Le rêve solitaire de Dagong

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Guan Jianzhong, président et directeur de Dagong Global Credit Rating, s'est fixé une « mission historique » : réformer et imposer de nouvelles méthodologies de notation des risques financiers, en Chine et à l'étranger. Bref, détrôner les toutes puissantes agences de notation occidentales Moody's, Standard and Poor's et Fitch, rendues responsables de la crise financière et accusées de « promouvoir les valeurs américaines » à travers le monde.« Le système tel qu'il existe ne peut pas continuer. Nous ne pouvons pas attendre des initiatives américaines pour le réformer », explique-t-il sans détour, avec des mots jamais assez durs contre les États-Unis et l'hégémonisme des agences de notation occidentales qui mettraient même en péril la sécurité de la Chine. Pour se faire connaître, Dagong, fondé en 1994 et inconnu jusqu'ici en dehors des frontières de la Chine jusqu'en juillet, a donc décidé de faire du bruit. Mission réussie depuis son rapport incendiaire sur la dette souveraine de 50 pays dans lequel les États-Unis perdent leur AAA pour un AA avec une perspective négative et la France ou le Royaume-Uni se voient attribuer un modeste AA?. La méthodologie de Dagong, fruit de « cinq années de travail », laisse perplexe diplomates et professionnels de la finance. Elle ne s'illustre pas par sa transparence. Sans se démonter, le président de Dagong affirme cependant qu'elle est « révolutionnaire » et bien plus quantitative que celle des agences traditionnelles, dont plus de 50 % de la note est définie par des critères « subjectifs ». Contrairement à ses concurrentes occidentales, Dagong ne prend pas en compte le contexte politique mais bien la capacité à assurer la stabilité politique. L'agence chinoise se concentre également davantage sur la puissance financière - notamment les réserves de change auprès de la banque centrale - et beaucoup moins sur les niveaux d'endettement ou la capacité à rembourser.L'impact du rapport ne s'est pas fait attendre. La presse anglo-saxonne, notamment le « Financial Times », lui a même donné une caisse de résonance inattendue. À l'heure où les grandes agences occidentales se font épingler par les régulateurs pour ne pas avoir su anticiper la crise des subprimes, l'alternative de Dagong séduit et intrigue. Guan Jianzhong est, depuis, sollicité par les pays du monde entier. Un membre de la Commission européenne a pris contact avec le président pour des discussions informelles au cours desquelles l'idée d'une agence sino-européenne a été évoquée. « Cela a un sens de réfléchir ensemble à une nouvelle méthodologie », confirme une source européenne. Du côté français, Guan Jianzhong a reçu la visite d'un membre de l'ambassade et a rencontré l'assureur crédit Coface. « Guan Jianzhong cherche des contacts professionnels avec l'Europe. Après ce qui s'est passé aux États-Unis et un partenariat avorté avec Moody's, Dagong préfère trouver un partenaire européen pour s'imposer sur le marché de la notation », raconte un observateur.Mi-octobre, Dagong avait refait la une de la presse lorsque sa demande d'accréditation pour exercer aux États-Unis lui a été refusée par la SEC, « faute d'informations suffisantes ». Dagong a pris ce refus comme une attaque personnelle et l'affaire est vite devenue politique. L'agence chinoise réclame en effet le droit d'exercer chez le premier créancier de la Chine. « Leur refus est une provocation. Les États-Unis veulent que nous renoncions à une partie de notre souveraineté. Nous devons pouvoir noter les biens chinois en Amérique [...]. Surtout, ils ont peur que nous divulguions les risques chez eux », martèle le président de Dagong. Ce dernier menace de faire appel et somme les autorités chinoises d'intervenir en sa faveur. Désormais le dossier est entre les mains du CSRC, administration qui supervise la bourse chinoise. Le fondateur de Dagong prépare aujourd'hui un nouveau coup d'éclat : un déclassement de la dette américaine. « Depuis la crise, les États-Unis dévaluent leur monnaie et ont lancé une guerre commerciale. Nous en étudions l'impact sur l'économie globale », justifie-t-il.En Chine même, la méthodologie de Dagong est pourtant loin de faire l'unanimité. Dans les milieux financiers, on accuse même Guan Jianzhong d'être superficiel, de trop aimer l'argent et surtout de faire beaucoup de bruit pour rien. « Même si Dagong reçoit sa licence, cela ne changera pas le coût des obligations américaines et cela ne veut pas dire qu'elle aura des clients sur place », explique un gérant. « Comment noter quantitativement la dette des pays émergents dont les données économiques ne sont pas fiables », renchérit un autre financier, qui ajoute, « et comment expliquer que Dagong donne une meilleure note à une petite ville inconnue de la Chine qu'aux États-Unis. Il existe trop d'incohérences ».Dagong, seule agence de notation autorisée à noter les titres au capital qui est 100 % chinoise, apparaît donc bien isolée. Ses concurrents ont tous choisi de nouer des partenariats avec les trois grandes agences occidentales. Ainsi Fitch et Moody's sont-elles en joint-venture avec Lianhe et China Chengxin, S&P collabore avec New Brilliance et un joint-venture devrait bientôt voir le jour. Dagong avait été approchée par les agences occidentales et avait travaillé, entre 1999 et 2002, avec l'agence Moody's. Le partenariat a fait long feu, pour « incompatibilité », selon les Américains, « pour impossibilité d'appliquer leur méthodologie en Chine », selon Guan Jianzhong. D'où l'option du cavalier solitaire. « Il faut créer des normes chinoises », avance Guan Jianzhong pour, selon lui, ne plus pénaliser les entreprises chinoises à la fois dans leur ambition internationale mais également pour éviter de se faire racheter à prix bradé par des concurrents étrangers. Ce discours nationaliste a cependant du mal à prendre. La part de marché de Dagong s'est effondrée de 60 % en 2006 à 20 % aujourd'hui. Ce qui n'empêche pas l'agence de viser 1.000 analystes d'ici deux ans et de lorgner sur la place de Hong Kong.

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