Nobel d'économie : Esther Duflo, une manière radicale de repenser la lutte contre la pauvreté

 |   |  815  mots
Notre vision de la pauvreté est dominée par des caricatures et des clichés: le pauvre paresseux, le pauvre entrepreneur, le pauvre affamé, explique Esther Duflo, brillante chercheuse franco-américaine qui, outre ses fonctions au MIT, fut la première titulaire d'une chaire au Collège de France sur les Savoirs contre la pauvreté.
"Notre vision de la pauvreté est dominée par des caricatures et des clichés: le pauvre paresseux, le pauvre entrepreneur, le pauvre affamé", explique Esther Duflo, brillante chercheuse franco-américaine qui, outre ses fonctions au MIT, fut la première titulaire d'une chaire au Collège de France sur les "Savoirs contre la pauvreté". (Crédits : Reuters)
Avant même d'obtenir le Nobel, Esther Duflo était une des économistes les plus célébrées dans le monde, notamment aux Etats-Unis (elle a conseillé le président Barack Obama), pour ses travaux empiriques contre la pauvreté, qui lui ont valu de recevoir des prestigieux prix dont, en 2010, il y a près de dix ans, la médaille John Bates Clark. Son travail repose sur des expériences de terrain, en partenariat avec des organisations non gouvernementales (ONG).

La Franco-Américaine Esther Duflo, qui s'est vu décerner lundi le prix Nobel d'économie pour ses travaux sur la lutte contre la pauvreté, s'est imposée ces dernières années comme l'une des économistes les plus brillantes de sa génération.

Avant même d'obtenir le Nobel, Esther Duflo était une des économistes les plus célébrées dans le monde, notamment aux Etats-Unis, pour ses travaux empiriques contre la pauvreté, qui lui ont valu de recevoir des prestigieux prix dont, en 2010, la médaille John Bates Clark.

Nombre de récipiendaires de cette distinction, qui récompense les travaux d'économistes de moins de 40 ans aux Etats-Unis, ont d'ailleurs aussi par la suite été consacrés par le Nobel, à l'instar de Joseph Stiglitz, Paul Samuelson, Milton Friedman, James Tobin et Paul Krugman.

Les travaux d'Esther Duflo, essentiellement réalisés en Inde, lui avaient valu en 2013 d'être choisie par la Maison-Blanche pour conseiller le président, Barack Obama, sur les questions de développement en siégeant au sein du nouveau Comité pour le développement mondial.

Cette baroudeuse brune aux cheveux coupés au carré, au regard décidé, a eu les honneurs en 2010 d'un portrait d'une dizaine de pages dans le New Yorker, dans un numéro dédié aux innovateurs de notre temps.

En un demi-siècle d'histoire des prix Nobel d'économie, Esther Duflo est seulement la deuxième femme à recevoir cette distinction.

Théoricienne du hasard

"C'est une intellectuelle française de centre-gauche qui croit en la redistribution et en la notion optimiste que demain pourrait être meilleur qu'aujourd'hui. Elle est largement à l'origine d'une tendance académique nouvelle", écrivait alors le New Yorker.

La sensibilité de cette femme, née à Paris en 1972, a pris corps dans une famille protestante, avec une mère pédiatre investie dans l'humanitaire, qu'elle cite régulièrement en modèle, et un père mathématicien, enseignant-chercheur.

Diplômée de l'Ecole Normale Supérieure, de l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), elle est aussi titulaire d'un doctorat du Massachusetts Institute of Technology (MIT) aux Etats-Unis, où elle est aujourd'hui encore professeure.

Au laboratoire de recherche Abdul Latif Jameel sur la lutte contre la pauvreté, qu'elle a co-fondé en 2003 et qu'elle dirige, son travail repose sur des expériences de terrain, en partenariat avec des organisations non gouvernementales (ONG). Selon le New Yorker, cette approche lui vaut, ainsi qu'à ses autres adeptes, le surnom de "randomista" (théoricienne du hasard).

