« Les profiteurs de crise », un mythe des périodes d'inflation

Les accusations fusent contre les « profiteurs de crise », ces entreprises soupçonnées d'utiliser le contexte d'inflation pour gonfler artificiellement leurs prix et leurs marges. Cette suspicion est habituelle en période de pénurie et d'inflation. Est-ce pour autant justifié de brocarder ces hypothétiques « profiteurs de crise » dont les profits exceptionnels sont pointés du doigts notamment dans l'énergie ? Décryptage.
Un stock de blé en Ukraine.
Un stock de blé en Ukraine. (Crédits : Reuters)

« Profiteurs de crise ! ». Sans grande surprise, Jean-Luc Mélenchon fut l'un des premiers à jeter l'anathème. Au plus fort de la pandémie, les Insoumis avaient déjà utilisé l'expression pour dénoncer les bénéfices enregistrés par Amazon et les géants numériques à la faveur des confinements. Désormais, l'expression s'invite dans la bouche du patron de Leclerc Michel-Edouard Leclerc qui pointe les marges injustifiées selon lui de ses fournisseurs de l'agroalimentaire. Plus inattendu, le président de la République a repris l'invective presque mot pour mot, pourfendeur des superprofits des énergéticiens ici qualifiés de « profiteurs de guerre. »

Cette rhétorique ne date pas de la guerre en Ukraine ni même du Covid. Elle fait écho à d'autres temps d'inflation et de pénuries, autrement plus violents. Des « accapareurs » jetés sur l'échafaud pendant les disettes de la Révolution aux paysans « koulaks » désignés comme ennemis du peuple et accusés d'entretenir le manque de blé pendant l'Holodomor (famine organisée par Staline en Ukraine dans les années 1930), il n'est pas rare que pendant les périodes de vaches maigres des acteurs économiques subissent la vindicte populaire, pour leurs profits fantasmés ou réels.

L'inflation et sa composante psychologique

Ce qui n'étonne guère l'historien et économiste Michel-Pierre Chélini. « Le retentissement inflationniste est d'abord très psychologique, mais il faut tenir compte de cette dimension socio-émotionnelle. Toute une population de ménages au niveau du SMIC ou dans son voisinage (un ménage sur quatre) vit avec un budget mensuel très contraint ; une hausse de 5% avec des prix de l'énergie de 10 à 20% plus élevés et certains prix alimentaires en progression est très sensible pour ces budgets, surtout en veille de vacances même s'il n'y a jamais de bon moment pour l'inflation »observe le professeur d'histoire économique à l'université d'Artois.

L'économiste considère que le traitement médiatique de l'inflation rend l'opinion publique plus vulnérable à des réactions virulentes. « Si je compare au choc pétrolier 1973-83, la sphère médiatique n'avait pas le côté continu, en boucle, internet et hyper-instantanéiste qu'elle a fini par prendre. On a quasiment les chiffres en temps réel sur son portable, presque comme la météo. La répétition des données nourrit plus ou moins inconsciemment un effet de dramatisation anxiogène », poursuit-il, notant avec étonnement que l'inflation est présentée en glissement annuel et plus mensuel, ce qui tend à entraîner une confusion et gonfler le phénomène.

De fait, la hausse des prix actuelle est sans commune mesure avec les flambées observées au cours du XXème siècle. A la sortie de la Première Guerre mondiale, la France exsangue après une victoire à la Pyrrhus est frappée par une inflation annuelle de près de 40%. De 1945 à 1948, l'augmentation des prix sur un an dépasse 60%. Quant au premier choc pétrolier, les prix avaient alors grimpé de plus de 15% sur un an.

Des profits réels mais sans manipulation des prix

Nul doute que l'inflation avait alors rempli les poches de certaines entreprises, comme c'est le cas aujourd'hui. Deux secteurs sont particulièrement brocardés dans le contexte d'envolée des cours de leurs matières premières : l'énergie et l'agroalimentaire. Est-il pour autant légitime de taxer les groupes de ces secteurs de « profiteurs de crise » ? De les accuser de manipuler leur prix pour gonfler leurs marges quitte à étrangler clients et fournisseurs ? Pas tellement quand on se penche sur leur filière, où aucune entreprise ne se trouve en position de « faiseuse de prix ».

« Les hydrocarbures se vendent sur un marché mondial où il n'y a pas de position dominante, à part du côté de l'OPEP. Les compagnies n'ont pas les moyens d'augmenter ou de faire baisser les prix. Aujourd'hui, le prix du pétrole est un business cyclique, qui est déjà en train de se corriger à la baisse avec la montée du risque de récession », résume Ahmed Ben Salem, analyste chargé du secteur de l'énergie chez ODDO BHF. Ce bon connaisseur du marché des hydrocarbures rappelle qu'il y a moins de deux ans le prix du baril était tombé à des niveaux abyssaux. Et que les profits engrangés en ce moment par les majors sont réinjectés en investissement massif dans le renouvelable.

