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Crise entre Madrid et Ryad : comment Juan Carlos 1er a sauvé Navantia

Photo de Michel Cabirol

Michel Cabirol

Publié le 20 septembre 2018 à 04:56 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:31

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L'ancien roi Juan Carlos a évité au nouveau gouvernement socialiste une crise majeure entre l'Arabie Saoudite et l'Espagne. Madrid sauve un mégacontrat militaire avec Ryad tandis que la ministre de la Défense sauve sa tête... grâce à la famille royale.

C'est une histoire incroyable comme seules les relations entre deux Etats peuvent en générer. L'Espagne est passée à un cheveu d'une crise diplomatique brutale et profonde avec l'Arabie Saoudite, comme celle qui oppose actuellement Ryad à Ottawa. Une histoire racontée dans le détail par une série d'articles du journal numérique espagnol, El Confidencial. Au prix de renoncements et de rétropédalages, Madrid a pu sauver ce qu'elle a considéré comme prioritaire, soit l'un des plus gros contrats d'armement signés en juillet entre l'Espagne et l'Arabie saoudite (1,8 milliard d'euros) correspondant à la vente de cinq corvettes Avante 2200. Ce contrat devrait générer entre 6000 et 7000 emplois en particulier en Andalousie, bastion socialiste où des élections régionales doivent avoir lieu dans les prochains mois.  Accessoirement, la famille royale a également sauvé sa ministre de la Défense, Margarita Robles, dont la tête avait été demandée par Ryad.

Les prémices de la crise

Tout commence le 16 août avec un communiqué du ministère de la Défense, qui annonce que les projets de ventes d'armes et les contrats en cours avec l'Arabie Saoudite vont être examinés beaucoup plus méticuleusement. Publié en plein cœur de l'été, ce communiqué passe inaperçu en Espagne, mais pas en Arabie Saoudite. Le royaume est déjà sur le pied de guerre, il vient de rompre ses relations diplomatiques avec le Canada à la suite d'un tweet de la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, qui demandait aux autorités saoudiennes, "de respecter les droits des personnes qui militent pour la liberté".

Furieux par le communiqué publié par le ministère de la Défense espagnol, le prince héritier Mohammed Bin Salman (MBS), qui ne supporte aucune critique sur sa politique intérieure et étrangère, appelle son ambassadeur à Madrid. Il demande à Mansour Bin Khalid Al-Farhan Al-Saoud de faire passer le message qu'il ne tolérera aucune critique sur sa politique venant du nouveau gouvernement socialiste espagnol, arrivé au pouvoir fin mai.

Annulation d'un contrat de 9,2 millions (400 bombes)

Fin de l'histoire ? Pas vraiment. Car à partir de début septembre, tout s'accélère. Le 3 septembre, la radio Cadena SER révèle qu'un contrat modeste (9,2 millions d'euros) de 400 vieilles bombes guidées laser, des GBU-10 américaines d'occasion, dont l'armée de l'air souhaitait se débarrasser depuis 2014, est annulé. Et le gouvernement espagnol indique qu'il va rembourser à l'Arabie saoudite 9,2 millions d'euros déjà versés, selon Cadena Ser. Quelques heures plus tard, le ministère de la Défense confirme l'information. Pourquoi une telle décision? Le ministère de la Défense espagnol estime que ces bombes pourraient être utilisées au Yémen. D'autant que les Etats-Unis livrent aux Saoudiens ce type de bombes au compte-gouttes. Ce qui oblige l'Arabie à chercher depuis plusieurs mois des stocks de vieilles bombes en Europe pour regarnir ses stocks et disposer de munitions au Yémen.

La ministre de la Défense aurait confirmé à plusieurs journalistes ses craintes et donc son souhait d'annuler ce contrat qu'elle juge immoral. Une loi espagnole de 2007 permet de révoquer des contrats d'armement s'il existe des "indices rationnels" indiquant que les armes vont être employées "à des fins de répression interne" ou de "violation des droits de l'homme". La décision est prise par la ministre dans un contexte international agité. En août, un raid de la coalition pro-gouvernementale sous commandement saoudien a coûté la vie à 51 personnes, dont 40 enfants à Dahyan, dans la province de Saada, fief des rebelles Houthis dans le nord du Yémen. Ce carnage suscite alors une vague de réprobation internationale. Dans la foulée, le conseil de sécurité de l'ONU appelle d'ailleurs à une enquête "crédible et transparente".

