Loi martiale en Corée du Sud: les marchés financiers déstabilisés
latribune.fr
Le principal parti d'opposition a annoncé son intention de déposer plainte pour « rébellion » contre Yoon Suk Yeol et plusieurs hauts responsables de la sécurité.
Les autorités sud-coréennes ont promis mercredi d'injecter des « liquidités suffisantes » pour soutenir les marchés financiers, après l'éphémère proclamation de la loi martiale par le président Yoon Suk Yeol.
[Article publié le mercredi 4 décembre 2024 à 7h18 et mis à jour à 17h06] Après avoir décidé seul de proclamer tard mardi la loi martiale, Yoon Suk Yeol, le président sud-coréen, a rapidement fait marche arrière sous la pression du Parlement. C'est un conflit autour de l'adoption de son budget au Parlement, où le camp présidentiel est minoritaire, qui semble avoir déclenché cette crise.
Pour justifier sa décision controversée, le chef de l'État, dont la popularité était déjà au plus bas, a incriminé l'opposition de constituer des « forces hostiles à l'État ». Lui qui n'a jamais disposé de la majorité au Parlement depuis son élection de justesse en 2022, a pointé du doigt une « dictature législative » et accusé les élus de l'opposition de bloquer « tous les budgets essentiels aux fonctions premières de la nation ».
Malgré ce rétropédalage, les six partis d'opposition ne semblent pas vouloir en rester là. Ils ont déposé ce mercredi au Parlement une motion de destitution contre le président conservateur. Le président sud coréen a « gravement et largement violé la constitution », indique notamment le texte, qui indique par ailleurs que Yoon Suk Yeol a cherché à échapper à une enquête criminelle.
Cette motion pourrait être soumise au vote dès vendredi, ont indiqué les partis d'opposition. Elle devra réunir une majorité des deux tiers pour être adoptée. Le parti au pouvoir a d'ores et déjà fait savoir qu'il voterait contre. « De nombreux parlementaires qui ont participé à la réunion du parti ont dit être tombés d'accord pour s'opposer à la destitution », a indiqué l'agence de presse Yonhap.
Réaction sur les marchés
Cette initiative a également semé le trouble parmi les investisseurs, stupéfaits par les événements. À la Bourse de Séoul, l'indice composite Kospi a terminé en repli de 1,4%, à 2.464 points, après avoir perdu jusqu'à 2,3% lors des échanges matinaux.
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Les titres des géants industriels ont plongé de concert : Hyundai Motors a chuté de 2,56%, et Samsung Electronics, plus grosse entreprise du pays, a baissé de 0,93% après avoir lâché 3% en cours d'échanges.
La monnaie coréenne s'est, elle, effondrée de plus de 2,5% face au dollar dans la nuit, à 1.444 wons pour un dollar, au plus bas depuis plus de deux ans. Une chute jugée excessive par les investisseurs : elle a effacé ses pertes en début d'échanges asiatiques, avant de rebondir à 1.409,55 wons pour un dollar vers 05h00 heure de Paris (+1,2%).
Face à la panique, la Banque de Corée et le ministère des Finances ont rapidement tenté de rassurer les marchés.
«Comme annoncé conjointement avec le gouvernement, il a été décidé de fournir temporairement des liquidités suffisantes jusqu'à ce que les marchés financiers et le marché des changes se stabilisent »,a déclaré la Banque de Corée à l'issue d'une réunion extraordinaire.
En pratique, l'institution prévoit de racheter des titres obligataires et d'élargir la gamme de titres et d'établissements éligibles aux transactions « repo » (taux d'intérêt à court terme appliqué par la Banque centrale pour les emprunts de titres auprès de prêteurs commerciaux).
Un groupe de travail mis en place pour prévenir tout choc
Le vice-Premier ministre Choi Sang-mok, également ministre de l'Économie et des Finances, a promis de maintenir un dialogue étroit avec les agences de notation, les principaux partenaires économiques tels que les États-Unis, ainsi que les marchés financiers.
« Nous allons mettre en place un groupe de travail chargé de surveiller la situation économique et financière 24 heures sur 24 afin de prévenir tout choc économique en temps réel »,a-t-il déclaré lors d'une allocution télévisée.
Il a également assuré qu'un suivi approfondi viserait à éviter les perturbations touchant les exportations, un pilier clé de l'économie sud-coréenne. « Le gouvernement fera tout son possible pour résoudre rapidement les incertitudes auxquelles notre économie est confrontée », a-t-il conclu.
À l'annonce de l'instauration de la loi martiale, des troupes ont été déployées et des hélicoptères de l'armée ont atterri sur le toit du parlement mais les députés ont pu se réunir en catastrophe pour adopter une résolution exigeant l'abrogation de la mesure. L'imposition de la loi martiale, une première depuis plus de 40 ans dans le pays, impliquait la suspension de la vie politique ainsi que la fermeture du parlement et la mise sous contrôle des médias.
La plus importante intersyndicale de Corée du Sud a appelé mercredi à une « grève générale illimitée » jusqu'à la démission du président Yoon, estimant qu'il avait « signé sa propre fin au pouvoir ». Des images en direct ont montré des milliers de manifestants se dirigeant vers les bureaux et la résidence du président Yoon Suk Yeol. La manifestation devant le palais présidentiel coréen s'est ensuite dispersée sans violence mercredi. Le principal parti d'opposition a annoncé de son côté son intention de déposer plainte pour « rébellion » contre le président et plusieurs hauts responsables de la sécurité.
Même la formation de Yoon Suk Yeol, le Parti du Pouvoir au Peuple, s'est démarquée de l'initiative du chef de l'État. « Le président doit expliquer cette situation tragique tout de suite et en détail », a déclaré à la télévision le chef de sa formation, Han Dong-hoon, soulignant que « tous les responsables devront rendre des comptes ».
Le ministre de la Défense, Kim Yong-hyun, a annoncé mercredi qu'il avait proposé sa démission au président. « Je regrette profondément et j'assume l'entière responsabilité de la confusion et de la préoccupation causées au public par la loi martiale », a-t-il écrit dans un communiqué. Le chef de cabinet du président et plusieurs conseillers auraient aussi « présenté leur démission collective » dans la matinée, selon l'agence de presse Yonhap.
Cette démarche alimente les craintes d'une nouvelle phase de turbulences politiques et économiques en Corée du Sud.
« D'un point de vue macroéconomique, la Corée du Sud était déjà l'un des pays les plus vulnérables face à l'impact des taxes douanières proposées par Donald Trump, le président américain élu »,a analysé Michael Wan, économiste à la banque MUFG.
En effet, le pays a pour premier partenaire commercial la Chine, particulièrement visée par les menaces douanières que le président élu américain prévoit d'appliquer, et ses chaînes de productions sont largement imbriquées avec son voisin.
Par ailleurs, « ce chaos intervient à un moment difficile pour les marchés sud-coréens », dont la valorisation s'est nettement dégradée avant même les évènements de cette semaine. La Bourse de Séoul affichant l'une des pires performances des places mondiales cette année, insiste Thomas Mathews, expert de Capital Economics. « L'aggravation des tensions politiques complique certainement les efforts pour endiguer l'hémorragie » des investisseurs, sur fond de croissance économique atone du pays (+0,01% en glissement trimestriel au 3e trimestre), ajoute-t-il.
Certes, nuance-t-il, avec des géants des semi-conducteurs comme SK Hynix ou Samsung Electronics, la Corée du Sud est bien placée pour bénéficier de l'essor de l'intelligence artificielle. « Mais de l'eau coulera probablement sous les ponts » avant que l'impression des marchés « ne s'améliore de façon marquée ».