A la veille des élections législatives, la Turquie est en plein doute

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Le président turc Recep Tayyip Erdogan doit faire face à des élections législatives difficiles.
Le président turc Recep Tayyip Erdogan doit faire face à des élections législatives difficiles. (Crédits : Reuters)
Les électeurs turcs renouvelleront leur parlement dimanche 7 juin. L'enjeu sera politique, mais surtout économique, car le pays traverse une passe difficile.

Ce weekend, le 7 juin, les électeurs turcs seront appelés à renouveler leur parlement unicaméral, la Grande Assemblée Nationale. Ces élections sont observées avec nervosité par les investisseurs internationaux ce qui se traduit dans la chute de la livre turque face au dollar depuis décembre dernier. Il fallait encore début décembre 2,21 livres pour un dollar, il en faut actuellement 2,70 livres, soit un recul de 21 %.

La question du parti « pro-kurde »

Que craignent les investisseurs ? Le retour de l'instabilité politique, principalement. Le Parti islamo-conservateur de la Justice et du Développement, l'AKP, dispose de la majorité absolue des sièges depuis 2002. Or, cette majorité est désormais incertaine. Les sondages turcs sont parfois difficiles à interpréter et varient beaucoup selon la couleur politique des instituts et des médias qui les commandent, mais il existe en effet une possibilité que l'AKP n'atteigne pas cette majorité absolue.

La clé du scrutin, c'est en réalité le HDP, le parti démocratique du peuple, parti de gauche souvent qualifié de « pro-kurde », mais qui a engagé une stratégie d'élargissement de sa base électorale au reste de la Turquie, militant notamment pour les droits des autres minorités (Arméniens, Juifs, Roms, Alevites) et pour des réformes « sociétales » (plus de démocratie, plus de droits pour les homosexuels). Le but du HDP est de franchir la barre des 10 % des suffrages exprimés qui, en Turquie, permet de participer à la répartition proportionnelle des sièges. Le système électoral  turc allie cette proportionnelle avec un système majoritaire à un tour dans des circonscriptions.

Depuis longtemps, les partis "kurdes" sont limités à gagner via des candidats "indépendants" dans les circonscriptions du Kurdistan, mais sont exclus de la répartition proportionnelle. Voici quatre ans, un autre parti pro-Kurde, le BDP, avait ainsi réussi à glaner 35 députés officiellement "indépendants" sur 550 avec 6,6 % des voix. Cette fois, la présence du HDP est nationale (or il existe de fortes minorités kurdes dans les centres urbains turcs) et sa stratégie est plus ouverte. Les sondages lui attribuent entre 9 % et 12 % des suffrages, ce qui pourrait lui donner une soixantaine de députés.

L'enjeu de la majorité absolue pour l'AKP

Or, si le HDP passe la barre des 10 %, l'AKP devra faire aussi bien que voici quatre ans (49,8 % des voix) pour espérer conserver la majorité absolue. Or, rien n'est acquis de ce point de vue. Un sondage paru le 11 mai n'attribuait que 41 % des voix au parti du président Recep Tayyip Erdogan. Dans ces conditions, l'espoir de ce dernier d'obtenir une majorité des deux tiers afin de modifier la constitution et de mettre en place un régime présidentiel semble compromis. L'objectif de l'AKP devra être de conserver sa majorité absolue, donc d'empêcher le passage du HDP au-delà des 10 %.

Si, cependant, l'AKP ne dispose pas de majorité absolue, la situation politique pourrait devenir délicate en Turquie. Pour l'AKP, qui a toujours gouverné seul, former une coalition sera une tâche ardue. Une alliance avec les kémalistes sociaux-démocrates du CHP (Parti républicain du peuple), le principal parti d'opposition, semble difficile à imaginer. Il ne restera alors que deux possibilités : les nationalistes du MHP, qui semblent devoir profiter de l'affaiblissement de l'AKP ou le HDP. Dans les deux cas, la coalition risque d'être instable. Celle avec le HDP peut surprendre, mais, souligne un diplomate étranger, « elle est souvent évoquée, car elle permettrait de trouver une issue au problème kurde. » En échange, le HDP pourrait, moyennant des garanties, soutenir le projet présidentiel de Recep Tayyip Erdogan. Ce scénario parait donc assez peu crédible. Quant à une alliance avec le MHP, la dernière solution pour l'AKP, elle marquerait un durcissement nationaliste du pays. Les relations entre les deux partis ne sont, du reste, pas bonnes, le MHP n'a de cesse de critiquer la censure médiatique que pratiquerait l'AKP et reste attaché à la laïcité de l'Etat.

