« Indomptables », « A Normal Family », « Différente »... Nos critiques cinéma de la semaine
Aurélien Cabrol
« Différente » de Lola Doillon, « Indomptable » de Thomas Ngijol ou encore « A Normal Familiy » de Hur Jin-ho... Découvrez nos recommandations cinéma pour la semaine du 9 juin 2025
LTD/Memento Films ; Blaise Djilo/Why Not Productions ; Hive Media Corp & Mindmark
Thomas Ngijol passe derrière la caméra, deux cousins ados tuent un SDF, une fiction sur l’autisme... Nos critiques cinéma de la semaine du 10 juin 2025.
Père et flic (4⭐/5)
On connaissait le talent comique sur scène et sur grand écran (Case départ) de Thomas Ngijol. Avec Indomptables, le film qu'il vient de réaliser et dont il interprète le personnage principal, il faudra désormais aussi compter avec lui sur un mode plus ouvertement dramatique. Certes, son nouveau film n'est pas exempt d'humour, mais le propos principal est ailleurs. Julien Rejl, le délégué général de la Quinzaine des cinéastes de Cannes, où le film a été présenté en avant-première, l'a justement souligné : « Ngijol nous avait plutôt habitués à des comédies en tant qu'acteur ou réalisateur, mais cette fois-ci il change complètement de genre pour notre plus grand bonheur. »
Photo d'illustration (Crédits : LTD/Blaise Djilo/Why Not Productions)
L'auteur-réalisateur-acteur d'Indomptables se met symboliquement ainsi dans les pas d'Arnaud Desplechin et de son polar sombre et social Roubaix, une lumière (2019) puisque, comme lui, il adapte librement un passionnant documentaire de Mosco Levi Boucault intitulé Un crime à Abidjan (diffusé sur Arte en 1998). Fidèle à ses racines camerounaises, le cinéaste a transposé à Yaoundé l'action de ce film qu'il avait découvert dans sa jeunesse sur une VHS. Il s'était alors promis d'en « faire quelque chose » un jour, même si ladite VHS a fini par disparaître à la suite d'un... dégât des eaux !
C'est le récit d'une enquête que mène un commissaire de police à la suite du meurtre de l'un de ses collègues. Très respectueux de l'âpreté du doc original (le commissaire assume pleinement la violence de ses méthodes...), le cinéaste a considérablement enrichi la partie intime de ce portrait, en développant tous les aspects qui concernent la vie familiale du policier. Thomas Ngijol ne cache pas qu'il a beaucoup pensé à son propre père pour nourrir cette autre dimension scénaristique. Un père qu'il décrit comme pragmatique, taiseux, débordé, produit à la fois de la guerre d'hier et d'un système patriarcal encore très bien établi.
C'est cet état d'esprit si particulier qui conduit le commissaire qu'incarne Ngijol à dire à un moment du film : « Je ne suis pas un tortionnaire, je suis un Africain », exprimant ainsi des blessures encore mal refermées, des failles béantes surgies d'un passé qui ne passe pas, ou mal. Ni le commissaire ni le père de famille ne sont donc de « bons enfants ». Au travail comme à la maison, ce personnage fait preuve du même autoritarisme souvent sans nuance. À l'un de ses enfants, il n'hésite pas rappeler que la star Marvin Gaye a été tuée par son propre père : la morale est implacable, brute et brutale.
Ngijol se révèle plus que parfait dans ce rôle en partie cathartique où il prend l'accent local sans jamais tomber dans la caricature ou le cliché.
Aux suspects terrorisés qu'il interroge, il promet aussi le pire s'ils ne disent pas la vérité. Le message est clair : le père se comporte en flic sévère, le flic se comporte en père intraitable, comme les deux faces d'une même médaille fondée sur l'autorité sans partage et sans discussion. Seuls sa femme et certains de ses enfants partis du foyer familial tentent parfois de tenir tête à ce terrible adversaire qui manie une verve redoutablement efficace.
Newsletter
La Tribune Dimanche
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.