Par exemple, "si on met en place un nouveau programme de soutien scolaire dans des écoles, on choisit 200 écoles au hasard, dont 100 mettront en place le programme et les 100 autres pas", expliquait-elle à l'AFP en 2010, quand elle avait reçu la médaille John Bates Clark.

Les progrès des élèves sont comparés et évalués. Les résultats de l'expérience sont ensuite relayés auprès des pouvoirs publics et d'associations caritatives, comme la Fondation Bill et Melinda Gates, pour "les faire passer à plus grande échelle", soulignait-elle.

 "Caricatures et clichés"

Outre ses fonctions au MIT, cette amatrice d'escalade fut aussi la première titulaire d'une chaire au Collège de France sur les "Savoirs contre la pauvreté".

Son livre "Repenser la pauvreté", co-écrit avec l'Américain Abhijit Vinayak Banerjee - co-récipiendaire du prix Nobel 2019 et avec lequel elle a eu un enfant - a reçu le prix du livre économique de l'année Financial Times/Goldman Sachs en 2011.

"Notre vision de la pauvreté est dominée par des caricatures et des clichés: le pauvre paresseux, le pauvre entrepreneur, le pauvre affamé", expliquait-elle dans un entretien à l'AFP. "Si on veut comprendre les problèmes liés à la pauvreté, il faut dépasser ces caricatures et comprendre pourquoi le fait même d'être pauvre change certaines choses dans les comportements, et d'autres non!"

Cet effort pour changer la perception de la pauvreté, elle aimerait aussi réussir à l'appliquer au regard porté sur l'économie et les économistes.

"Les économistes ont très mauvaise réputation et une partie de cette mauvaise réputation est probablement justifiée étant donné la manière dont fonctionne la discipline", expliquait-elle début 2019 sur France Inter, regrettant "une confusion où on se dit +si quelqu'un est économiste, alors en fait il s'intéresse à la finance, il travaille pour les riches+ alors que ce n'est pas forcément du tout le cas".

___

BIBLIOGRAPHIE

  • Esther Duflo, Expérience, science et lutte contre la pauvreté, Paris, Fayard, 2009, 60 p. 
  • Esther Duflo, Le développement humain. Lutter contre la pauvreté (I), Paris, Le Seuil / République des idées, 2010, 104 p. 
  • Esther Duflo, La politique de l'autonomie. Lutter contre la pauvreté (II), Paris, Le Seuil / République des idées, 2010, 104 p. 
  • Abhijit V. Banerjee, Esther Duflo, Repenser la pauvreté, Paris, Le Seuil / Les Livres du Nouveau Monde, 2012, 422 p.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 21/10/2019 à 17:31 :
Esther Duflo a d'évidence des compétences et des convictions.
Poser les problèmes de nos sociétés en termes purement économiques et comptables revient à inverser les buts et les moyens.
Un projet de société s'appuyant sur des objectifs de satisfaction des êtres devrait être le point d'entrée, et guider le reste, les moyens de satisfaire ce projet, et être mesuré à l'aune de la réussite de ce projet.
Les projets politiques ne parlent que de comptabilité comme si c'était une finalité, alors que ce ne devrait être qu'un moyen.
Nous sommes dirigés par de mauvais comptables.
a écrit le 15/10/2019 à 19:11 :
Quand on est nominé par ses pairs, c'est que cela ne dérange personne!
a écrit le 15/10/2019 à 13:30 :
Si l'on s'en tient à la présentation faite par les médias de sa démarche. Cette personne n'envisage que des palliatifs pour lutter contre la pauvreté sans s'attaquer à ses racines : domination d'une classe de privilégiés représentant un faible nombre d'individus sur la grande masse des autres qu'elle maintient dans la pauvreté afin de satisfaire une insatiable cupidité. Beaucoup de naïveté de sa part à moins que ce ne soit un calcul bénéficiant à ses maîtres ? De toutes façon ces prix n'ont que peu d'intérêt...
Réponse de le 16/10/2019 à 1:28 :
Vous avez raisons. La seule intention veritable est de faire en sorte que les très riches se maintiennent dans un eco-système oú les pauvres aurraient le minimim vital avec un effort constant et interrompue et seraient heureux. Metropolis.
a écrit le 15/10/2019 à 9:41 :
J'aimerais préciser que le Prix Nobel, cela faisait un moment que j'avais envie de préciser cette chose, décerne un prix pour la communauté des docteurs en économie universitaire dont le critère principal est la recherche en chambre et la publication dans des revues dites scientifiques (mais dans un périmètre de personnes qui se connaissent). Avec tous ce que cela contient de bon et de moins bon. Cela reste un prix décerné à une communauté précise de chercheurs hors du cadre de l'entreprise ou du monde des idées. Il ne représente en rien les économistes, en particulier ceux qui exerce des métiers dans le privé (le Knowledge management est très proche de la recherche publique). Cela ne retire en rien la qualité d'Esther Duflo dont je connais bien les travaux. Les causalités appliquées au développement sont d'une grande utilité pour les humains en général et c'est une économiste qui cherche réellement à faire avancer les choses.
Réponse de le 15/10/2019 à 20:33 :
Merci de vos précisions. Je n'ai rien contre ce type de prix car il faut trouver un moyen pour remercier ceux qui font progresser la science, les sciences.

