« Cette crise choque notre rapport consumériste à la mobilité », Mathieu Flonneau

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LE MONDE D'APRES. Pour Mathieu Flonneau, maître de conférences d'histoire contemporaine à l'université Panthéon-Sorbonne*, la crise du Coronavirus révèle les graves distorsions de notre rapport à la mobilité. Selon lui, le monde ne pourra pas faire l'économie d'une introspection de cet appétit de mobilité jamais repu et qui l'a conduit à tous les excès...

LA TRIBUNE: Dans le moment inédit que nous rencontrons aujourd'hui où une pandémie nous contraint au confinement, l'Histoire peut-elle nous éclairer sur notre rapport à cette mobilité aujourd'hui complètement empêchée ?

MATHIEU FLONNEAU: Convoquer l'Histoire n'est malheureusement pas le plus pertinent pour tenter d'éclairer ce que nous vivons aujourd'hui tant cet épisode est inédit. C'est la première fois dans l'Histoire, hors période de guerre bien sûr, que la mobilité est empêchée à ce point, et c'est d'autant plus remarquable au vu des potentialités existantes en matière de mobilité. Nous n'avons pas d'exemples à la configuration comparable. En revanche, la littérature dystopique, elle, nous donne matière à réfléchir notamment sur les horizons d'attentes qui ont façonné les besoins de notre société contemporaine. Déjà, en 1968, un an avant la révélation symbolique par l'arrivée de l'homme sur la Lune, dans 2001, l'odyssée de l'espace, Stanley Kubrick illustrait cette société qui espérait trouver son salut à travers l'accélération : plus loin plus vite, vers une immobilité sublime... Cette accélération folle a fini par se confronter à la réalité du monde réel, celle d'une dimension limitée par des contraintes d'espace et de temporalité. La crise du coronavirus nous met face à cette distorsion de notre rapport à la mobilité, et y mettra probablement fin d'ailleurs pour ce qui n'est pas essentiel...

"Y mettre fin", c'est à dire ?

Ce que j'observe c'est que dans un contexte où la société contemporaine a décuplé ses « besoins » de mobilité, nous commencions à percevoir ces décalages sans jamais en payer le prix réel. Le prix de ses excès notamment. Je prendrai l'exemple absurde récent de ces avions qui ont volé à vide pour préserver les créneaux dans les aéroports. Je prends également l'exemple de l'industrie automobile qui a fondé son modèle sur une configuration complexe et éclatée à travers le monde. Demain est-ce que cela aura encore un sens de fabriquer en Chine, une voiture qui sera vendue en Europe ? Nous allons probablement faire l'examen de toutes ces incohérences, et il y aura probablement de la destruction, de la sélection, des éliminations. Par exemple, le modèle du transport aérien low-cost qui est littéralement hors-sol a probablement touché ses limites.

Le rapport à la mobilité, c'est aussi un comportement individuel. Le président de la République a pointé ceux qui se baladaient dans les parcs dimanche alors que la règle était de limiter ses déplacements...

Le détour par la science fiction est là aussi éloquent... Le film Into the wild (2008) faisait la promotion d'un survivalisme universel mais également individuel. Mais notre société s'inscrit aujourd'hui dans une démarche collective. Le discours du président de la République est un véritable tournant, peut-être temporaire, dans le retour de l'Etat stratège et planificateur comme à l'époque soviétique. Je convoque ici le film Snowpiercer, ce train qui traverse la planète à l'époque glaciaire, mais au prix d'une guerre sociale très dure.

Finalement, la pénurie alimentaire peut se réguler par le prix, la mobilité, elle, ne peut pas être régulée autrement que par la contrainte et la coercition ?

Nous le verrons bien mais ce n'est sans doute pas possible au-delà de quinze jours, un mois ou plus... Les seuls moments de l'histoire où la mobilité a été empêchée, c'était par la guerre. Bien entendu, la crise du coronavirus va conduire notre société à interroger la coordination des comportements individuels. Limités à nos chambres, elle va nous obliger à une forme d'introspection quasi-pascalienne dans notre rapport à la mobilité.

C'est donc notre rapport à la mobilité qui pourrait être impacté par la crise du coronavirus ?

Observons comment une société libérale comme le Royaume-Uni a réagi au risque de pandémie. Elle a voulu mettre en place l'immunité collective, une approche très darwiniste du sacrifice acceptable. Cette approche n'est pas possible dans la société française qui est tout à fait prête, au contraire, à remettre en cause des principes libéraux pour instaurer des règles plus coercitives et de régulation. Faudra-t-il par exemple justifier le choix de moyens de mobilité carboné et individuel alors que l'histoire de la vie privée nous apprend que la mobilité a permis cet accroissement de cette vie individuelle. Mais il faut éviter de tomber dans les excès de la collapsologie qui nous annonçait les pires remèdes pour en finir avec les effets de ces distorsions. La crise du Coronavirus est avant tout un choc de responsabilité dans notre rapport consumériste à la mobilité. Elle va nous aider à être plus responsable.