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Pour autant, la ministre va se retrouver très rapidement dans une situation inconfortable. Elle aurait fait passer aux yeux de tout le monde une position personnelle pour une décision interministérielle. Ce qui n'était pas vraiment le cas, mais cette position est reprise comme telle dans la presse.

La réaction brutale de Ryad

Le lendemain, le 4 septembre, MBS tonne et demande à son ambassadeur à Madrid, de passer le message au gouvernement socialiste que cette décision d'annuler ce contrat est un manque de respect de l'Espagne vis-à-vis de l'Arabie Saoudite et une attaque personnelle contre sa politique. Au sein de l'industrie d'armement espagnole, c'est la consternation, Ryad étant le cinquième acheteur d'armes ibériques. L'Espagne a exporté pour 4,35 milliards d'euros de matériel de défense en 2017, dont 270 millions à l'Arabie saoudite. L'annulation d'un contrat même symbolique risque d'entraîner des représailles terribles de la part du prince héritier, réputé pour ses colères. Les industriels de la défense estiment alors que les contrats Typhoon (l'usine d'Airbus à Getafe produit des bouts d'aile et la pointe avant du Typhoon vendu à l'Arabie en 72 exemplaires), et Avante 2200, cinq corvettes fabriquées par le chantier naval  Navantia, pourraient être annulés par l'Arabie Saoudite.

Mais le sort du chantier public est très préoccupant. Navantia, qui a affiché des pertes opérationnelles en 2017 (303 millions d'euros)  en 2017), est en grand danger. Il ne doit son salut commercial qu'au contrat saoudien de 1,813 milliard d'euros qui prévoit, outre la construction de cinq corvettes, la création d'infrastructures locales importantes à Djeddah, la formation de 400 marins saoudiens, etc... Très inquiète, la direction du chantier mobilise les syndicats, qui manifestent et iront même jusqu'à bloquer l'autoroute A4 et le Parti Populaire de Cadix pour s'insurger contre une position gouvernementale jugée irresponsable. A Ryad, MBS a pris la décision de mettre une pression maximale sur Madrid. Et il exige la démission de Margarita Robles faute de quoi il annule des contrats espagnols en Arabie (TGV entre Medine et la Mecque, le contrat naval...).

Le roi d'Espagne appelé pour une médiation

A peine arrivé au pouvoir, Pedro Sanchez, qui joue déjà sa crédibilité, refuse de sacrifier sa ministre de la Défense. Mais il souhaite en même temps sauver les contrats saoudiens. Une équation qui parait insoluble tant la barre mise par MBS est haute. Que faire ? Il appelle la maison royale espagnole pour une médiation en vue d'assouplir la position saoudienne. Pourquoi ce recours au roi ? Pour comprendre cette décision, il faut remonter aux années où Juan Carlos était roi et le père de MBS, gouverneur de la Mecque. Résidant régulièrement en Espagne, le futur roi d'Arabie utilisait de temps en temps les services de Mohamed Eyad Kayali, un homme d'affaires d'origine syrienne, traducteur des discussions entre les deux hommes.

Homme de confiance des deux rois, il sera d'ailleurs l'artisan du lobbying d'un consortium espagnol contre Alstom. Et fera gagner le TGV espagnol contre le TGV français. Il financera plus tard en 2011 le safari très décrié de Juan Carlos au Botswana. Un autre homme agit lui aussi dans l'ombre des deux rois, Pablo Bravo: ancien ambassadeur de Madrid à Ryad, artisan du lobbying et de la coordination entre l'industrie et la diplomatie espagnole sur quelques projets gagnants, dont le TGV, une section du métro de Ryad, un projet pétrolier dans la Province Orientale...

Pedro Sanchez décide d'utiliser la médiation royale connaissant le côté obscur des relations entre les deux familles royales - les Bourbon et les Saoud - depuis le scandale Zu Sayn-Wittgenstein. "L'amie" de Juan Carlos, la comtesse Corinna Zu Sayn-Wittgenstein, n'avait-elle pas révélé en 2015 les bénéfices financiers importants que la famille royale espagnole avait retirés grâce à son entregent sur les dossiers saoudiens au profit des sociétés espagnoles... Mais "Realpolitik" oblige, Pedro Sanchez charge alors son ministre des Affaires étrangères, Josep Borrell, en déplacement à Alger, d'appeler le palais de la Zarzuela, et plus exactement Felipe VI d'Espagne.