Ceci dit, je pense qu'il y a une forme d'étrange situation lorsque j'ai eu a lire le peu il est vrai, mais dans le sens de ce qui est pratiqué en Inde, mon scepticisme sur les solutions n'en demeure effectivement que du constat si l'on peut le faire après une dizaine d'années de mise en place.
a écrit le 15/10/2019 à 9:05 :
Si l'on s'en tient à la présentation faite par les médias de sa démarche. Cette personne n'envisage que des palliatifs pour lutter contre la pauvreté sans s'attaquer à ses racines : domination d'une classe de privilégiés représentant un faible nombre d'individus sur la grande masse des autres qu'elle maintient dans la pauvreté afin de satisfaire une insatiable cupidité. Beaucoup de naïveté de sa part à moins que ce ne soit un calcul bénéficiant à ses maîtres ? De toutes façon ces prix n'ont que peu d'intérêt...
a écrit le 14/10/2019 à 18:49 :
Le mythe de la femme providentielle qui, bardée de diplômes, va sauver des milliards de pauvres avec ses théories. Plus c'est gros, plus ça passe.
Réponse de le 14/10/2019 à 23:03 :
C’est comme les commentaires sans fond... plus c’est plus ça passe hein.
Réponse de le 15/10/2019 à 10:02 :
c'est sûr que c'est plus facile de critiquer les arguments des autres que d'en émettre.
a écrit le 14/10/2019 à 17:47 :
Précision : l'ENS ne délivre pas de diplomes , pour votre information .
On est simplement et ça suffit " Ancien élève de l 'ENS "
Vécu familial .
a écrit le 14/10/2019 à 17:09 :
C'est GENIAL ! Une expérimentation sur les pauvres. Grâce à cette avancée de la science, moins de chômeurs, une industrie florissante, des gilets dorés et non plus jaunes.

Grâce à l'apiculteur et l'apicultrice bio Macron&Duflo, et un bon enfumage, les abeilles travaillent mais ne piquent plus
a écrit le 14/10/2019 à 16:58 :
Je viens de lire des articles et j'ai cherché sur ces travaux:
"Sa méthode de travail, inédite et expérimentale en économie est constituée d’études sur le terrain. Le but étant de prouver aux gouvernements et ONG que telle ou telle idée est efficace ou non. Par exemple, elle a noté que les paysans indiens sont plus enclins à faire vacciner leurs enfants en échange d’un sac de lentilles."

je viens de lire un rapport de world bank, du coup si je comprends bien, l'étude est sur le fait que lorsqu'un pauvre ne boit pas ou ne fume pas il peut réinvestir son argent dans son entreprise?!!!!

il y a pas d'articles sur le micro crédit en inde, et des mécanismes de randomisation qui est plus une question de méthode que de réalisation.

