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Désengagement des pôles de compétitivité : "L’État risque de casser ce qui marche bien !"

Photo de Sylvain Rolland

Sylvain Rolland

Publié le 16 juillet 2019 à 07:48 - Mis à jour le 02 octobre 2019 à 13:27

Jean-Luc Beylat, le président de l'Association française des pôles de compétitivité et du pôle francilien Systematic.

Jean-Luc Beylat, le président de l'Association française des pôles de compétitivité et du pôle francilien Systematic.

DR

Le Quotidien Numérique

10 juin 2026

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EXCLUSIF. D’après nos informations, l’État réunit cet été les représentants des Régions et des pôles de compétitivité pour négocier les modalités de son retrait dans leur financement et leur gouvernance, au profit des Régions. Jean-Luc Beylat, le président de l’Association française des pôles de compétitivité (AFPC) et de Systematic, tire à boulets rouge sur un projet « politique », qu’il juge dangereux pour l’équilibre économique des pôles.

C'est -quasiment- acté. La Tribune révèle que l'État prévoit de se désengager des pôles de compétitivité dès 2020. La mesure sera actée à l'automne lors du vote de la loi de Finances, pour une application dès le 1er janvier prochain. Grands gagnants de la manœuvre : les Régions. Dans une logique de décentralisation de la compétence économique, celles-ci devraient récupérer intégralement les crédits de l'État, à la fois pour le financement des projets (dans le cadre du PSPC-Régions, la nouvelle version du Fonds unique interministériel ou FUI, doté de 175 millions d'euros en tout en 2019) et pour les dépenses de fonctionnement des pôles (18 millions d'euros en 2019, 15 millions en 2020). Mais pour Jean-Luc Beylat, le président de l'AFPC, la décision de Bruno Le Maire fragilise la pérennité des pôles de compétitivité et casse une gouvernance qui a fait ses preuves. Entretien exclusif.

___

LA TRIBUNE - Comment expliquez-vous que l'État choisisse de se désengager des pôles de compétitivité malgré leur opposition ?

JEAN-LUC BEYLAT - C'est une décision principalement politique. L'État se désengage progressivement des pôles de compétitivité depuis des années, comme l'ont montré la baisse des dotations de fonctionnement, qui vont passer de 18 millions d'euros en 2019 à 9 millions en 2022, et la baisse des crédits dans le cadre du FUI, qui ont été divisés par quatre depuis 2015, à 50 millions d'euros cette année. Donc ce n'est pas une surprise, surtout depuis la loi Notre qui poursuit la décentralisation au profit des Régions, et dans un contexte de restrictions budgétaires globales. En revanche, c'est une très mauvaise décision en regard des enjeux d'innovation.

Pourquoi ?

La situation actuelle fonctionne très bien et coûte peu pour l'État. Pourquoi casser inutilement ce qui marche bien? La gouvernance partagée entre l'État, les Régions et les milliers d'entreprises membres des pôles est un modèle de résilience et de pérennité dans le temps. Nous avons connu de nombreux changements de majorité politique, mais grâce à ces trois piliers les pôles sont d'une remarquable stabilité. Des études montrent aussi que les pôles de compétitivité sont efficaces et qu'ils remplissent leur rôle de stimuler l'innovation multi-sectorielle et la croissance des PME.

J'ajoute que ce triple niveau d'action -local, régional, national- est même la plus grande force des pôles. Il permet d'articuler les enjeux du développement économique régional avec la stratégie nationale -et de plus en plus européenne- autour des filières économiques d'excellence. Le fait que l'État ait poussé à réduire le nombre de pôles [de 71 à 58, ndlr] en favorisant les fusions, s'inscrit dans une logique multi-sectorielle qui va à rebours d'une régionalisation. La filière nucléaire française n'est pas la prérogative de la région Bourgogne-Franche-Compté ! Idem pour l'aéronautique, qui bénéficie de deux pôles de référence à Toulouse et à Paris, et pour toutes les autres filières stratégiques.

La phase 4 des pôles de compétitivité, qui s'étale sur 2019-2022, avec la labellisation de 48 pôles pour quatre ans et de 8 pour un an, a été présentée en début d'année. L'appel à projets PSPC-Régions, qui prend la suite du FUI, a été lancé la semaine dernière. Que change le désengagement de l'État pour la Phase 4?

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Il pose déjà un gros problème de cohérence. L'appel à projets PSPC-Régions, qui remplace le FUI, vient à peine d'être envoyé, mais les règles changent encore. Personne n'a besoin de cette instabilité, surtout étant donné l'ampleur des enjeux d'innovation pour la France. Je ne sais même pas pourquoi on perd du temps avec ce sujet alors que la situation actuelle fonctionne bien et qu'il faut se concentrer sur le développement des filières au niveau national et leur articulation avec les enjeux européens.

Pour répondre à votre question, l'État transférerait aux Régions l'intégralité des crédits prévus pour la Phase 4 avec des règles de répartition fixées par l'État. Donc financièrement, l'enjeu est surtout pour la Phase 5, quand l'État pourra décider de dire aux Régions de se débrouiller toutes seules. L'attractivité des pôles peut en pâtir. Déjà, les grands groupes, qui sont membres des pôles mais davantage intéressés par les enjeux nationaux et européens plutôt que régionaux, pourraient être moins actifs dans les pôles si l'État se désengage. Encore une fois, les enjeux d'innovation obéissent à des dynamiques internationales.

Des éventuels comités de pilotage trans-régionaux pour labelliser les projets, réglerait-ils en partie le problème posé par le désengagement de l'État ?

Régionaliser l'innovation, qui est multi-sectorielle, n'a aucun sens. Il est naïf de croire que les Régions vont collaborer plus efficacement qu'aujourd'hui, dans la mesure où dans les faits, elles sont en concurrence les unes avec les autres sur l'attractivité économique. On le voit bien au CES de Las Vegas: dans un salon international organisé de manière thématique, chacune amène sa propre délégation de startups sous la bannière de la Région, au détriment d'une cohérence thématique nationale. Il y a un risque de perte de cohérence à laisser les Régions piloter seules les pôles de compétitivité.

Quels défis concrets pose le désengagement de l'État pour les pôles ?

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Ils sont nombreux. Qui coordonne la politique des filières ? Comment garantir la collaboration entre les Régions ? Quid des compétences et de leur mutualisation : chaque région devra-t-elle avoir ses propres experts, en intelligence artificielle par exemple, plutôt que de mutualiser les forces de chacun ? Il y a aussi des enjeux très concrets comme les crédits de fonctionnement. Aujourd'hui, l'État pratique des avances sur trésorerie aux pôles, tandis que les Régions financent une fois les objectifs réalisés. Si l'État sort de l'équation, cela sera quasi impossible pour les finances des pôles sans avance de trésorerie. Tous ces enjeux doivent être discutés avant de décider d'un transfert .

Propos recueillis par Sylvain Rolland

Sylvain Rolland

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