Lithium : « L'Europe doit s'engager sur le chemin de la mine responsable » (Karine Vernier, EIT Inno Energy)

ENTRETIEN. Aux commandes de trois programmes phares (l’Alliance Européenne des Batteries, le Centre Européen d'Accélération de d’Hydrogène Vert et l’Initiative Solaire Européenne), l’EIT Inno Energy est le bras armé de Bruxelles dans le domaine de l’énergie. Sur ces trois énergies, Karine Vernier, directrice générale France de l'EIT Inno Energy, appelle à la mise en place de nouvelles logiques plus "collaboratives" afin de répondre à l'enjeu du passage à l'échelle. Avec des sujets à adresser dès à présent comme la sécurisation des approvisionnements en lithium, qui pourrait conduire l'Europe à établir une filière de la "mine responsable", ainsi qu'un parcours de formation professionnelle qui sera dédié aux compétences nécessaires à ces nouvelles filières.

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Il faut que l'on arrive à rassembler la filière pour créer le Verkor du solaire, qui permettra de produire à l'échelle et de manière compétitive, affirme Karine Vernier, qui défend ainsi l'émergence d'un modèle plus coopératif entre les acteurs des filières (solaire, batteries, etc), sortant de la relation plus traditionnellement cultivée entre client - fournisseur, pour faire naître de nouveaux débouchés.
"Il faut que l'on arrive à rassembler la filière pour créer le Verkor du solaire, qui permettra de produire à l'échelle et de manière compétitive", affirme Karine Vernier, qui défend ainsi l'émergence d'un modèle plus coopératif entre les acteurs des filières (solaire, batteries, etc), sortant de la relation plus traditionnellement cultivée entre client - fournisseur, pour faire naître de nouveaux débouchés. (Crédits : DR/Christophe Levet)

LA TRIBUNE- Créé en 2010 et soutenu par l'Institut européen d'innovation et de technologie (EIT), avec des bureaux à la fois en Europe mais aussi aux Etats-Unis, l'Eit Inno Energy est outil très particulier pour la Commission Européenne, dont le rôle encore renforcé encore par les investissements et la relance post Covid ?

KARINE VERNIER - Nous sommes effectivement un accélérateur d'innovation. Notre mission est de prendre les innovations dans leurs phases émergentes, et de les emmener le plus rapidement possible vers un marché avec une certaine échelle, vers le monde industriel. Car nous estimons que celles-ci ne parviendront à s'enraciner dans le monde économique que si elles arrivent à porter des solutions qui sont économiquement viables et compétitives, comme dans les cas de l'électrification et de l'hydrogène. Car si l'on ne parvient pas à les passer à l'échelle, on aboutit à des surcoûts qui ne seront pas acceptables pour le client final.

D'où proviennent justement vos financements pour le faire : récemment, les groupes IDEC et E. Leclerc sont entrés à votre capital ?

Nous disposons d'un budget d'investissement d'environ 100 millions d'euros par an. Ce budget est cofinancé à la fois par la Commission européenne et par nous-mêmes, à travers nos entrées et sorties au capital de startups innovantes. En faisant circuler l'argent, cela nous permet de libérer des participations pour réinvestir dans d'autres structures. Nous avons ainsi déjà investi dans près de 350 startups à l'échelle de l'Europe dont Verkor, et son grand frère Northvolt, mais aussi dans d'autres sociétés du même type, construites de zéro, comme H2 Green Steel, en Suède.

Nous nous engageons également à leur apporter des services, allant de la protection de l'IP, à l'aide au recrutement ou à la constitution d'équipes exécutives, à la levée de fonds... Ce sont ainsi toute une palette de solutions qui sont là pour aider les startups à avancer en levant les risques.

Lorsque l'on prend l'exemple de Verkor, l'électrification est l'un de vos axes majeurs, mais ce n'est pas le seul. Quelles sont les filières sur lesquelles vous misez le plus pour cette montée à l'échelle de l'Europe ?

Nous intervenons dans trois grands axes, en commençant par l'animation de l'Alliance européenne des batteries. Cela nous permet de regrouper tous les acteurs de la filière, de l'amont jusqu'au client final, en passant par tous les usages des batteries : il n'y a donc pas uniquement les acteurs industriels, mais aussi le monde académique, les centres de recherche, etc.

C'est cette chaîne de valeur qui permet de créer une cohérence sur les actions à mettre en place pour installer cet écosystème dans le paysage économique et industriel. Cela fait le pont avec le deuxième programme européen que nous menons, et qui est l'EBA Battery Academy : car si l'on construit des gigafactories sans avoir de salariés pour y travailler, cela n'a pas de sens.