Durcissement du régime

Comment expliquer le recul de l'AKP dans les sondages ? D'abord par un durcissement de sa pratique du pouvoir. Depuis quelques années, Recep Tayyip Erdogan se montre de plus en plus autoritaire. La répression du mouvement de la place Taksim à Istanbul au printemps 2013 l'a montré au reste du monde, mais, depuis, les arrestations de journalistes sont monnaie courante, certains journaux ont été condamnés à des amendes astronomiques. Le pouvoir se montre également à l'affût contre les disciples de Fethullah Gülen, un religieux jadis proche de l'AKP, à présent exilé aux Etats-Unis. Son influence et sa volonté supposée de construire un Etat parallèle est une obsession de l'AKP et a amené le pouvoir à mener des purges, notamment dans la police et à se durcir. Au-delà de ces phénomènes, comme le souligne un autre diplomate, il existe « une tendance à la constitution d'une oligarchie économique proche du pouvoir, notamment par l'attribution des marchés publics. » Or, l'AKP s'est imposé en 2002 sur le thème de la lutte contre la corruption et sur celui de l'abaissement du pouvoir de l'armée. « Nous sommes passés d'un autoritarisme militaire à un autoritarisme civil », note un journaliste turc d'opposition basé à Ankara.

Ralentissement économique

Mais le point principal de l'affaiblissement de l'AKP, c'est le ralentissement économique. Selon un récent sondage publié par le quotidien Hürriyet, c'est la première préoccupation des électeurs turcs. La forte croissance qu'a connue le pays après la grave crise bancaire de 2001 a été un soutien à l'AKP jusqu'aux dernières élections de 2011. Le pays a connu entre 2002 et 2012 une croissance moyenne de 5,2 %. Ce niveau des 5 % demeure l'objectif du gouvernement, mais, depuis trois ans, la croissance turque décélère fortement. Après 4,2 % en 2013, la croissance n'a été que de 2,9 % en 2014. Le pays reste très dépendant des investissements étrangers. Or, ces derniers se tassent sous la double pression du durcissement annoncé de la Fed et d'un interventionnisme politique croissant. En 2011, la Turquie a reçu 16,1 milliards de dollars (on était en 2007 à 20 milliards de dollars) d'investissements, en 2014, ce chiffre n'était qu'à 12,5 milliards de dollars.

Mais plus les investissements étrangers se tassent, moins la croissance est forte et plus le gouvernement est tenté d'intervenir, notamment pour une baisse des taux de la banque centrale. Des interventions qui font présager une plus forte baisse de la livre et qui, donc, font fuir les investisseurs. La Turquie est donc menacée d'un cercle vicieux.

Une inflation persistante

Un des points les plus délicats est, du reste, celui de l'inflation, encore forte. En 2014, elle a été en moyenne de 8,2 %, loin de l'objectif des 5 % de la Banque centrale. L'inflation a été principalement alimentée par la baisse de la livre. Pour la contrer, la banque centrale avait, le 29 janvier 2014, relevé ses taux de 5,5 points de 4,5 % à 10 %. Mais, depuis, elle a dû, pour ne pas asphyxier l'économie, les baisser. Son taux directeur est depuis février dernier à 7,5 %. Et, on l'a vu, le gouvernement et le président ne cachent pas leur volonté de voir les taux encore baisser. Ceci met la pression sur une banque centrale qui doit combattre l'inflation, ménager la croissance et donner des gages au pouvoir politique. Du reste, Standard & Poor's a abaissé à BBB- la note du pays en monnaie locale, sur ses inquiétudes quant à l'indépendance de la banque centrale.

Les risques financiers et économiques

La dépendance de la croissance turque au financement extérieur est immense. Or, sans ces investissements, la Turquie ne peut réussir la transformation structurelle dont elle a besoin, notamment la montée progressive en qualité de sa production et des gains de productivité. Du coup, la Turquie perd progressivement du terrain dans l'univers des émergents et, partant, attire de moins en moins... D'autant plus que le pays, dépendant de sa demande intérieure, ne profite que peu de la dévalorisation de la livre, alors que cette dernière pénalise le pouvoir d'achat des ménages. Bref, les nuages s'amoncellent au-dessus de l'économie turque et le risque politique ne devrait pas améliorer la situation.