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(*) Mathieu Flonneau est maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université Paris-I Panthéon-Sorbonne et président de l'association T²M (Mobilities and Materialities Annual Conference 2019). Co-auteur de Choc de Mobilités (Editions Descartes et Cie, 2016, 179 pages, 15 euros, Mathieu Flonneau et Stéphane Levesque)

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a écrit le 19/03/2020 à 17:12 :
Ouf! Je pensais être un des rares à considérer le transport aérien de masse ( low cost) comme un aberration, un non sens économique, un danger sanitaire, écologique, environnemental.
Plus loin, plus vite... pour se sentir libre ou pour fuir en avant ?
a écrit le 19/03/2020 à 16:42 :
La mobilité, c'est la liberté. Et cela depuis le développement de la machine à vapeur. Le chemin de fer a libéré nos anciens d'une surpopulation de nos campagnes suite au début du machinisme agricole et des engrais. La terre n'avait plus besoin d'autant de bras pour nourrir la population. De la campagne, ces bras sont partis en ville où la consommation s'est développée par les commerces créés pour suivre cette évolution. C'est l'immigration intérieure que toutes nos familles ont connu. C'est l'appel du mieux vivre que l'on retrouve actuellement dans les déplacements des populations étrangères vers nos contrées. Nos gouvernants n'ont pas su mesurer la désagrégation du tissu industriel, Il fallait favoriser la création de richesses à l'étranger pour les marchés extérieurs tout en maintenant dans le pays la fabrication pour les besoins nationaux. La crise actuelle permettra peut être ce rééquilibrage nécessaire à une mondialisation apaisée.
a écrit le 19/03/2020 à 11:49 :
Moi ce qui me choque, c'est qu'en quelques jours un seul individu puisse assigner à résidence toute la population d'un pays démocratique, doté de deux parlements, d'instances de contrôle démocratique et d'une constitution qui en théorie assure la libre circulation des personnes.

Et ceci, sans qu'aucune de ces instances censées équilibrer le pouvoir présidentiel, ne soit saisie et consultée.

Ce que vous appelez "appétit de mobilité", chez moi ça s'appelle goût de la liberté et ce qui m'ennuie c'est le manque de réaction et le panurgisme ce ceux qui sont près à vendre leur liberté contre un faux sentiment de sécurité.
Réponse de le 19/03/2020 à 16:11 :
"qui sont prê(t)s à vendre leur liberté contre un faux sentiment de sécurité"
statistiquement, moins de contacts = moins de risque de transmission, mais pour être efficace comment continuer à ramasser les poubelles, transporter les marchandises et cueillir, le moment venu, les fruits et légumes ?
C'est censé être temporaire même si ça dure 3 mois.
Peut-être ne pas confondre avec la surveillance généralisée en échange d'une promesse de sécurité améliorée (factice, impossible à assurer, si pas efficace il faut perdre un peu plus de libertés, cercle vicieux vu le manque de résultat "solide"), la vidéoprotection est coûteuse, aux résultats mitigés (suis diplomate :-) )(homéopathique, quand on y croit ça "marche") et est donc complétée par la vidéo-verbalisation pour réduire les coûts de fonctionnement (en cherchant et scrutant bien, y a toujours des PV à mettre : €€€€ à récupérer).
a écrit le 19/03/2020 à 10:04 :
Effectivement, de vraies questions.. On se demande néanmoins comment tout cela va tourner. Etat stratège? Parlons-nous d'un état capable de mettre des milliards (de dettes) sur la table, mais incapable en deux mois de faire produire quelques masques? Parlons-nous de structures telles la BCI qui a du perdre très lourd sur ce mois, sans que cela serve en rien notre compétitivité? Et nous suivrons avec intérêt les interventions étatiques dans le transport aérien dévoreur d'empreintes. Fin de la mondialisation débridée, oui, mais le salut ne viendra certainement pas d'un état centralisateur qui une fois encore montre toutes ses limites...
Réponse de le 19/03/2020 à 12:05 :
bonne analyse, le salut viendra d'un état fort qui saura se prémunir contre une mondialisation folle qui nous a conduit là où nous sommes, cet à dire dans l'incapacité de se défendre face à cette endémie , par des moyens aussi simples que de fournir des masques à la population; il y aurait tant à dire sur ces délocalisations sauvages qui ont placé notre pays dans un tel état de dépendance dont nous voyons les ravages aujourd'hui.
Réponse de le 19/03/2020 à 16:17 :
On peut fabriquer 3 millions de masques par mois, à condition de trouver des élastiques. Il en faudrait peut-être 3 millions par jour.
A une époque y a eu des stocks mais des gens ont trouvé que c'était coûteux, inutile, aux soignants, médecins et hôpitaux à se faire leur stock s'ils le voulaient (la DLC oblige à terme à les faire détruire, j'ai des FFP2 achetés en solde y a 2-3 ans car quasi périmés à l'époque = très périmés en 2020 :-) ). A l'époque H1N1, y avait même des lunettes pour les médecins de ville en plus des masques... Je me demande si un comptable d'Etat n'a pas pensé payer les vaccins (inutilisés ou non) avec les crédits "masques" de stock stratégique sur plusieurs années (à voir si c'est comparable, mais faire des économies c'est également par ce biais, dépense annulée, stock 0).

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