Côté compétences, la Commission européenne vous a justement accordé, début 2022, un financement de 10 millions d'euros pour l'EBA Battery Academy, une initiative phare visant à assurer la montée en compétences des salariés sur la chaîne de valeur européenne des batteries. Où en est-on aujourd'hui ?

On a estimé à l'échelle de l'Europe qu'il existait un besoin de formation et requalification de 800.000 travailleurs européens entre 2021 et 2025, dont environ 125.000 à 150.000 France. Or aujourd'hui, les systèmes d'éducation européens ne sont pas adaptés à ce volume dans une cible de temps aussi réduite. C'est également un paramètre important car on voit que l'acceptabilité de la transition écologique passera aussi par le fait que tout le monde s'y retrouve. Il ne faut pas que la transition écologique laisse des salariés sur le bord de la route, avec des compétences issues du monde des énergies fossiles qui se perdraient.

L'un des enjeux étant que les garagistes, qui assuraient jusqu'ici la vidange des moteurs thermiques, et qui auront demain moins d'interventions purement mécaniques à réaliser, puissent développer des compétences de nature complètement différente. Il faut donc non seulement former de nouvelles recrues, mais aussi proposer de la formation professionnelle à des personnes déjà en poste, pour qu'elles puissent trouver leur place dans ce nouveau monde.

Ça va prendre quelle forme très concrètement ? Des projets comme celui de l'Académie de la batterie, qu'ambitionne d'installer Verkor à Grenoble, font partie du modèle ?

La Commission européenne nous a demandé de proposer la solution la plus efficace et surtout, la plus rapide et qui soit massivement déployable. L'objectif n'étant cependant pas de venir modifier complètement l'organisation de la formation dans les différents états. Depuis notre création, nous avions nous-même commencé à référencer et créer des formations avec des universités, avec des centres de recherche, etc. Notre ambition est donc de partir d'une base de formations existantes que nous pourrions proposer, à travers toute l'Europe. Depuis 2019, nous avons déjà formé 37.000 étudiants, à travers des contenus en ligne ou en présentiel.

Verkor a déposé son projet de campus qui répond à un appel à manifestations d'intérêts qui a été publié par l'État, et il existe également d'autres acteurs comme le CSF Nouveau système énergétique et d'autres industriels autour du projet. L'idée étant de créer des grandes plaques géographiques qui dispenseraient ce type de formation, dont une en Auvergne-Rhône-Alpes, mais aussi une dans les Hauts de France, ainsi qu'une autre en Aquitaine.

L'objectif étant de préparer les travailleurs de demain aux nouveaux métiers de la batterie, en capitalisant sur toutes les formations dont on dispose, et en créant de nouvelles pour enrichir ce socle.

Cela veut-il dire qu'on s'attend à pouvoir "massifier" la formation dès maintenant, avec l'offre déjà en place ? Quid du financement également de ces nouvelles formations : est-ce les États et les entreprises qui resteront aux commandes de leur propre politique (et de leurs crédits) en matière de formation professionnelle ?

Ce seront en effet l'Etat comme les entreprises qui financeront le volet de la formation professionnelle, qui relèvent de leurs compétences. Nous avons déjà signé un partenariat avec l'État français, à la fois avec les ministères de l'Industrie et de l'Emploi, en vue de soutenir le déploiement de l'Académie européenne de la batterie en France et s'assurer que les OPCO, en l'occurrence, 2iE et Mobilités, soient mobilisées sur le cofinancement des formations batteries.

Pour chaque pays européen, nous avons chaque année 1 à 1,5 milliards d'euros de fonds sociaux de formation (ESF), et nous sommes en train d'essayer de faire en sorte, avec la Commission européenne, qu'au moins 2% de ces fonds annuels soient fléchés plus précisément vers les batteries, comme le rappelle notre président Diego Pavia.

Vous défendez finalement la même logique côté hydrogène cette fois, avec le Centre Européen d'Accélération de d'Hydrogène Vert (EGHAC) ?

Il s'agit exactement du même principe, qui est d'aller réunir toute la chaîne de valeur et de créer une convergence d'intérêts autour de l'hydrogène. On a vu, par exemple, dans ce domaine, la Commission européenne ainsi qu'un grand nombre d'Etats membres, créer des stratégies de développement de l'hydrogène, avec des enveloppes financières considérables. L'enjeu maintenant est de bien utiliser ces enveloppes pour constituer une filière souveraine en Europe, mais aussi pour la coordonner.

