OPINION. Sous-marins nucléaires en Indo-Pacifique : les silences de la France...
Philippe Roger

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L'Inde, la Corée du Sud, et l'Australie ont un programme de développement national ou d'acquisition de sous-marins nucléaires. Le Japon, compte tenu de sa zone d'action, en a également besoin, mais n'a pas fait connaître publiquement ses intentions. Tous ces pays, qui ne sont pas nos ennemis, bien au contraire, ont recherché officieusement, par des contacts au niveau technique,s'il serait possible d'obtenir l'aide de la France, à un moment ou à un autre. La France n'a jamais répondu à ces ouvertures, parce que ses diplomates voulaient une demande officielle, mais aussi pour d'autres raisons restées moins explicites, qu'il faut réexaminer.
L'Australie, poursuivant sa réflexion, a affirmé qu'elle renonçait à envisager de recourir dans l'immédiat à la propulsion nucléaire, et a passé après compétition un contrat de sous-marins conventionnels à Naval Group, avant d'y mettre fin pour revenir, par un deuxième revirement, à la propulsion nucléaire dans le cadre de l'accord Aukus avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Si elle l'avait demandée à la France, il est très probable qu'elle aurait obtenu, comme le Canada dans les années 90, une offre de sous-marin à propulsion nucléaire.
La France dispose, avec la classe Suffren, de sous-marins nucléaires d'attaque (SNA) très performants, à un prix défiant toute concurrence. Elle a également fait ses preuves en matière de transferts de technologies de construction de sous-marins à propulsion conventionnelle. Elle peut sur ces bases, si la décision de travailler avec un ou plusieurs de ces pays était prise, aider à passer à la propulsion nucléaire, par exemple en fournissant le réacteur et son système d'entretien. Elle peut, comme elle l'a fait au Brésil, expliquer les principes de conception, de construction et d'entretien d'un grand sous-marin rapide à propulsion nucléaire, radicalement différents de ceux en usage pour les sous-marins conventionnels.
Elle peut aussi aider à adopter un dispositif d'entretien des sous-marins basés sur le partage entre l'industrie et les équipages ou ateliers de la Marine inspiré du dispositif français, dont l'efficacité permet à chaque sous-marin opérationnel, avec le choix d'utiliser deux équipages, des opérations à la mer jusqu'à 300 jours par an. Ce taux de disponibilité, atteint sur les deux dernières générations de SNA, n'a pas d'équivalent connu dans d'autres marines.
La technologie française de propulsion nucléaire n'est pas proliférante, puisque les réacteurs français utilisent, contrairement aux réacteurs américains et britanniques, un uranium très faiblement enrichi, comme celui des réacteurs civils, qui ne peut être utilisé à d'autres fins. Un partenariat stratégique sur la propulsion nucléaire serait possible, compte tenu de la maturité de ces clients en matière de sûreté nucléaire, déjà acquise sur des réacteurs civils, et, pour l'Inde, sur un réacteur de propulsion russe.
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La possession de SNA par ces pays ne crée pas dans la région une situation déstabilisante, en particulier vis-à-vis de la Chine, dont la Marine a la croissance la plus forte du monde. Elle répond simplement à l'étendue de la zone d'action des marines concernées. Pour la France, qui ne peut baser de façon permanente des bâtiments de combat dans les zones de sa responsabilité en Indo-Pacifique, cette possession par des pays alliés serait sécurisante. Dans le cas de l'Inde, une coopération industrielle dans ce domaine serait la suite normale de la construction sous licence à Mumbai de sous-marins conventionnels de Naval Group, et serait, comme les ventes de Rafale à l'armée de l'air et à la marine, dans la ligne de notre partenariat stratégique.
Dans le cas de l'Australie, le programme Aukus prévoit le prêt ou l'achat de trois à cinq SNA américains de type Virginia, puis le codéveloppement avec l'industrie britannique d'un successeur des SNA de type Astute de la Royal Navy. Ce sont deux opérations très problématiques.
D'une part, l'US Navy souffre d'un important manque de SNA, dû à un rythme de production trop faible face au retrait des bâtiments anciens, et à une disponibilité très insuffisante des bâtiments en service, également due à une organisation industrielle peu productive. D'autre part, le développement chaotique des SNA britanniques type Astute, qu'il a fallu faire terminer par un emprunt de plusieurs centaines d'ingénieurs américains, a été la source de retards conséquents et,comme on constate, là aussi, une disponibilité très faible de ces bâtiments, la Royal Navy est elle aussi en déficit.