La filière agroalimentaire apparaît encore plus concurrentielle, du moins du côté des producteurs bien incapables de dicter leur prix à la grande distribution. Coutumier des insinuations contre ses fournisseurs avec qui il négocie très âprement, Michel-Edouard Leclerc a repris ses accusations contre d'hypothétiques « profiteurs de crise » depuis le retour de l'inflation. « Quand vous avez des fabricants de produits à base de chocolat et de cacao qui invoquent l'Ukraine pour une augmentation de 15 % des tarifs, sur les confiseries ou les barres chocolatées, je parle ici de Nestlé, de Mars... Il ne faut quand même pas plaisanter, on est sur l'autre continent pour le chocolat et le cacao. On peut comprendre qu'il y ait des hausses des prix de l'énergie, du coût de transport, [...] mais l'Ukraine a bon dos », reprochait Michel-Edouard Leclerc fin juin à l'antenne de RMC.

Sauf que dans sa filière le pouvoir de négociation sur les prix appartient bien plus aux distributeurs qu'aux producteurs et fournisseurs, comme l'explique l'économiste du Crédit Agricole Jean-Paul Simier, spécialiste des matières premières agricoles. « Dans la chaîne de valeur agricole en France : il y a 400.000 exploitants, 17.000 transformateurs dont 95% de PME agroalimentaire aux côtés de quelques multinationales comme Mars ou Nestlé qui représentent une infime partie de l'alimentation des Français. En revanche, du côté de la distribution, on compte seulement sept centrales d'achat. Si on cherche un goulot d'étranglement, il est du côté de la distribution qui possède un pouvoir de négociations bien supérieur à l'amont de la chaîne », détaille Jean-Paul Simier qui précise que pour les industriels les hausses de prix ne concernent pas que les matières premières agricoles. « Si on prend l'exemple de la barre chocolatée, comme dans tous les produits alimentaires, il y a le coût de la matière première, mais aussi les coûts industriels de transformation donc des coûts d'énergie, les coûts d'emballage, les coûts de transports. Et tous ces coûts ont augmenté », poursuit-il.

Les « passagers clandestins », seuls vrais profiteurs ?

Preuve en est que sur les marchés de l'énergie et de la grande distribution et dans l'économie en générale, consommateurs ou entreprises, personne ne décide vraiment des prix. Tout le monde subit les grandes causes structurelles qui provoquent l'inflation, que ce soit l'engorgement de la logistique mondiale après une reprise trop brutale puis la guerre en Ukraine.

Les marchés comme l'énergie ou l'agroalimentaire concentrent toutefois davantage l'attention médiatique et la méfiance du grand public car ils touchent à des dépenses du quotidien. D'autres secteurs échappent aux critiques, et pourtant il est parfois possible qu'ils réhaussent leur prix dans l'indifférence générale. Là se trouvent, peut-être, les rares « profiteurs de crise » si tant est qu'ils existent. C'est l'effet du « passager clandestin ».

« L'inflation crée des effets d'aubaine ou de passager clandestin ; un certain nombre d'entreprises dont les prix n'ont pas beaucoup bougé dans les années 2010 peuvent utiliser la période de manière opportune pour remettre leurs tarifs à jour à la hausse (quel que soit le secteur, petite mécanique, services à la personne, commerce etc.). L'entreprise qui subit une hausse de ses coûts de transport va les répercuter (en partie) sur sa clientèle. Est-elle en infraction ou simplement en ajustement comptable ? », nuance Michel-Pierre Chélini.

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Commentaires 4
à écrit le 18/07/2022 à 19:52
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Entre 2012 et 2014 le baril de pétrole oscillait entre 115$ et 125$. et les prix à la pompe étaient de l'ordre de 1,30€ à 1,40€/litre. En ce moment nous payons plus de 2€ par litre. Soit +43% de hausse !!! Et surprise, le prix du baril est à 1...

à écrit le 18/07/2022 à 15:58
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"Plus inattendu, le président de la République a repris l'invective presque mot pour mot, pourfendeur des superprofits des énergéticiens ici qualifiés de « profiteurs de guerre. »" Oui ,et donc ?

à écrit le 18/07/2022 à 11:42
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Des exemples concrets, excusez le terre à terre... Exemple vécue, chez Leclerc himself, prix la main dans le sac ! Achat d'une sauteuse, prix affiché 26.50, à la caisse 36.50 ! Près de 40% d'augmentation ! Ils n'avaient pas eut le temps de change...

à écrit le 18/07/2022 à 11:14
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En effet elles ne font rien pour abonder dans ce sens c'est juste que la contraste avec des périodes de non crise est de suite plus saisissant. 60 à 80% du prix de l'eau versé en dividendes si demain il n'y avait plus d'eau potable il est bien éviden...

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