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Procès Kerviel : "J'étais un peu comme un hamster dans une roue"

Laura Fort

Publié le 05 juin 2012 à 18:20 - Mis à jour le 05 juin 2012 à 18:20

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La deuxième journée du procès en appel de Jérôme Kerviel a commencé ce mercredi 6 juin. La présidente de la Cour qui, lundi, n'a pas ménagé l'ancien trader condamné le 5 octobre 2010 à cinq ans de prison, dont trois fermes, ainsi qu'à 4,9 milliards d'euros de dommages et intérêts, revient aujourd'hui sur les évènements de l'année 2007.

Jérome Kerviel est sous le coup de trois chefs d'accusation : abus de confiance, introduction frauduleuse de données dans un système de traitement automatisé, faux et usage de faux. Son procès en appel a commencé lundi 4 juin. Suivez en direct la deuxième journée d'audience couverte par notre journaliste Laura Fort.

Mardi 6 juin

12h15. "J?étais un peu comme un hamster dans une roue, mes chefs modulaient la vitesse et je pédalais de plus en plus vite"
Après une courte suspension d?audience, la présidente de la Cour relance l?ancien trader : Pourquoi ne pas dire tout ça à vos chefs ?
J. Kerviel : Tout est dans le mail.
- Mais vous aviez fait des faux gains pour couvrir des vraies pertes?
- J?aurais dû le dire, mais c?était tellement évident à l?époque.
Ce à quoi Me Koubbi lance depuis son banc : Il faut que ça ait l?apparence de la légitimité !
Me Reinhart, avocat de Société Générale, pose à son tour une question : Dans son livre L?engrenage, J. Kerviel écrit qu?il n?attendait qu?une chose : qu?on vienne le voir, pour que la machine s?arrête. Est-ce que cela n?est pas contradictoire ?
J. Kerviel : entre 2005 et 2007, j?étais un peu comme un hamster dans une roue, mes chefs modulaient la vitesse de la roue, et je pédalais de plus en plus vite.
La présidente le pousse encore dans ses retranchements : Si vous n?aviez pas fait un résultat toujours plus important, on ne vous aurait pas proposé ces objectifs. Donc vous vous êtes vous-même lié les mains. Vous vous êtes pendu tout seul ! Vous vous êtes pendu, Monsieur ! A chaque fois, c?est à cause de vous !

11h15. "Mr Kerviel a fait preuve d?une grande ingéniosité"
Julien Dami Le Coz, avocat de la défense aux côtés de me Koubbi, s?avance pour interroger Claire Dumas : avez-vous déjà exercé une activité de trading ?
Claire Dumas : Non.
- Vous êtes déjà entrée dans une salle de marchés ?
- J?ai côtoyé des traders.
- Quelle est la règle s?agissant de la base tampon ?
- La règle est de recycler une opération le plus vite possible. L?enjeu est de déboucler une opération de la base tampon avant la date de son règlement.
- Un mois est donc une durée anormale de détention.
- C?est anormal pour un future, oui. Mais les systèmes de contrôle ont été mis en défaut par Mr Kerviel.
- Comment caractériseriez-vous la manière de faire de Jérôme Kerviel ?
- Ce qui caractérise sa méthode est une grande ingéniosité dans l?utilisation de produits à volumétrie très élevée, couplé à une grande connaissance des systèmes de contrôle et à une attitude très coopérative, et de facto très adroite.