Au moins un SNA américain est resté huit ans à quai faute de capacités d'entretien, et la situation britannique est au moins aussi difficile, tant pour les SNA que pour les SNLE, dont l'un vient de rentrer après six mois d'absence, record du monde, car il n'y avait plus de bâtiment disponible pour le relever. Cela montre des difficultés industrielles majeures et fait craindre de plus que les capacités de conception elles-mêmes n'aient été en partie perdues.
Le Congrès et l'US Navy s'inquiètent fortement de la baisse supplémentaire des capacités de la sous-marinade américaine que pourrait entraîner la vente à l'Australie de trois à cinq SNA, laquelle ne pourrait être rattrapée que vers 2049, au prix d'un investissement immédiat important pour augmenter la productivité des chantiers de construction et d'entretien. Les Australiens ont été priés de contribuer à hauteur de plusieurs milliards d'euros à cet effort.
Une offre française non sollicitée basée sur le « Suffren », et sur le montage industriel local prévu par Naval Group pour l'opération que le programme Aukus a fait annuler, permettrait aux Australiens de constater que le budget de plus de 300 milliards d'euros qu'on leur fait programmer pour Aukus est surévalué d'un facteur trois ou quatre. Cette offre éviterait des problèmes de disponibilité à l'US Navy et une contribution australienne à la remise en état des chantiers américains, que la France n'aurait pas besoin de demander.
Elle éviterait à la Royal Australian Navy de s'embarquer dans un codéveloppement du successeur de l'Astute avec une industrie britannique convalescente, une opération qui ne peut démarrer rapidement compte tenu des retards accumulés sur la série des Astute, et dont le rythme a peu de chances d'être rapide, si bien qu'un trou capacitaire d'une dizaine d'années est à craindre, qui ne pourrait être comblé que par des achats de SNA américains supplémentaires.
Faut-il vraiment acheter des SNA type Virginia de plus de 10.000 tonnes, qui coûtent cinq milliards de dollars pièce aux Etats-Unis, puis passer au successeur à venir des Astute ? Le prix de ces derniers, déjà de deux milliards d'euros en 2015 pour 7.500 tonnes, ne fait qu'augmenter, et leur successeur ne pourra qu'être plus gros et plus cher, et arrivera plus tard que prévu si l'état de l'industrie ne s'est pas radicalement amélioré.
Ainsi, un « Suffren » de 5.000 tonnes, qui coûte de l'ordre d'un milliard à la France, serait facile à entretenir, aurait une disponibilité très supérieure à celle des SNA britanniques ou américains, et ferait faire déjà un saut gigantesque dans les capacités opérationnelles de la sous-marinade australienne, qui part de bien loin,ayant eu depuis des années un sous-marin conventionnel en service sur les six de 3.000 tonnes qu'elle possède, et encore avec difficulté. Et quand on connaît la difficulté de former des équipages, pourquoi s'imposer l'équipage de 140 hommes nécessaire à un SNA américain, ou celui de 100 hommes d'un Astute, alors que le Suffren tourne avec 60 hommes ?
Mais le client a toujours raison. Demandons-nous donc si notre offre pourrait, toute honte bue, intéresser les Australiens ? Cela dépend à la fois de la perception qu'ils ont aujourd'hui des relations entre les Etats-Unis et leurs alliés, de leur connaissance des profondes difficultés de l'industrie britannique et de l'industrie américaine, tant pour la construction que pour l'entretien des SNA, et de leurs capacités de manœuvre politique et de remise en question. Quoi qu'il en soit, elle mettrait en évidence le niveau de réflexion technique et économique ayant conduit à accepter le programme Aukus, soutiendrait l'opposition de certains think tanks australiens aux conditions imposées à l'Australie, et ferait, au fond, les affaires de ceux qui, dans l'US Navy, disent « America first ! ».
Quant à la France, elle aurait grand tort de ne pas s'intéresser au marché des SNA, où elle est le seul intervenant européen crédible, et où son outil d'études et de production, largement dimensionné contrairement à d'autres secteurs de l'industrie d'armement, lui permettrait d'agir avec un grand profit politique et industriel.
A Cherbourg, Naval Group, qui dispose maintenant d'une deuxième chaîne de production consacrée à l'export, peut insérer la construction de SNA, puis de modules de SNA type Suffren pour assemblage en Australie, entre la fin de la série française et le début de celle des SNLE de troisième génération, puis la poursuivre si nécessaire pendant la construction des SNLE, dont le rythme de sortie est lent. Ceci en plus de la construction des sous-marins conventionnels vendus à l'export. TechnicAtome peut faire de même pour les réacteurs nucléaires, qui seraient des réacteurs de série non modifiés, et dont l'entretien créerait un chiffre d'affaires récurrent.
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