L'incarnation du rêve américain

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Qui est vraiment Barack Obama?? Cette question polémique aura accompagné le candidat durant toute son ascension vers la Maison-Blanche. Comme si, plus qu'un autre, il devait prouver que son moi profond correspondait bien à ses évidentes qualités. Sa personnalité atypique explique en bonne partie la méfiance qu'il a dû surmonter pour remporter l'élection. Il en était bien conscient. La preuve, le résumé de sa biographie publié sur son site officiel est aussi retouché qu'une photo de star. Il mérite d'être lu en entier : « Barack Obama a été élevé par une mère célibataire et par ses grands-parents. Ils n'avaient pas beaucoup d'argent, mais ils lui ont transmis les valeurs du Kansas rural où ils avaient grandi. Il a emprunté pour faire ses études. Après l'université, il a travaillé pour des églises chrétiennes à Chicago, apportant son aide aux habitants des quartiers sinistrés après la fermeture des aciéries. Obama a refusé des offres d'emploi lucratives après son diplôme supérieur de droit pour retourner à Chicago, où il a mené avec succès une campagne d'inscription sur les listes électorales. Il est entré dans un petit cabinet d'avocat, a enseigné le droit constitutionnel et, guidé par sa foi chrétienne, est resté actif dans les associations locales. Obama et sa femme Michelle sont fiers de leurs deux filles, Sasha et Malia. »Rien n'est inexact dans cette image pieuse. Son intérêt réside dans ce qui a été gommé pour éviter d'effaroucher quiconque. Par exemple, tout ce qui est exotique chez le nouveau président élu : son père kényan, qu'il n'a rencontré qu'une fois et qui lui a donné une nombreuse fratrie africaine?; sa mère anthropologue, remariée à un Indonésien?; ses années d'enfance à Djakarta, où il a fréquenté l'école musulmane du quartier?; sa naissance et l'essentiel de sa jeunesse passée à Hawai?; ses amitiés avec des jeunes ? ou moins jeunes ? Noirs radicaux dans les années 80. Gommés aussi les aspects « élitistes » de son parcours : l'école chic à Hawai, les diplômes des plus prestigieuses universités du pays (Columbia et Harvard), la direction de la Harvard Law Review, les succès professionnels qui rapprochent sa famille du sommet plutôt que de la base de l'échelle sociale. Même son élection au Sénat de l'Illinois en 1996, puis au Sénat des États-Unis en 2004, n'est pas soulignée dans ce résumé. Bien sûr, sa vie est décrite de façon plus détaillée un peu plus bas sur son site Web de campagne. Mais clairement, Barack Obama savait qu'il avait à dissimuler plusieurs « défauts » aux yeux de la masse des électeurs américains, travaillés par une décennie de rhétorique conservatrice républicaine, même les démocrates : le fait qu'il soit noir ? en réalité métis?; le fait qu'il soit relié par une partie de ses racines à l'Afrique et à l'islam?; le fait qu'il soit de gauche (« liberal » en anglais)?; le fait qu'il soit un intellectuel.Devenu noirQui est vraiment Barack Obama?? Suffit-il de savoir qu'il a eu quarante-sept ans le 4 août dernier, qu'il est le premier président de couleur de l'histoire des États-Unis, qu'il a conduit une campagne d'un professionnalisme sans failles et d'un souffle exceptionnel?? De savoir qu'il a été l'un des seuls élus du Congrès à voter contre la guerre en Irak, qu'il a quelques accents protectionnistes, qu'il ambitionne de doter 30 millions d'Américains d'une assurance-maladie?? De savoir qu'il est un très bon joueur de basket, qu'il fume, qu'il a de l'humour et qu'il ne se met jamais en colère?? Il subsiste toujours une part de mystère chez un homme, même aussi exposé que l'a été le météore parti de l'Illinois voici dix ans.Parmi les pistes qui permettent de décrypter Barack Obama, il y a celle de la couleur de peau. La plus problématique pour lui politiquement. Des électeurs blancs allaient-ils élire un président noir, s'est-on demandé tout au long de la campagne?? Noir, Obama l'est peut-être par la pigmentation de son épiderme, mais c'est à peu près tout. Pour paraphraser Simone de Beauvoir, il n'est pas né noir, il l'est devenu. Élevé dans une famille blanche, il a vécu jusqu'à huit ans en Indonésie où les autres enfants étaient comme lui « brown ». Son père africain, il n'a vécu avec lui qu'un mois, quand il avait une dizaine d'années. Ce n'est qu'à l'adolescence que « Barry » a commencé à chercher le contact avec ses condisciples noirs, et qu'il a découvert la souffrance sociale et identitaire qui les ravageait. Comme certains d'entre eux, il a frôlé l'abîme. L'exigence intellectuelle et le cadre moral qu'il portait en lui l'ont poussé à étudier pour réussir. Mais à peine diplômé, il a voulu connaître de près les difficultés des « vrais » Noirs. Sa plongée dans les faubourgs ouvriers de Chicago, où il devient éducateur social et « organisateur communautaire » aux côtés d'un idéaliste juif de gauche, est une période fondatrice. Il y affronte l'apathie et le découragement des démunis, le cynisme des politiciens, noirs et blancs à égalité. Plus tard, sa rencontre avec Michelle, une brillante avocate issue d'un milieu noir modeste, achèvera son « assimilation » et fondera son équilibre personnel. Entre-temps, déjà adulte, il aura découvert le Kenya et une foisonnante et attachante famille paternelle.Pensées subversivesSi tout cela est connu, c'est moins par les innombrables articles de presse consacrés à Barack Obama que par ses propres mémoires. En 1995, à moins de trente-cinq ans, il a rédigé son premier livre « Dreams from my father » (« Les Rêves de mon père », Presses de la Cité, 2008, 454 pages, 21 euros). Devenu un immense succès de librairie dans le monde entier, l'ouvrage tient moins du livre-manifeste de l'homme politique que du roman d'apprentissage classique. On y lit les pensées souvent subversives du jeune Obama. Et l'on y découvre un écrivain de talent. Cette qualité, si prisée chez les présidents de la République en France, est une rareté dans la classe politique américaine. Elle rattache Obama à la lignée des pères fondateurs tels Thomas Jefferson ou John Adams. Par chance pour lui, les électeurs ne lui en ont pas tenu rigueur. L'exigence intellectuelle et le cadre moral qu'il portait en lui l'ont poussé à étudier pour réussir.

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