10h50. "La banque a été abusée par la qualité des justificatifs fournis par Mr Kerviel"
La présidente invite Claire Dumas, qui représente la banque, à expliquer comment se passe le contrôle quand on s?aperçoit de tels écarts.
Claire Dumas : Vous avez d?abord un suivi de la base tampon, réceptacle de toutes les opérations qu?on ne sait pas traiter de manière industrielle, qui ont des anomalies. Deux traitements sont effectués : une équipe prend les opérations une à une, et les renvoie à qui de droit pour qu?elles soient prises en charge ou qu?elles soient recyclées.
Le deuxième traitement est le rapprochement entre back-office/front-office qui faisait apparaître des écarts.
A la clôture de mars, les futures fictifs sont dans la base. Les équipes disent à J. Kerviel que ça n?est pas la bonne manière de modéliser. Donc on lui a dit. Et on lui a demandé de fournir des justificatifs pour expliquer ces écarts.
Bien sûr la Commission bancaire pointe les erreurs des équipes de la banque. Mais Mr Kerviel a montré beaucoup de coopération avec les équipes passerelle. Il a fourni la notice en finnois, un tableau Excel et des justificatifs sur l?ensemble des paramètres. Les équipes avaient des documents complets fournis par un trader qu?ils connaissaient bien. Ils ont été abusés par la qualité des justificatifs fournis.
- Les positions ouvertes de 5 milliards d?euros étaient visibles ?
- Non elles n?étaient pas visibles, elles étaient masquées.
- mais elles apparaissent bien quelque part ces opérations ?
- Le back-office voit une succession ininterrompue d?opérations et ne porte une attention qu?aux opérations en anomalie.
Me Koubbi intervient à ce moment-là : les opérations qui ne sont pas des anomalies ne sont pas regardées. Mais les opérations en pending sont-elles considérées comme une anomalie d?après vos procédures ?
Claire Dumas : Oui.
- Le voit-on dans votre cahier de procédures ?
- Oui.
- Un future contrepartie pending, c?est classique ou c?est une anomalie ? Est-ce que c?est possible d?ailleurs ?
- Non ce n?est pas possible. Quand les équipes ont vu une future contrepartie pending elles l?ont signalé à Mr Kerviel.
- Dans votre cahier de procédures, vos équipes de contrôle doivent vérifier la contrepartie.
La présidente interrompt alors Me Koubbi : Mais Maître, c?est un pending, donc elle n?existe pas la contrepartie !
Claire Dumas : Je vous remercie Mme la présidente.
Me Koubbi s?échauffe : Vous restez une banque avec un agrément, avec ce type de procédures ? Votre représentante ment éhontément à la barre.
Claire Dumas : la personne qui n?a pas respecté la procédure en l?occurrence est Mr Kerviel, qui a utilisé intentionnellement cette technique de contrepartie pending. C?est Mr Kerviel qui a saisit ces opérations et le système les a dérouté dans une base tampon. Les équipes ont pris en charge ces opérations et lui ont demandé de régulariser ces saisies.
Le ton monte, les accusations fusent, l?avocat général s?immisce dans le débat, les avocats se chamaillent. Me Koubbi accuse Claire Dumas de faux témoignage, quand Me Veil demande expressément à ce que ces assertions soient bien notées par le greffier.

10h15 "Vous ne lisez pas grand-chose Mr Kerviel !"
La présidente de la Cour s?étonne : Mais pourquoi faire tout ça ? Pourquoi passez des transactions fictives ?
J. Kerviel : Pour garder mes positions et gagner de l?argent pour la banque.
- Mais si votre hiérarchie l?avait vu, peut-être vous aurait-elle demandé de couper vos positions?
- Mais ils en ont été avisés, Mme la Présidente. Et c?est un système que tout le monde utilise.
- Vous ne répondez pas à ma question !
- Si ç?avait été affiché dans le système, ils me l?auraient demandé, mais ils me voyaient faire et ils savaient ce que je faisais.
- Qui était au courant alors ?
- Tous mes supérieurs. Je vous donne un exemple : au mois de mars, Mr Rouyère et Mr Baboulin sont prévenus de l?existence d?écarts. Philippe Baboulin vient me voir et me dit : "tu te démerdes pour régler ce problème-là".
La présidente relit alors les déclarations de Philippe Baboulin, qui avait confirmé être au courant du décalage et avoir demandé à J. Kerviel de corriger le tir.
Le procureur s?en mêle, l?interpelle, la présidente commence à le pousser à bout, s?énerve, élève la voix, et multiplie les questions.
M. Filippini : Pourquoi donner de fausses explications ?
J. Kerviel : A la Société Générale, vous avez un système qui est que le front-office est un centre de profit, le back-office un centre de coût. Ce que centre de profit veut, centre de coût fera.
- Je ne comprends toujours pas pourquoi donner une fausse explication.
- Je leur donne une version qu?ils pourront donner à l?extérieur.
Me Koubbi, avocat de J. Kerviel, intervient : je crois qu?il y a une anomalie. Les systèmes de contrôle ne sont pas des machines mais des hommes et des femmes. Me Koubbi fait alors allusion au témoignage qu?il a reçu.
Me Martineau : Qui dans la banque peut prendre une position directionnelle ouverte de 5 milliards d?euros ?
J. Kerviel : Tout le monde.
Me Martineau : Non, personne ne peut prendre une position de plus d?un milliard sans autorisation du Conseil d?administration de la banque. C?est inscrit dans les états financiers.
J. Kerviel : je ne les ai pas lus.
La président lance : vous ne lisez pas grand chose Mr Kerviel, ni le cahier de procédures, ni les états financiers !!
- Je pense que je ne suis pas le seul à la Société Générale à ne pas avoir lu les états financiers !
- Bon, revenons à nos moutons. Tout le monde savait, c?était des opérations purement cosmétiques. La direction économique et financière à vu cet écart. Elle est rattachée directement à la direction générale du groupe et vous pensez qu?elle ne va rien dire en voyant 5 milliards de positions directionnelles ?
- Mais ils ne m?ont rien dit.

