Pourquoi la Chine dit non

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Voilà que la Chine aux quarante mille idéogrammes a réduit son vocabulaire à une seule syllabe : non. Non à la réévaluation du yuan, la monnaie nationale, demandée avec de plus en plus d'insistance par l'Amérique et l'Europe, qui enregistrent des déficits commerciaux considérables avec la Chine. Demandée aussi par les banquiers centraux, par les responsables du G8, réunis cette semaine à Washington, qui s'époumonent pour réclamer un « rééquilibrage » de la croissance mondiale. Mercredi soir, à Bruxelles, Wen Jiabao, le Premier ministre chinois, a catégoriquement exclu l'appréciation de la devise chinoise, en expliquant qu'elle conduirait à un « désastre pour le monde ». La valeur du yuan est étroitement contrôlée par la Banque de Chine, qui la maintient 30 à 40 % en dessous du cours d'équilibre estimé par la plupart des économistes.Si la Chine montre ainsi les dents, c'est que, contrairement à une idée reçue, sa croissance est de plus en plus dépendante des marchés occidentaux. Depuis le début des années 1990, la part de la consommation intérieure dans le PIB s'est littéralement effondrée, passant de 50 % à un peu plus de 30 % du PIB, le reste se partageant entre l'exportation et l'investissement, celui-ci étant corrélé aux ventes à l'étranger. Toute la stratégie économique chinoise repose sur la conquête des marchés extérieurs grâce à une monnaie délibérément sous-évaluée, et sur l'accumulation d'excédents commerciaux d'une ampleur sans précédent. Que le yuan se mette à flotter comme la plupart des autres devises mondiales, et la croissance du pays subirait un fort ralentissement. L'empire du Milieu ne pourrait plus alors créer les 15 millions d'emplois annuels nécessaires pour mettre au travail les contingents massifs de l'exode rural. La stabilité sociale du pays serait menacée, et avec elle la légitimité du pouvoir. Le « désastre » redouté par le Premier ministre pourrait ressembler aux émeutes de la place Tiananmen... à la puissance dix.Pour les dirigeants chinois, la sous-évaluation du yuan est d'autant plus importante qu'il n'y a plus de politique de remplacement. Pendant la crise, les exportations avaient ralenti, et les dirigeants chinois avaient compensé par un gigantesque plan de relance - près de 600 milliards de dollars - lancé le 10 novembre 2008. Le sauvetage a réussi, mais avec des dégâts collatéraux : formidable croissance de l'endettement des provinces, débauche de crédits, surcapacités industrielles dans la sidérurgie, la chimie, infrastructures inutilisées, explosion des prix de l'immobilier. Pour la seule année 2009, le volume des prêts consentis aux gouvernements locaux a été multiplié par six. Autant dire qu'un nouveau plan de relance n'est plus envisageable.Au même moment, l'incroyable tolérance dont les Occidentaux ont fait preuve vis-à-vis de la Chine s'affaiblit. Aux États-Unis, l'activité connaît un ressac depuis quelques mois, le chômage reste à un niveau élevé et les élections de « midterms » approchent. En Europe, la crise de la dette souveraine a imposé des cures d'austérité qui pèsent sur l'activité. En bref, tout le monde se bat pour la croissance, après une crise pénible. D'où le durcissement de la confrontation avec la Chine.Dans cette guerre qui pointe, chacun des deux camps possède une arme de dissuasion. En Occident, c'est l'accès aux marchés. Qu'il soit interdit aux exportateurs chinois, et l'empire du Milieu s'effondre comme un château de cartes. Sur l'autre côté du Pacifique, on fourbit également son arme : l'argent. La Chine, assise sur 2.500 milliards de dollars - le fruit des excédents qu'elle a indûment dégagés -, est l'une des premières acheteuses de dette souveraine américaine. Qu'elle boycotte les T bonds, et l'Amérique en déficit se dégonfle comme une baudruche.Je te tiens, tu me tiens par la barbichette... Pour nombre d'observateurs, cette interdépendance sino-américaine est une garantie de stabilité, tout comme l'équilibre de la terreur avait permis d'éviter la guerre mondiale à l'époque de l'URSS. Seul problème, « l'histoire n'est pas clémente pour la théorie qui veut que les liens commerciaux étroits interdisent la guerre », observe le politologue américain Robert Kagan. L'ascension de l'Allemagne, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, ou celle du Japon, un peu plus tard, se sont d'abord manifestées dans le champ économique, grâce à l'insertion dans le commerce international, avant de s'exprimer sur le terrain militaire.

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