Et au vue de ce que le micro crédit produit, disons qu'en inde il me semble que cela a aussi conduit au pire.

"De village en village, les témoignages abondent. Toutes les familles sont ici débitrices auprès de plusieurs IMF. "

Alors du coup je me pose la question donc non pas du nobel, mais du résultat?!!!
au sujet du micro crédit:
"Derrière cette situation révoltante se cache un énorme business. Les organisations qui ont commencé à faire du microcrédit sous la forme d’ONG se sont transformées ces dernières années en entreprises, dont la plus grosse, SKS Microfinance, a même fait son entrée en Bourse l’an dernier. (libération 2011)"

"En l’espace de quelques années, les IMF indiennes sont ainsi devenues des géantes qui se partagent un secteur évalué à 3,5 milliards d’euros. Toutes affichent des taux de croissance ahurissants, et une rentabilité qui ferait rougir d’envie n’importe quel patron. "


Car comme je ne vois pas de réalisation concrète si ce n'est finalement les mots clefs qu'il y a dans l'article, un peu de recherche me laisse perplexe sur la réalisation?!!!!!

Théoricienne du hasard??? pour le fait, cela me questionne encore plus !!!

je viens de lire aussi celui ci :
"Microcrédit, miracle ou désastre ?, par Esther Duflo
Présentée il y a trente ans comme le remède à une pauvreté entretenue par les usuriers, cette forme de prêt vient enfin d'être évaluée. Bilan mitigé. "le monde"

Comme je veux dépasser les caricatures moi aussi, ma question est de savoir hormis le chapelet de diplômes, qu'en est t'il donc de la pauvreté?

Et lorsque l'on sait que la pauvreté actuellement n'a plus de rapport avec l'acquisition du savoir dans les pays développés, donc je suis de plus en plus dans le questionnement.

J'ai une certitude sur la pauvreté, le ou vous n'avez pas a manger et personne pour vous aider, disons que l'on comprend mieux la chose et le respect y affairant!

l'article manque de réalisations concrètent, et surtout lorsque l'on va chercher l'info, disons que vous avez le même article dupliqué partout !!!

Surtout que j'ai l'impression que c'est comme mon ancien boss, une belle histoire qui est racontée, et tant mieux, mais ou je me pose toujours la question de ce que des travaux sur le constat, avait comme force de transformation, si ce n'est le micro crédit .... et la plus je regarde, plus je constate que c'est un monde d'usuriers!!!!

Alors si quelqu'un peut me préciser outres les titres scolaires, ce qui fait sens de ses réalisation concrètes et parlante, car je ne vois que les mêmes mots sur tout les articles et journaux.

merci a celui qui prêtera attention (car faire n'est pas dire) alors merci a ceux qui dont me donnerons le savoir sur ces sujets, car la pauvreté c'est un rayon que je connais, et qui cynique m'a permit de savoir que l'on ne l'était pas en raison du manque de savoir mais des accès et des opportunités.
Réponse de le 14/10/2019 à 21:09 :
Bon, soit on essaye , soit on tente avec le risque que cela échoue … et parfois réussisse …. soit on ne fait rien … et on attend quoi ?
Réponse de le 15/10/2019 à 9:34 :
J'aime bien rêver et refaire le monde selon Maurice Allais aussi un prix Nobel Français mais ignoré des médias car il remettait en cause l'organisation de la mondialisation (Sa lettre aux Français) "Le fondement de la crise: l'organisation du commerce mondial - Pour un protectionnisme raisonné et raisonnable - il faut délocaliser Pascal Lamy - Un prix Nobel...téléspectateur - Etc."
a écrit le 14/10/2019 à 16:29 :
"alors que ce n'est pas forcément du tout le cas""

Non ce n'est pas tous les cas mais par contre c'est la plupart des cas médiatisés.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :