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Petroplus : l'histoire d'un combat collectif pour sauver la raffinerie de Petit-Couronne

De Claire Garnier à Petit-Couronne (Seine-Maritime)

Publié le 15 octobre 2012 à 04:08

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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A la veille d'une nouvelle audience du Tribunal de Commerce de Rouen, la raffinerie Petroplus retient son souffle avec ses 470 salariés. Retour sur dix mois d'un combat commun entre syndicats, administrateurs judiciaires et direction. Après avoir fermé la raffinerie dans des conditions optimum de sécurité, les trois parties ont réussi le tour de force de la redémarrer dans le cadre d'un contrat de façonnage avec Shell, l'ancien propriétaire. Ensemble, ils se sont ensuite attelés à la recherche d'acquéreurs.

Et si cette fois-ci, la raffinerie de Petroplus était enfin sauvée... Les 470 salariés du site de Petit-Couronne près de Rouen, placé en redressement judiciaire le 24 janvier 2012 à la suite de la faillite de sa maison-mère, le raffineur suisse Petroplus, retiennent une nouvelle fois leur souffle. Mardi 16 octobre à 10 heures, le tribunal de commerce de Rouen écoutera, pour la troisième fois, les deux candidats à la reprise : Net Oil (Dubai) et Alafandi Petroleum Group (Hong Kong). Net Oil a versé jeudi 11 octobre au Tribunal de Commerce, une nouvelle pièce au dossier : le contrat qu'il vient de signer avec un trader pour l'approvisionnement de la raffinerie de Petit-Couronne en pétrole brut. Pour l'intersyndicale CGT-CFDT- CGC, les "voyants sont au vert" pour une reprise par Net Oil. D'autant que le groupe du Golfe assure avoir accès à des tarifs avantageux pour l'achat de brut.

Impatience des salariés

Plusieurs scénarii sont à envisager pour mardi : une décision de cession ou de liquidation ou bien une mise en délibéré. Le Tribunal ayant déjà demandé, par deux fois, aux candidats des compléments de garanties financières et techniques, certains salariés commencent à perdre patience : "si les CRS sont devant le tribunal, nous saurons à quoi nous en tenir", lancent certains un peu désabusés. Des CRS, quels CRS ? Le moins que l'on puisse dire est qu'ils ne font pas partie du paysage "Petroplus". Ils ne sont jamais intervenus au cours des dix mois qui se sont écoulés depuis la coupure des lignes de crédit de la part des banques à Petroplus. "Depuis le début de cette aventure, on peut dire que les administrateurs judiciaires, la direction et les organisations syndicales ont convergé vers un objectif commun, le redémarrage de la raffinerie en vue d'une reprise", analyse le directeur de la raffinerie, Philippe Billant.

"Il y a de l'impatience chez les salariés et c'est normal, mais il faut continuer à tirer dans le même sens, comme nous le faisons depuis le début", expliquait à "latribune.fr" Valter Guerreiro, opérateur-tableauteur et membre CGT du CHSCT, samedi 13 octobre. "Notre objectif c'est d'avoir un repreneur pérenne qui soit encore là dans 5 ans". Cet agent de maîtrise rappelle que l'on ne vend pas une raffinerie en une semaine. Cela prend du temps. Il se souvient de la vente de la raffinerie par Shell à Petroplus. "Les premiers contacts avaient été pris en 2006 et la vente a eu lieu en 2008 !".

Le 23 décembre 2011, 2.800 euros en caisse pour faire tourner la raffinerie

Avant de redémarrer la raffinerie, il a fallu l'arrêter, ce qui n'est pas une opération de routine sur un site SEVESO 2. "C'était en plein hiver, ce n'était pas évident, mais on a fait la démonstration que l'on savait se prendre en mains", expliquent avec fierté les deux techniciens Jean-Luc Revel et Josué Vinot. "Il n'y a eu aucun incident durant les opérations d'arrêt", ajoute Valter Guerreiro. Cette étape a été menée avec toutes les exigences de sécurité requises, souligne le directeur. "Les équipes ont fait preuve d'un comportement responsable dans un contexte social difficile". Le trésorier (CGT) du CE et porte-parole de l'intersyndicale du site (CGT-CFDT-CGC), Yvon Scornet, rappelle ce contexte. "Le 23 décembre 2011, nous nous sommes retrouvés avec 2.800 euros de trésorerie en tout et pour tout. De quoi faire tourner la raffinerie pendant dix minutes !". La raffinerie a eu de la chance de bénéficier du redressement judiciaire de la part du Tribunal de commerce de Rouen, car les caisses étaient vides, précise Philippe Billant.

"Une première mondiale" 

A peine la raffinerie arrêtée, les administrateurs judiciaires, la direction et les syndicats ont eu une obsession : faire redémarrer l'usine avant de rechercher un acquéreur. Avec l'appui du gouvernement Fillon, ils ont engagé des négociations avec le groupe Shell - ancien client et propriétaire de la raffinerie de 1929 à 2008 - pour décrocher un "contrat de processing". Outre qu'il permettait à la raffinerie de couvrir ses coûts en échange de prestations, ce "contrat de façonnage" permettait à la raffinerie de tourner. Concrètement, depuis le mois d'avril, cette dernière transforme le pétrole brut fourni par Shell en différents produits classiques pour le compte de Shell : gaz de pétrole liquéfié, essence, gasoil, carburant pour l'aviation, fuel classique, fuel lourd, bitumes. Pour redémarrer, il fallait aussi réaliser les travaux de maintenance requis après un arrêt des installations. Ce qui a été fait après négociations avec un financement de Shell. Pour les équipes de la raffinerie, du directeur à l'ouvrier, ce redémarrage réussi est synonyme de fierté. "Tout le monde nous condamnait. Beaucoup d'acteurs ne pensaient pas que nous réussirions. Nous sommes fiers d'avoir réussi à le faire", confie Philippe Billant. "Il était important de montrer à des candidats à la reprise que la raffinerie était en état de fonctionner". Yvon Scornet, technicien chimiste, 30 ans de raffinerie au compteur, n'hésite pas à parler de première mondiale. "C'est la première fois au monde qu'une raffinerie, arrêtée pour raisons économiques, est redémarrée".

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Relancer la raffinerie

Yvon Scornet en tire des enseignements sur ce combat syndical. "Les syndicalistes sont vus par la population comme des gens qui ne savent que dire non, mais nous avons prouvé que nous pouvions être constructifs". Regarder devant et non dans le rétroviseur. "Nous avions une série de batailles à mener pour relancer la raffinerie en vue d'une reprise et nous avons les avons toutes menées", résume le capitaine de l'intersyndicale. Le secrétaire du syndicat CGT du site, Jean-LUc Brouté, ne dit pas autre chose : "nous considérons depuis le départ que notre rôle n'est pas de mettre en place un PSE mais de faire en sorte que l'activité industrielle soit relancée sur ce site".

Pour rester crédible auprès de tous ses interlocuteurs, l'intersyndicale a joué l'unité. Au point de repousser les élections professionnelles pour ne pas prendre le risque de se disperser. Parallèlement à la relance de la raffinerie, il fallait régler la question sociale : comment financer un éventuel plan social avec des caisses vides ? Administrateurs judiciaires, direction et syndicats se sont mis autour de la table avec les banques de l'actionnaire pour mettre au point un système permettant d'attribuer une partie de la valeur des stocks entreposés dans la raffinerie vers un compte dédié aux salariés. Ce sont ainsi plusieurs dizaines de millions d'euros qui ont été "sécurisés" via une fiducie. Qualifiée de "grande avancée sociale" par les syndicats, cette caisse de secours servira-t-elle ? Dès le mardi 16 octobre en cas de liquidation. Peut-être par la suite en cas de défaillance d'un repreneur.

L'intersyndicale a "envoyé plus de quarante dossiers de reprise dans le monde entier"

L'intersyndicale a pris sa part dans la phase suivante de recherche d'acquéreurs. "On a monté le dossier et chiffré les investissements les plus urgents à faire. On a envoyé plus de quarante dossiers dans le monde. En Russie, en Azerbaidjan, au Brésil, au Koweit", raconte Yvon Scornet. Il s'est visiblement pris au jeu avec un jeune élu CGT qui l'appelle "papa", Nicolas Vincent.  "Ce garçon a un sacré carnet d'adresses et un culot incroyable ; Il peut avoir n'importe qui au téléphone !" Yvon Scornet confie avoir été contacté par des sociétés qui voulaient "discuter avec l'intersyndicale sans avoir à se révéler". Il ajoute : "on s'est retrouvés à répondre parfois à des questions, comme si l'on vendait la boîte" ! Ce 26 septembre, à côté d'Arnaud Montebourg, venu apporter son soutien explicite à la reprise du site, Yvon Scornet avait d'ailleurs des accents de patron. Il s'en est pris au groupe Total, qui a qualifié les deux candidats à la reprise  "d'acteurs de troisième zone" dans le secteur du pétrole/raffinage. "Le Tribunal de commerce ne peut pas travailler avec les données du groupe Total, mais avec nous, car c'est nous qui connaissons le dossier !" Valter Guerreiro fait remarquer de son côté, que la raffinerie tourne depuis des mois tout à fait normalement, ce qui ne peut que rassurer un repreneur. "Nous faisons marcher la raffinerie tout seuls depuis plusieurs mois. Et nous dégageons des bénéfices. C'était un sacré défi !" Net Oil étant un groupe financier et non un pétrolier, explique-t-il en substance, "il s'intéresse à nous car nous avons prouvé que nous savions faire tourner une raffinerie".

