« Entendre le sentiment d'injustice dans notre société »

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Sur le plan social, quel enseignement l'exécutif doit-il tirer du scrutin régional ?Je retiens tout d'abord le cri assourdissant de l'abstention. Les gens ont le sentiment qu'on ne s'occupe pas d'eux. Par ailleurs, s'exprime clairement un désaveu des politiques menées par le gouvernement. Ce message s'adresse à lui. Il doit l'entendre, sinon il y a un problème de démocratie. C'est d'ailleurs le sens de la mobilisation de ce jour, qui doit remettre dans le débat public la question de la crise et de ses conséquences sociales.Est-ce le bon timing pour mobiliser alors que les esprits sont encore concentrés sur les suites de l'élection ?À partir du moment où, à la CFDT, nous ne souhaitions pas mélanger journée d'action et élections, il était difficile de trouver une autre date. Nous mesurerons l'ampleur de la mobilisation. Mais ce qui compte, ce sont les résultats. Surtout, nous verrons au sommet social d'avril si le gouvernement bouge sur les mesures anticrise. Comment ne pas entendre le sentiment d'injustice dans notre société ?Faut-il un virage dans la politique gouvernementale ?Il faut partir de la situation sociale. Le chômage augmente et va continuer à progresser. Les destructions d'emplois n'ont jamais été aussi fortes qu'en 2009 et la masse salariale a reculé de 1,3 %. Si, compte tenu de ce constat, le gouvernement estime qu'il en a fait suffisamment, on court à la catastrophe. Il y a des alertes sociales qui ne peuvent pas laisser indifférents le gouvernement et le patronat.Que demandez-vous précisément ?Si la consommation est restée haute en 2009, c'est grâce aux mesures sociales obtenues du gouvernement par les mobilisations syndicales. Il faut prolonger ces mesures. Par exemple, adapter le fonds d'investissement social aux enjeux de 2010, poursuivre le soutien au pouvoir d'achat, qu'il s'agisse des allégements de tiers provisionnels ou des primes versées aux personnes proches du seuil de pauvreté. Il faut aussi renforcer les moyens humains de Pôle emploi et prendre des décisions positives pour les chômeurs en fin de droits.Partagez-vous l'optimisme du gouvernement sur l'évolution du chômage ?Je ne me nourris pas au pessimisme. Mais les déplacements que je fais sur le terrain montrent que la situation ne s'améliore pas avec des plans sociaux qui se multiplient et de la souffrance au travail. Ce sentiment est partagé dans le secteur public comme dans le privé. C'est explosif !Le patronat vous semble-t-il décidé à avancer sur le partage des profits, comme le souhaite le chef de l'État ?Je me félicite que quelques grands patrons, ceux de Danone et de France Télécome;lécom, commencent à s'exprimer sur le sujet. Si le patronat ne veut pas négocier, on se tournera vers le législateur. Et je suis confiant car le sujet progresse dans la société. Si le patronat n'est pas capable de le comprendre, on aura l'oreille des politiques.Sur les retraites, vous vous êtes prononcé en faveur d'une réforme « systémique », c'est-à-dire une remise à plat de l'ensemble du système. Une trop grande ambition ne risque-t-elle pas d'aboutir à l'inaction ?La réforme des retraites n'est pas un débat technique, c'est un débat de société. Faire une réforme jouant uniquement sur certains paramètres (durée de cotisation, âge de départ en retraite...), ce serait accepter les inégalités du système, même les accentuer. On ne peut régler les inégalités que par une réforme en pro- fondeur.D'autres organisations syndicales, dont Force ouvrière, estiment qu'il ne revient pas au système de retraites de régler le problème des inégalités au sein du salariat...Mais comment faire admettre une réforme difficile, si elle pérennise les inégalités ? Les moins de 30 ans sont persuadés qu'ils vont payer pour la réforme, mais qu'ils n'auront droit à rien. Ne pas corriger les inégalités, c'est les pousser à faire le choix des fonds de pension. Je ne vois pas moins de six inégalités à réduire, dans le cadre de cette réforme. Il y a celle des carrières longues - ces salariés contraints de cotiser plus longtemps que les autres -, celle des métiers dont la conséquence est une espérance de vie plus courte, celle entre hommes et femmes, celle dont sont victimes les « polypensionnés », qui additionnent plusieurs pensions, mais minimes, celle des salariés ayant eu des carrières plates - sans progression -, et enfin, il faut aborder la situation des précaires.Faut-il calculer la retraite des fonctionnaires non pas sur la base des six derniers mois de salaires, mais sur celle des 25 meilleures années, comme dans le privé, ainsi que l'a suggéré François Fillon ?Cette idée relève de la communication, de la démagogie. Elle est, du reste, abandonnée, car sa mise en oeuvre serait extrêmement coûteuse. Il faudrait intégrer les primes des fonctionnaires dans le calcul des retraites, ce qui coûterait très cher.Sur le plan de la méthode, qu'avez-vous appris de la réforme de 2003 ?La position de la CFDT sera définie lors de notre congrès du 7 au 11 juin. Nous aurons un débat public. La transparence, c'est la leçon que nous avons retenue de 2003. Je ne suis pas inquiet.Lors de votre congrès, outre les retraites, allez-vous vous poser la question de votre efficacité sur le terrain ?Notre fonctionnement doit s'adapter à la nouvelle donne dans les entreprises et le monde du travail, et renforcer notre proximité avec les salariés. Ce sera au coeur de nos débats. Nous allons demander aux équipes syndicales de s'engager pour faire des changements d'organisation. Et nous ferons un bilan à mi-parcours, deux ans après le congrès.Propos recueillis par Ivan Best, Agnès Laurent et Isabelle Moreau

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