Or, le pays est fragile. Officiellement, le secteur financier est sain, mais comme le souligne une récente note de Bank of America Merrill Lynch, la dette du secteur non-financier a presque doublé entre 2007 et 2014, passant de 47 % du PIB à 80 % du PIB. C'est un niveau record dans l'univers émergent, proche de celui de la Chine. Parallèlement, la dette extérieure en devises des banques a doublé à 23 % du PIB, soit 172 milliards de dollars. Selon la banque américaine, « le marché domestique commence à envoyer des signaux inquiétants », notamment le taux de créances douteuses qui est de 38 %. Certes, la dette publique est faible à 33 % du PIB, mais on sait depuis la crise européenne que ce n'est guère une garantie en cas de choc.

Le prochain gouvernement turc devra donc relever des défis considérables. Le pourra-t-il ? Une majorité AKP risque de vouloir encore gérer la situation par l'autoritarisme. Un gouvernement de coalition sera sans doute assez faible face aux difficultés. A cela s'ajoute des défis géopolitiques qui n'ont guère été réglées jusqu'ici : la question kurde, celle de Chypre et de la reconnaissance du génocide arménien, toutes deux liées à l'intégration européenne du pays, mais aussi le défi de l'intégration des 2 millions de réfugiés syriens, jusqu'ici accueillis dans des conditions jugées réussies par le HCR, et la place du pays sur l'échiquier régional dans le contexte de relations toujours plus difficiles avec les Etats-Unis et de relations ambiguës avec la Russie. Bref, le prochain exécutif turc aura fort à faire.