"Nous ne voulons ni d'un Père Noël, ni un Petromoins"

Le maire PS de Petit-Couronne Dominique Randon, tout comme le député PS du secteur, Guillaume Bachelay, n'ont pas raté une seule assemblée générale hebdomadaire devant les grilles de l'usine. Jeudi 6 septembre, Guillaume Bachelay a pris le micro pour dire ceci aux salariés : "vous êtes retrouvés votre propre employeur ; vous avez-vous-même contacté le cabinet d'Arnaud Montebourg et de Delphine Batho". Le député a suivi, pas à pas, les étapes franchies par l'équipe de direction et l'intersyndicale. "La première bataille a consisté à garder les stocks de produits finis, la seconde à obtenir un contrat de processing avec Shell ainsi qu'une remise en état pour un redémarrage. La troisième bataille est en cours : c'est la reprise de l'ensemble des activités par un industriel". Le spécialiste des questions industrielles du PS n'a cessé de répéter que "la bataille pour l'industrie se jouait ici" ; et rappelé qu'un certain nombre de grands pays - Etats-Unis, Chine, Inde ou Russie - avaient choisi de "protéger et développer leur raffineries", quand d'autres, en Europe, font le choix de l'importation. "Le raffinage est une industrie de souveraineté", martèle le député depuis dix mois. Quand on l'interroge sur le sérieux des candidats à la reprise, il sort son joker avec cette formule : "nous ne voulons ni un Père Noël, ni un Pétromoins, mais un repreneur viable et durable". Les élus sont clairement sur un fil, n'ignorant pas que certaines reprises se terminent mal.

"Soyons combatifs et vigilants en même temps", n'a cessé de répéter le maire de Petit-Couronne. Si la taxe professionnelle n'existe plus, une fermeture de la raffinerie serait un cataclysme pour sa commune. "La raffinerie apporte 750.000 euros en foncier bâti", a-t-il confié à "latribune.fr". "Ce chiffre est à rapprocher des 850.000 euros payés par les habitants en taxe d'habitation". A cela s'ajoutent les emplois directs (440 salariés à ce jour) et les 350 emplois d'entreprises extérieures travaillant pour la raffinerie.

Montebourg : "le gouvernement ne souhaite pas perdre cette raffinerie"

Yvon Scornet est persuadé qu'après avoir "déplacé des montagnes, on ne peut que gagner". Les jeux étant faits, il s'offre un coup d'?il dans le rétroviseur, ce qu'il n'a pas eu l'occasion de faire depuis décembre 2011. Notre usine, confie-t-il, est la seule à avoir reçu tous les candidats à l'élection présidentielle de 2012, à l'exception de la candidate FN qui n'était pas la bienvenue. Mais la raffinerie a aussi eu des visiteurs plus exotiques. Lui, le non croyant, n'en est pas encore revenu d'avoir reçu un jour une lettre de soutien de l'archevêque de Rouen. "Je lui ai dit de venir lire son texte devant les salariés en assemblée générale. C'était très émouvant". La communauté musulmane s'est manifestée elle aussi. "Il ne manque plus que le rabbin du coin", lui a alors soufflé un camarade. Lequel s'est fait un plaisir de venir aussi exprimer son soutien au combat des salariés en assemblée générale. S'il a mis du baume au c?ur des salariés, tout comme le soutien de "Jean-Luc" (Mélenchon) et du maire (Modem) de la petite commune de Sotteville sous le Val, ce bel ?cuménisme n'a évidemment guère pesé dans la balance face aux froides réalités du raffinage.

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A quelques heures du verdict, chacun pourra soupeser la dernière déclaration publique sur ce dossier d'Arnaud Montebourg, mercredi 26 septembre.  "Le gouvernement défend ce projet de reprise autant qu'il le peut. Il ne souhaite pas perdre cette raffinerie. Le contraire signifie des importations de pétrole. Pour autant, il ne fait pas de miracles ; en cas d'échec, nous serons fiers de ce que nous aurons fait tous ensemble ; en cas de reprise, champagne !"

De Claire Garnier à Petit-Couronne (Seine-Maritime)

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