On a l'exemple, en Suède, de H2 Green Steel, qui est partie du domaine de l'acier, qui se pose comme l'un des secteurs les plus émetteurs de CO2, pour produire immédiatement jusqu'à un gigawatt d'électrolyse. Pour cela, ils se sont demandés quels maillons de la chaîne de valeur pouvaient être intéressés par un tel projet, en allant des fournisseurs d'électrolyse, aux systèmes liés à la réduction du minerai de fer qui vont se développer grâce à cela, et aux utilisateurs finaux, qui utilisent par exemple de l'acier plat, comme les constructeurs automobiles.

L'ensemble de cette chaîne va ensuite contribuer à la décarbonisation du monde de l'automobile, puisque le contenu carbone d'un véhicule lié à l'acier s'élève à 30 à 40%, ce qui n'est pas rien.

Votre troisième secteur d'intervention est aussi le solaire, où vous avez annoncé, avec SolarPower Europe, l'European Solar Initiative (ESI) visant à redéployer une industrie dans le domaine du photovoltaïque (PV), à tous les échelons de la chaîne de valeur. Objectif : couvrir les 20 GW supplémentaires par an de la demande en énergie solaire prévue pour la prochaine décennie. Pour autant, est-ce réellement possible après l'effondrement de ce secteur, face à la concurrence du marché chinois ?

Dans l'ESI (European Solar Initiative), la démarche est la même puisque l'objet est d'industrialiser le solaire photovoltaïque en Europe. Aujourd'hui, on implante beaucoup de projets de solaire photovoltaïque mais pour la plupart, jusqu'à 90% des équipements installés proviennent d'Asie. L'idée est donc de réussir à recréer une souveraineté sur l'ensemble des volets de la production, car nous possédons un savoir-faire : or, nous arrivons précisément au moment où ce marché change à la fois de dimension et de technologie. C'est donc le bon moment pour réindustrialiser en Europe.

Nous disposons aussi de producteurs de matières premières, situés au nord de l'Europe, et de compétences, à la fois industrielles et académiques dans le domaine des cellules, avec des organismes français qui détiennent des records du monde en matière d'efficacité comme à l'IPVF (Institut Photovoltaïque d'Île-de-France). Il faut donc que l'on arrive à rassembler la filière pour créer le Verkor du solaire, qui permettra de produire à l'échelle et de manière compétitive.

On dit souvent que dans le monde du solaire, on a surtout une carte à jouer dans les dispositifs à haute valeur ajoutée, et non pas dans la production de n'importe quelle cellule ?

De toute façon, il faut partir du principe que produire en France ou en Europe va probablement générer un surcoût, qui est lié au coût du travail lorsqu'on se compare à la Chine. Les processus industriels que l'on doit mettre en place, et qui devront eux aussi être neutres en carbone, ne seront pas non plus les mêmes. Nous devons donc plutôt nous demander quelle est la capacité du marché à absorber ces panneaux photovoltaïques plutôt « premium » qui en sortiront. Certains n'y arriveront pas et d'autres le pourront comme, par exemple, tous les marchés dont l'usage final a un enjeu souverain ou sociétal.

Si l'on émet par exemple un appel d'offres où l'enjeu principal reste d'acheter les panneaux photovoltaïques pour produire l'électricité la moins chère possible, cela n'aura en effet pas de sens. Mais si en revanche, on souhaite produire et valoriser une énergie dans une logique bas carbone, à ce moment-là, le marché devient acceptable.

C'est la raison pour laquelle il faut travailler à l'échelle de l'Europe, dans une logique de chaîne de valeur. Car ce qui est intéressant avec la transition énergétique, c'est que l'on se doit précisément de travailler de manière collaborative : si l'on a des initiatives individuelles, on n'arrivera pas à proposer des modèles de ce type.

A contrario, on a du mal à trouver des financements pour permuter ou sécuriser la production de dossiers industriels à souveraineté en France comme solaire avec Photowatt ou silicium avec Ferropem : des projets d'investissements pour lesquels vous avez été contacté ? Un enjeu de transformer l'industrie lourde dans cette transition également ?

Il faut qu'on arrive à transformer l'industrie, mais ce ne sera pas en regardant un maillon spécifique de la chaîne que l'on y parviendra.

Par exemple, dans le cas de l'acier, le fait de dire que l'on va transformer toute une chaîne de production en acier vert n'est pas suffisant : si l'on n'amène pas l'aval de la chaîne dans son raisonnement, c'est-à-dire les constructeurs ou équipementiers automobiles qui vont utiliser cet acier, on pourra faire ce que l'on veut, essayer de trouver des investisseurs, on aura du mal à convaincre. Précisément parce que l'on n'aura pas été jusqu'au client final et que l'on n'aura pas réussi à démontrer qu'il existe un marché potentiel pour ce type d'industrie.

