« Tu imagines ? On est en train de faire des pronostics de PMU pour savoir qui va être libéré ! » s'insurge Ange en levant à peine les yeux de son téléphone. En ce vendredi après-midi, son épouse, Sarah, et lui viennent d'apprendre qu'aucun otage français ne fait partie des premiers libérés. « Apparemment, il y en aura trois sur les cinquante négociés avec le Hamas », continue-t-il. « S'ils prennent les trois plus jeunes, Erez et Sahar seront dedans avec leur copain Eitan », reprend Sarah. Le lendemain pourtant, ils n'étaient toujours pas sur la « liste ». L'espoir et l'angoisse se succèdent parfois, se chevauchent souvent.
Le 7 octobre, dans le kibboutz de Nir Oz, Erez, 12 ans, Sahar, 16 ans, leur père Ofer ainsi que Carmela, leur grand-mère de 80 ans, et leur cousine Noya, 12 ans, ont été enlevés par le Hamas. Dix jours plus tard, les corps de Carmela et de Noya ont été retrouvés « égorgés » dans le no man's land qui sépare Israël de Gaza. Sarah, 70 ans, était proche de sa cousine Carmela, elles partageaient des photos de grands-mères sur Facebook et se voyaient régulièrement. Depuis le 7 octobre, la branche française de la famille Kalderon a les yeux embués de larmes et rivés sur les écrans. Depuis le 7 octobre, Sarah ne sort presque plus, elle regarde i24News du soir au matin et prend des médicaments pour dormir. Depuis le 7 octobre, Ange, médecin à la retraite de 68 ans, regarde son téléphone huit heures cinquante par jour, contre une heure trente avant les attaques. « On a une boucle WhatsApp familiale très active et j'échange aussi avec la famille en Israël. » Hadas, la mère d'Erez et de Sahar, ne répond qu'avec des émoticônes. La dernière qu'Ange a reçue d'elle, c'est une femme qui lève les paumes vers le ciel pour montrer qu'elle ne sait rien.
Le long de la Loire à Nantes où il est de passage, Ange avoue marcher « comme un zombie », les bras ballants. « À chaque heure on attend la suivante, mais ce qui nous fait tenir, c'est l'espoir et l'humour. » « Tu sais que le Titanic a coulé à cause d'un Juif ? demande-t-il. "Iceberg", c'est juif, non ? On nous impute tous les malheurs du monde depuis des siècles, alors autant essayer d'en rire. » Quand Ange reprend son sérieux, ses sourcils aussi broussailleux que sa moustache se froncent. Depuis le 7 octobre, il se bat pour rendre visibles ces otages français dans l'espace public. Il demande aux chaînes de télé de diffuser leurs photos en permanence avec le décompte des jours. En vain. Il enrage. Sacha Ghozlan, avocat de plusieurs familles d'otages, abonde : « J'ai grandi avec le portrait d'Ingrid Betancourt, on voyait son visage partout ; là, il ne se passe rien. Je ne me l'explique pas. » Mais Ange n'est pas du genre à lâcher et compte quelques victoires. Le 11 novembre, lors des commémorations de l'armistice, il interpelle le maire de sa ville avec une pancarte montrant les otages. Il sera reçu quelques jours plus tard à la mairie et parviendra à faire afficher les visages des membres de sa famille sur les écrans de la municipalité. Pareil dans deux petits villages d'Ardèche où il a ses habitudes. Dès le 12 octobre, il rencontre des membres de la Fenvac (Fédération nationale des victimes d'attentats et d'accidents collectifs) pour créer une association : « 7 octobre 2023 - vies brisées en Israël » est née. « Vous voulez un scoop ? confiet-il. Je vais rencontrer le pape mercredi prochain au Vatican. C'est sûr que ça va nous donner de la visibilité. »