Ngijol se révèle plus que parfait dans ce rôle en partie cathartique où il prend l'accent local sans jamais tomber dans la caricature ou le cliché. Il construit un personnage aux allures de dieu local qui use de la foudre à tout-va, du haut de ses 2 mètres. La violence du personnage est telle que l'acteur aurait pu sombrer dans l'outrance fascinante ou dans l'atténuation bienveillante. Heureusement, il se tient à distance de ces deux excès, menant son film d'une main de maître.
ℹ️ Indomptables, de Thomas Ngijol, avec lui-même, Danilo Melande, Bienvenu Roland Mvoe, Thérèse Ngono, Junior Bessala. 1 h 21. Sortie mercredi.
La situation de départ de ce film sud-coréen réalisé par Hur Jin-ho fait inévitablement songer à celle qui fonde la minisérie britannique Adolescence, dont on connaît le succès international. Ici, dans A Normal Family, deux cousins ados tuent un SDF. Et le film de s'intéresser dès lors aux deux familles concernées. Tout ou presque oppose les deux pères de famille, malgré les liens du sang : l'un est un avocat matérialiste obsédé par le profit, l'autre est un chirurgien idéaliste révolté par les inégalités sociales.
Photo d'illustration (Crédits : LTD/Hive Media Corp & Mindmark)
Comment réagissent-ils face à la violence extrême de leur progéniture ? Quelle voie vont-ils prendre ? Adapté d'un roman du Néerlandais Herman Koch, le film séduit par sa description sans concession d'une jeunesse cynique qui se croit au-dessus de tout. Et maltraite avec bonheur l'image de la famille idéale. Cette fable sociale cruelle est assurément salutaire tant elle fait vaciller nos certitudes et interroge nos consciences.
ℹ️ A Normal Family, de Hur Jin-ho, avec Sul Kyung-gu, Jang Dong-gun, Kim Hee-ae. 1 h 56. Sortie mercredi.
Des images mais sans les paroles. C'est ainsi qu'après bien des vicissitudes nous est parvenue une séquence filmée que l'on croyait perdue à jamais. Réalisée en 1962 par Yann Le Masson, figure du « cinéma direct » de l'époque, elle montre une vingtaine de militantes algériennes réunies dans un appartement parisien juste après leur libération de prison et alors que l'Algérie vient enfin de négocier son indépendance. Elles débattent entre elles mais la bande-son a disparu : rien de ce qu'elles disent ne nous parvient. Troublant document en vérité, à la fois si lointain et si proche, et parce que le cinéaste Raphaël Pillosio a décidé de retrouver ces femmes au-delà des années.
L'entreprise est difficile entre les décès, les refus de parler, la volonté de ne pas réveiller un passé douloureux et, même quand la parole est là, le constat que témoigner est souvent difficile ou imparfait. Et pourtant, Les Mots qu'elles eurent un jour (magnifique titre) se regarde avec passion et avidité, comme si l'on espérait sans cesse et malgré tout que ces paroles de militantes libérées que l'on devine précieuses, fortes et puissantes finissent par renaître et surgir du silence dans tous leurs éclats.
ℹ️ Les Mots qu'elles eurent un jour, de Raphaël Pillosio. 1 h 24. Sortie mercredi.
Avec Différente, la cinéaste Lola Doillon, pour son quatrième long-métrage, raconte l'histoire de Katia (Jehnny Beth), documentaliste dans un magazine de société, qui découvre qu'elle souffre d'une forme d'autisme. Malgré le spectre très large de cette condition, Lola Doillon a décidé de n'en traiter qu'un aspect à travers le biais d'une fiction. Le film s'apparente très rapidement à un documentaire à visée quasiment pédagogique : l'autisme, ses manifestations quotidiennes, son statut social, les façons de vivre avec...
Si personne ne songe à discuter les difficultés d'une pathologie trop méconnue et trop souvent assimilée à ses manifestations les plus lourdes, l'autisme mérite assurément mieux qu'une démarche scolaire. Fallait-il ainsi oublier toute ambition cinématographique et romanesque ? Reste un casting emmené par deux actrices impeccables : Jehnny Beth et celle qui incarne sa mère, Mireille Perrier, bien trop rare sur les écrans.
ℹ️ Différente, de Lola Doillon, avec Jehnny Beth, Thibaut Evrard, Mireille Perrier, Irina Muluile. 1 h 40. Sortie mercredi.