C'est la raison pour laquelle il est nécessaire de mettre en place des modèles coopératifs, qui ne sont pas des modèles habituels. Car depuis très longtemps, le tissu industriel est basé exclusivement sur une relation de client à fournisseur, où il existe une forme d'opacité cultivée sur la marge et les coûts réels de production. Il faut changer de paradigme économique.

Avez-vous regardé dans le détail ces deux dossiers, Ferropem et Photowatt ?

Je n'ai pas connaissance de ces deux dossiers précis, mais le raisonnement qui consiste à faire table rase du passé, en construisant uniquement du neuf, n'est pas nécessairement le bon, car il est possible également de capitaliser sur les actifs en place, qui peuvent eux aussi avoir une valeur.

Ils ont déjà une valeur certaine, qui est celle de leur personnel parce qu'on a besoin de compétences et de gens qui connaissent les process, y compris pour bâtir des choses nouvelles. Ce sont donc des dossiers à regarder, mais dont il est possible qu'il faille changer de business model et emmener plusieurs acteurs autour de la table.

Les industriels sont-ils désormais ouverts à ces nouveaux modèles ? Vous observez une prise de conscience sur le terrain ?

Ce n'est pas toujours facile, car il s'agit tout de même d'une révolution. Et malgré tout, on est sur des acteurs qui ne changent pas. Il faut donc que ces acteurs existants parviennent à accepter de travailler de manière plus transparente, de ne pas trouver les bonnes raisons de ne pas faire -qui sont d'ailleurs souvent bonnes-, mais plutôt d'essayer de se concentrer sur les raisons de faire.

Mais ce nouveau modèle, que nous proposons et qui met bout à bout une convergence d'intérêts, permet aussi de lever les risques, en garantissant notamment des débouchés. Et donc mécaniquement, le prix payé par le client final sera lui aussi plus faible. C'est ce qu'on a établi par exemple pour plusieurs chaînes de valeur, comme les batteries, l'hydrogène mais aussi les fertilisants décarbonés, avec un surcoût pour le client final qui est finalement complètement absorbé.

Aujourd'hui, se pose aussi, pour l'électrification, la question des métaux rares et du recyclage de ces batteries. Cela va être le prochain enjeu de l'Alliance européenne des batteries ?

Nous avons effectivement plusieurs enjeux devant nous : avec en premier lieu la question des matières premières et, en bout de chaîne, celle du recyclage, ainsi qu'au milieu, celle des compétences. Il faut effectivement s'assurer que les matières premières soient disponibles : l'Europe peut elle-même être souveraine à ce sujet puisqu'on a des gisements, et notamment un grand gisement de lithium sur le bassin du Rhin, à cheval entre la France et l'Allemagne. C'est à l'Europe de s'engager pour aller vers des forages, de la recherche de matières premières et faire de la mine responsable.

On doit aussi en parallèle travailler sur le volet de recyclage et d'écoconception car la recyclabilité des produits que l'on crée est fondamentale et n'est pas encore assez forte.

On y travaille beaucoup, à titre d'exemple, Northvolt a réussi à recycler 100% d'une batterie et Verkor annonce également des cibles ambitieuses.

Faire de la batterie responsable, est-ce réellement possible ?

La solution la plus écologique reste quand même d'inscrire le monde de la batterie dans une économie circulaire, afin que toutes les matières qu'on extrait du sol soient ensuite intégrées dans des batteries responsables. C'est possible, et c'est désormais démontré d'un point de vue industriel.

Par ailleurs, il existe en Europe un grand nombre de startups très innovantes qui travaillent sur des procédés de séparation et de traitement des matériaux, pour les mettre dans une boucle de recyclage. Nous investissons nous-même pour faire progresser ces cheminements. C'est ce que nous avons fait par exemple dans la jeune pousse lyonnaise Mecaware, qui nous semble très prometteuse à ce sujet.

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Commentaires 3
à écrit le 22/04/2022 à 21:50
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Moi, qui ne suis pas un spécialiste, je m'interroge. Que se passera-t-il dans le cas ou une grande partie des centrales nucléaires sera arrêtée pour cause de vétusté ou nécessité de réparation, qu'il y aura un anticyclone sur la France, avec des éoli...

à écrit le 22/04/2022 à 19:59
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Toujours plus de greenwashing pour le néo-colonialisme...

à écrit le 22/04/2022 à 17:47
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Désormais, le monde tourne autour du Lithium. Je me plais à rêver que si nous avions poursuivi la recherche fondamentale sur le nucléaire aujourd'hui nous utiliserions du Deutérium qui se trouve en quantité dans l'eau de mer..

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