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9h50. Ca ne vous inquiète pas de voir que la Bourse ne se retourne pas ?
M. Filippini, la présidente de la Cour, revient sur le mois de mars 2007. A cette période, des écarts avaient été identifiés sur la "passerelle" de la banque, et correspondaient à des contreparties dites "pending" (couverture fictive sur futures) passées par J. Kerviel, qui avaient généré une résultat de 88 millions d'euros, et à des "forwards", pour 94 millions d'euros de résultats.
Selon la définition du Vernimmen, le future est un engagement ferme d'acheter ou de vendre une quantité convenue d'un actif à un prix convenu et à une date future convenue.
Contrairement au future, le forward est un contrat à terme passé de gré à gré, non standardisé et qui n'est pas négocié sur un marché organisé.
M. Filippini relève que la Commission bancaire avait estimé que les équipes de la Société Générale auraient dû être alertées par ces écarts de méthode. Puis appelle Jérôme Kerviel à la barre.
M. Filippini : Ca ne vous a pas inquiété de voir la Bourse s'emballer avec la crise des subprimes ?
J. Kerviel : J'avais pris une position vendeuse de spéculation à la baisse et le marché n'est pas parti tout de suite dans ce sens-là.
- Vous avez porté ces positions tout le mois ?
- Oui, tout le mois.
- Et ça ne vous inquiète pas de voir que la Bourse ne se retourne pas ?
- Je suis convaincu que ça va finir par se retourner.
- Mais vous aviez des pertes latentes alors ?
- Oui, il y a une perte latente qui commence à être importante mais j'avais le sentiment que ça allait se retourner, donc j'ai gardé cette position.
- Ca rentrait dans vos attributions de prendre des positions aussi importantes à découvert ?
- Quand vous avez des objectifs à atteindre importants tout en restant dans la limite collective de 125 millions d'euros, vous ne pouvez pas faire autrement.
- Vous passez des futures pending, qui vont attirer l'attention des équipes passerelle. Vous êtes interrogé et vous donnez des explications sophistiquées.
- Si vous me permettez une remarque, dans votre présentation, on a l'impression que le contrôle n'arrive qu'en fin de mois, mais tous les jours les services de contrôle rapprochent les bases de back-office et de front-office. Les transactions présentent au front-office ne l'étaient pas dans le back-office, donc il y avait une différence de stock. Et tous les jours ces écarts apparaissaient dans les reportings.
- Le juge d'instruction qui a été voir les bases tampons indique que 1300 deals y étaient inscrits et que l'existence de futures pending ne pouvait être vérifiée.
- Pourtant la Société Générale dit que les opérations sont contrôlées une à une.
- Oui mais le problème c'est que vous faisiez disparaître vos opérations au fur et à mesure.
- Mais vous avez des opérations qui sont restées pendant 27 jours dans cette base tampon.

9h15. En attendant la Cour
Les deux parties ont pris place dans la salle d'audience et attendent la Cour. L'un après l'autre, Me Koubbi (avocat de J. Kerviel) et Me Reinhart (avocat de Société Générale aux côtés de me Veil) sont appelées à s'entretenir en coulisse avec la présidente. Claire Dumas, qui représente la Société Générale, échange quelques mots avec les avocats de la banque, puis avec les responsables de la communication de Société Générale.
Ce deuxième jour d'audience, les caméras ont déserté et ne reste qu'une douzaine de journalistes dans la salle d'audience. A 9h25, la présidente de la Cour, Mireille Filippini, fait son entrée, portant son lourd dossier constellé de post-it multicolores. Ce mercredi, elle s'attachera à revenir sur l'année 2007.

Retrouvez le compte-rendu du premier jour d'audience.

À lire également

  • L'affaire Kerviel revient à la barre
  • Kerviel, Cleastream...de l'art de communiquer pendant un procès
  • Jérôme Kerviel : "Je ne suis pas responsable"
  • L'avocat de Jérôme Kerviel abat une nouvelle carte

Et retrouvez également les analyses de Valérie Segond et de François Lenglet après le verdict de 2010, ce que sont devenus les protagonistes de l'affaire, les plaintes déposées par Me David Koubbi (avocat de Jérôme Kerviel) et par Me Jean Veil (avocat de Société Générale), le témoignage de l'ancienne conseillère en communication de Jérôme Kerviel, et le contexte politique dans lequel s'inscrit le procès.

Laura Fort

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