Non, "la normalité ne reviendra pas"

"La surveillance intrusive sera considérée comme un petit prix à payer pour la liberté fondamentale d'être avec d'autres personnes", prédit Gideon Lichfield.
ERIC GAILLARD

"La surveillance intrusive sera considérée comme un petit prix à payer pour la liberté fondamentale d'être avec d'autres personnes", prédit Gideon Lichfield.
ERIC GAILLARD
C'est la question que tout le monde se pose, à plus ou moins haute voix : quand est-ce que tout redeviendra, enfin, "normal"? Au fur et à mesure que l'on prend conscience de la gravité de la crise sanitaire et économique, de la difficulté du "confinement", y compris les plus anticonformistes se retrouvent à désirer un retour à la "normalité" perdue. Mais elle ne reviendra plus. Nos vies ont déjà été transformées à jamais par l'épidémie. C'est du moins la prophétie de Gideon Lichfield, rédacteur en chef de la MIT Technology Review, qui y consacre un long article dans sa revue.
Le journaliste fonde son analyse sur un objectif qui fait désormais consensus: celui d'utiliser la distanciation sociale afin "d'aplatir la courbe" des contaminations. Il s'agit de ralentir la diffusion du coronavirus pour permettre aux divers systèmes de santé nationaux de prendre en charge les malades. Mais cela ne permettra pas d'éradiquer la maladie, notamment dans un monde globalisé, rappelle-t-il: au contraire, l'épidémie durera, bien qu'à un niveau soutenable, jusqu'à ce qu'on ait trouvé un vaccin, ou qu'assez de gens aient été contaminés pour que les autres soient indirectement protégés ("immunité grégaire").
Gideon Lichfield s'appuie également sur un rapport publié le 16 mars par des chercheurs du Imperial College London qui préconisent donc un confinement"yo-yo".

L'étude de l'Imperial College London montre en effet que maintenir en permanence des mesures de distanciation sociale souples ne suffirait pas pour que les systèmes de santé soient en mesure de répondre à la maladie: même si on augmentait le nombre d'unité de soins intensifs et si on produisait davantage d'équipements, il n'y aurait pas assez de médecins et d'infirmier.e.s. Imposer des mesures de distanciation sociale sévères pendant plusieurs mois, en revanche, risquerait de faire revenir la pandémie au pire moment: en hiver, quand les hôpitaux sont toujours plus sollicités.
C'est pourquoi le rédacteur en chef de la MIT Technology Review met en garde: nous ne sommes pas face à une "disruption temporaire".
À court terme, il y aura surtout beaucoup de dégâts, notamment "pour les entreprises qui dépendent de personnes qui se rassemblent en grand nombre: restaurants, cafés, bars, discothèques, clubs de gym, hôtels, théâtres, cinémas, galeries d'art, centres commerciaux, foires artisanales, musées, musiciens et autres artistes, sites sportifs (et équipes sportives), salles de conférence (et organisateurs d'événements), compagnies de croisière, compagnies aériennes, transports publics, écoles privées, garderies", prédit-il. Sans compter les difficultés des parents qui devront suppléer à des écoles fermées la plupart du temps, des familles qui devront continuer à s'occuper de personnes âgées tout en essayant de les préserver du virus, des personnes qui subissent des violences familiales ou dont les finances ne pourront pas parer leurs fluctuations de revenus.
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De nombreuses entreprises s'adapteront toutefois. Certaines imposeront juste des formes de distanciation physique (cinémas et salles de réunions remplis de moitié, réservations obligatoires pour certains exercices). D'autres développeront une nouvelle "shut-in economy" ("économie du confinement"). Elle sera faite d'"une explosion de nouveaux services", de séances online de toutes sortes et de ventes d'équipements à domicile. Probablement elle sera aussi plus écologique, puisqu'elle valorisera les circuits locaux.
Mais à plus long terme, les conséquences seront bien plus profondes. Tout d'abord sur les systèmes de santé. La crise actuelle incitera sans doute au développement des moyens nécessaires pour répondre à de nouvelles futures pandémies: "des unités d'intervention capables de se déplacer rapidement" afin d'assurer une meilleure prévention, "la capacité d'accélérer rapidement la production d'équipements médicaux, de kits de test et de médicaments". Mais la socialisation sera aussi profondément affectée.
Une voie d'ailleurs déjà empruntée par de nombreux pays, qui ont déployé à grande échelle des technologies de surveillance.
Les boîtes de nuit, qui demandent déjà une preuve de leur âge à leurs clients, pourraient finir par exiger une "preuve d'immunité": un papier, voire un document numérique attestant qu'on est guéri ou qu'on a été vacciné. Des mesures que nous accepterons, "comme nous nous sommes adaptés à des contrôles de sécurité des aéroports de plus en plus rigoureux à la suite des attaques terroristes.
Mais encore un fois, le prix le plus élevé sera payé par les plus fragiles et les plus pauvres, souligne le rédacteur de chef de la revue américaine. Un tel système de surveillance impliquera en effet de marginaliser encore davantage les personnes déjà exclues du système de santé, celles qui vivent dans des zones particulièrement exposées aux maladies, ou ceux qui ont déjà des emplois précaires impliquant de nombreux clients ("des chauffeurs aux plombiers en passant par les instructeurs de yoga indépendants").
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Si l'évaluation du risque sanitaire que tout à chacun représente n'est pas strictement réglementée, "les gouvernements ou les entreprises pourraient choisir n'importe quel critère: par exemple, décider que vous représentez un risque élevé si vous gagnez moins de 50.000 dollars par an, si votre famille est composée de plus de six personnes, et si vous vivez dans certaines parties du pays", craint Gideon Lichfield. Ce qui impliquerait d'évidentes discriminations. Mais dans un monde en disruption, rien ne peut être exclu, même pas un effet indirectement positif, concède le journaliste.