qui s'étire jusqu'au génie de la Bastille. « L'entrée offre un bel amorti, surtout en situation de crue comme aujourd'hui », lance-t-il en enjambant la grille barrant l'accès à la Seine.
Depuis la rive gauche, la brigade fluviale surveille deux pêcheurs déjà positionnés sous le pont Morland. Pourtant, exceptés l'Arsenal et les écluses des canaux, il est autorisé de pêcher « partout à Paris durant la journée mais pas la nuit, et à condition de s'être acquitté d'un permis de pêche », précise Adrien Aries, de la Fédération interdépartementale de pêche. La main en porte-voix, nos collègues pêcheurs du jour nous informent que ça a « touché » il y a trente minutes. William les remercie et sort d'une boîte ses sardines en plastique, colorées et scintillantes. « Le but est d'imiter les petits poissons qu'apprécient les carnassiers comme les sandres et les silures », précise notre guide, qui a délaissé son travail dans la mode pour lancer, il y a quatre ans, Big Fish 1983, une marque de vêtements et d'accessoires de pêche. Ses leurres sont profilés de façon à abîmer le moins possible le poisson, qui est ensuite systématiquement relâché.
Direction Bordeaux. Hugo et François, 27 et 26 ans, vont régulièrement pêcher, les soirs de semaine, le black-bass (ou perche truitée) sur la base sous-marine dans le nord de la ville. Les amis d'enfance, qui partagent le compte Instagram Salutçapêche, utilisent des hameçons simples sans ardillon, quitte à faire des « décroches » lorsque le poisson se libère de lui-même. Quand ils en ferrent un, ils le remontent avec une épuisette télescopique et le déposent délicatement sur une toise afin de ne pas abîmer son mucus protecteur. Pour eux, le no-kill est une philosophie. « Je ne comprendrai jamais les anciens qui remplissent leurs glacières avec des poissons d'eau douce », assume Hugo, qui attribue ces visions différentes à un fossé générationnel. « Les jeunes pêcheurs urbains s'inscrivent dans une prise de conscience globale en France », abonde Adrien Aries, qui assume ne pas manger de poisson, même d'eau de mer. « Ils n'ont pas envie de causer des difficultés supplémentaires à ces espèces, confirme William. Et puis il n'est pas facile de se trimballer avec un brochet dans le métro parisien... »