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a écrit le 07/06/2015 à 15:15 :
C'est la chute annoncée d'un règne qui montre son vrai visage l'Islamisme forcené .
a écrit le 06/06/2015 à 22:03 :
Je pense qu'il est faux d'ecrire "que le pays, dépendant de sa demande intérieure, ne profite que peu de la dévalorisation de la livre". LA derniere enquête PMI montre tres bien que l'industrie turque resiste bien malgre la forte baisse de la demande en Russie et en Ukraine qui sont deux marches d'exportation pour l'industrie turque. Ceci est probabelement a la depreciation de la livre turque.
a écrit le 06/06/2015 à 22:03 :
Je pense qu'il est faux d'ecrire "que le pays, dépendant de sa demande intérieure, ne profite que peu de la dévalorisation de la livre". LA derniere enquête PMI montre tres bien que l'industrie turque resiste bien malgre la forte baisse de la demande en Russie et en Ukraine qui sont deux marches d'exportation pour l'industrie turque. Ceci est probabelement a la depreciation de la livre turque.
a écrit le 06/06/2015 à 18:05 :
#SırtımızıDönüyoruz ....Le président Recep Tayyip Erdogan est un habitué des sorties polémiques sur les femmes. Il a ainsi estimé "contre nature" l'égalité homme-femme : Coran à l'appui. Dans la même veine, le porte-parole du gouvernement Bülent Arinç s'était illustré avant lui en déconseillant aux dames de rire en public par "décence". l'interruption volontaire de grossesse est autorisée depuis 1983 jusqu'à dix semaines de grossesse. Pourtant, Recep Tayyip Erdogan a comparé l'avortement à un « meurtre » et a clairement exprimé sa volonté de le rendre illégal au-delà de la quatrième semaine de grossesse.Les associations de défense des femmes dénoncent systématiquement les sorties jugées sexistes du gouvernement, qu'elles accusent d'encourager les violences conjugales. Plus de 200 femmes ont été tuées en Turquie par leur mari ou leur compagnon depuis le début de l’année, Entre son élection en 2002 et l'année 2009, les meurtres de femmes ont augmenté de 1 400 % en Turquie. Et la tendance n'a fait que s'aggraver avec le temps. Au cours de l'année 2014, au moins 294 femmes turques ont été tuées. À chaque fois, l'agresseur fait partie de l'entourage direct ou indirect de la victime…..
D’autre part selon le président islamo-conservateur turc: les femmes n'auraient pas leur mot à dire en politique, car la seule carrière possible pour une femme est de faire des enfants .Le parti d'Erdogan, est régulièrement accusé par ses détracteurs de dérive autoritaire et de vouloir islamiser la société turque, notamment en limitant les droits des femmes. Aujourd’hui c'est la colère de certaines femmes du pays exprimant leur mécontentement sur les réseaux sociaux
a écrit le 14/05/2015 à 19:55 :
Le soir du 7 Juin, je rappellerai à la Tribune, cet article totalement à charge.
a écrit le 14/05/2015 à 11:48 :
L'essouflement de l'economie turque fait suite a plus douze ans d'expansion economique. Par ailleurs, cet essouflement de l'economie ne semble pas se traduire par des destructions d'emplois. Les creations d'emplois se poursuivent a en croire l'enquête PMI sur l'industrie turque. Ceci explique en partie la forte popularite de l'AKP.
Réponse de le 14/05/2015 à 14:12 :
Yaniv, je ne sais pas d'ou proviennent vos chiffres, mais selon TUIK, organisation d'état qui donne les chiffres officiels du chomage, celui-ci augmente sans discontinuer depuis le mois de mai 2014 avec un record au mois de janvier 2015 a 11,3 % soit le taux le plus haut de ces 5 dernieres années... (source:http://www.bloomberght.com/haberler/haber/1764709-issizlik-ocakta-yuzde-113e-cikti)
a écrit le 14/05/2015 à 10:34 :
Les européens sont des hypocrites en faisant croire qu'ils défendent les droits de l'Homme mais laisse crever des milliers de réfugiés en Méditerranée. Ils créent des problèmes dans les pays en soutenant tel ethnie contre un autre alors que ces derniers vivaient en harmonie pendant des siècles et après ils comptent les morts et se donnent bonne conscience en dénonçant les atrocités (Rwanda, irak, afghanistan....). Bref, il y a eu une tragédie à la fin de l'empire ottoman que les allier avaient décidé d'effacer de la carte mondiale en soutenant les différents peuples qui la composaient comme les grecs, les arméniens, les arabes.... d'ailleurs ses derniers se sont bien fait avoir avec les accords entre français et anglais qui avaient déjà partagé les dépouilles de l'empire turc. Pour moi, les turcs se sont défendus et combattu pour leur existence, ce qui semble insupportable pour les européens. Alors, il a été décidé que la tragédie des arméniens était un génocide. Avec condescendance l'Europe donne des leçons d'histoire... Je pense que justement, les peuples colonisés ont réussi a se relever en refusant le diktat des occidentaux et la Turquie ne doit en aucun cas se faire dicter une histoire décidée par des politiques qui sont sous la pression d'un lobby d'extrémistes arméniens.
Réponse de le 14/05/2015 à 16:17 :
Le terme de génocide est utilisé par des historiens (parfois même par des turcs) et non par des politiciens, ce n'est pas une vue de l'esprit mais un fait avéré et documenté. Quant aux européens je suis d'accord avec vous (leurs gouvernements en tout cas), ils devraient commencer par balayer devant leurs portes et reconnaitre les crimes de la colonisation (la France doit continuer le chemin commencé). Connaitre et s'approprier son histoire (avec sa part d'ombre et de lumière) est essentielle pour se projeter dans l'avenir, ça vaut aussi pour les turcs (tout comme pour les français).
Réponse de le 14/05/2015 à 20:03 :
@orsu: les Turcs étaient du côté des Allemands et donc les vaincus de la guerre. En revanche, je suis tout à fait d'avis que les Grecs appartiennent à l'Empire ottoman et devrait donc s'allier aux Turcs et sortir de l'Europe.
Réponse de le 15/05/2015 à 10:13 :
il faut savoir que quand on vit avec l'argent des autres comme la France,l'Italie,l'Espagne qui pour les deux premiers ont près de 2000 milliards de dettes avec cette somme nous pourrions transformer le Soudan en un Dubaï africain.Nous avons vu qu'après la crise de 2007 le secteur bancaire s'en est bien sorti contrairement aux banques européennes cela prouve que la crise qui touche la Turquie n'est en rien lié au reste du monde.L'AKP a comprit une chose que la Turquie devait avoir une indépendance importante sur la fabrication intérieur afin de réduire les importations qui constitue la majorité de sa dette extérieur.Tous les projets du gouvernements turc sont axés dans ce sens que ce soit militaire ou particulier.La Turquie exporte beaucoup mais importe tout autant.

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