Juan Carlos, l'ultime recours

Mais Felipe VI connaît un peu l'Arabie Saoudite. En janvier 2017 en visite officielle pour la première fois, il avait fait chou blanc. Le roi n'était pas parvenu à conclure le contrat de corvettes attendu depuis plus de deux ans par Navantia. Aussi l'intervention de Felipe VI auprès de MBS le 5 septembre ne suffira pas. Car Felipe VI n'est pas Juan Carlos et MBS n'est pas son père, Salmane ben Abdelaziz Al Saoud. Autre temps, autres mœurs. La relation étroite entretenue par la vieille génération ne s'est pas totalement transmise à l'actuelle.

C'est à Juan Carlos, vers qui tout le monde se tourne, de jouer, notamment de ses bonnes relations avec l'Arabie Saoudite. Après avoir été appelé dans la nuit du 5 au 6 septembre, il parvient à joindre le roi Salman. Et il obtient une solution de compromis tant espérée par le gouvernement socialiste et Navantia, qui permet à tout le monde de sortir de cette histoire par le haut. Margarita Robles ne démissionnera pas mais devra s'expliquer devant l'ambassadeur saoudien. Une formule diplomatique pour éviter de présenter ses excuses. Le 6 septembre, la ministre s'exécute dans le bureau de l'ambassadeur Mansour Bin Khalid Al-Farhan Al-Saoud, qui transmet alors le contenu de son entretien à MBS. Le prince héritier accepte finalement de retirer son ultimatum.

Le contrat n'est plus annulé mais honoré

Dans la foulée, le 7 septembre, le ministère de la Défense annonce que le contrat des 400 bombes n'est plus annulé mais simplement examiné à un niveau interministériel. Ce que confirme la ministre de la Défense, le 10 septembre devant la commission de Défense du Sénat. Le contrat sera étudié de manière bilatérale "dans une optique de rigueur, de bonne relation entre les deux pays", explique-t-elle, en assurant que le différend allait "se résoudre de manière amicale". Trois jours plus tard, l'examen sera positif et le contrat controversé confirmé.

"Au final, la décision est de livrer ces bombes pour honorer un contrat datant de 2015 (...) et dans lequel nous n'avons découvert aucune irrégularité justifiant de ne pas l'exécuter", a annoncé Josep Borrell sur la radio Onda Cero le 13 novembre. "Il faut honorer ce contrat", a martelé le ministre socialiste.

Le 16 septembre, Pedro Sanchez défend la décision controversée de son gouvernement de livrer finalement les 400 bombes à guidage laser à l'Arabie saoudite, affirmant que cela était nécessaire pour préserver de bonnes relations avec la monarchie du Golfe. Lors d'une interview sur la chaîne TV La Sexta, le chef du gouvernement espagnol a révélé que son gouvernement risquait de "donner l'impression qu'il était en train de revoir totalement sa relation" avec la monarchie islamique s'il ne livrait pas les armes. Clairement, la raison d'Etat contre la morale.

"Le dilemme auquel le gouvernement était confronté était de rompre ses liens commerciaux, économiques et politiques avec l'Arabie saoudite, avec l'impact que cela pourrait avoir dans certaines régions du pays, comme dans la baie de Cadix, ou bien exécuter un contrat signé par le gouvernement précédent", a-t-il précisé.

C'est ainsi que la famille royale espagnole a mis fin à la crise diplomatique entre les deux pays déclenchée par Margarita Robles. Elle a également sauvegardé les intérêts de l'industrie espagnole en Arabie Saoudite. Le processus est à nouveau réenclenché. Le chef d'état-Major de la Marine saoudienne est attendu en octobre en Espagne et les premiers ingénieurs de Navantia doivent prochainement partir pour débuter le travail en Arabie Saoudite. L'accord avec la Saudi Arabian Military Industries (SAMI) pour la conception et la construction de cinq corvettes Avante 2200 entrera en vigueur cet automne, la dernière unité devant être livrée d'ici à 2022.

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Interrogé sur les critiques des ONG, qui craignent que ces armes ne soient utilisées pour bombarder les civils, Josep Borrell a répondu que les bombes GBU étaient une arme d'une "précision extraordinaire de moins d'un mètre", qui "ne produit pas de dommages collatéraux des armes moins sophistiquées, larguées un peu au hasard, qui engendrent le genre de tragédies que nous condamnons tous". Un argument imparable qui devrait rassurer les civils yéménites... La guerre au Yémen a déjà fait 10.000 morts environ, dont de nombreux civils, depuis 2015.

Michel Cabirol

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