ENTRETIEN — Récompensé d'une Palme d'or à Cannes pour « Un simple accident », le cinéaste iranien raconte comment l'engagement lui donne la force d'affronter le régime.
Cela faisait quinze ans qu'il n'avait pas quitté l'Iran ni assisté à la projection d'un de ses films en public. En mai dernier, au Festival de Cannes, Jafar Panahi a donc été bouleversé de découvrir les réactions des 2.000 personnes venues voir son onzième opus, Un simple accident, pour lequel il recevait dix jours plus tard la prestigieuse Palme d'or. Confiscation de son passeport, interdiction d'exercer son métier et de répondre à des interviews, arrestations, emprisonnements : le régime a tout tenté pour faire plier ce cinéaste iranien engagé et politique.
Loin d'être anéanti, il a continué à montrer le visage de l'Iran qui résiste en tournant clandestinement ses films au nez et à la barbe des mollahs, recevant à chaque fois, à distance, les honneurs du cinéma mondial (pour Trois Visages, Aucun Ours, Taxi Téhéran...) Sa liberté retrouvée, il était de passage à Paris fin août pour parler de ce nouveau long-métrage qui lui a été directement inspiré par son dernier passage en prison et l'obsession de la voix de son geôlier. Derrière ses lunettes fumées qu'il ne quitte plus jamais, Jafar Panahi semble savourer chaque moment, découvrant l'exercice de la promotion avant de s'envoler vers le festival de Toronto en espérant que son film soit sélectionné pour les Oscars...
LA TRIBUNE DIMANCHE — On a appris cette semaine que la France avait choisi votre film pour la représenter à la prochaine cérémonie des Oscars dans la catégorie meilleur film international, vous offrant la possibilité d'y aller pour la première fois s'il est sélectionné en décembre par l'Académie... Quelle a été votre réaction ? JAFAR PANAHI — J'ai toujours souhaité que mes films soient d'abord vus dans mon propre pays, mais à l'exception de mon tout premier film, cela n'a jamais été possible, et je n'ai donc jamais pu être présent aux Oscars [un film doit être projeté dans son pays pour pouvoir concourir]. Cette année encore, l'institution officielle [iranienne] a ignoré mon film. Je suis heureux que, grâce à une coproduction, Un simple accident ait pu être évalué en France et qu'il puisse représenter ce pays aux Oscars. Cette sélection est pour moi la preuve que le cinéma peut franchir les frontières et être la langue commune de l'humanité. Je crois que la puissance du cinéma va bien au-delà de l'imagination de la censure et des censeurs. Je remercie sincèrement toutes celles et tous ceux qui ont accompagné le film sur ce chemin.
Pensez-vous un jour revoir l'un de vos films projetés en Iran ? Ça serait comme un rêve. Je vis par cet espoir... À mon retour de Cannes, de manière non officielle, j'ai réuni une trentaine de personnes chez moi et je leur ai montré le film, mais c'était encore dans la clandestinité... Moi, j'aimerais juste que l'on me laisse avoir accès aux spectateurs iraniens.
Que s'est-il passé pour vous depuis votre Palme d'or en mai dernier et votre retour en Iran ? Dès que je suis arrivé à Cannes, j'ai dit que je reviendrais en Iran après le Festival quoi qu'il arrive. Heureusement, j'ai reçu cette Palme d'or et, à mon retour, tout s'est très bien passé. Je travaille et je vis en Iran depuis toujours, donc je n'avais aucune raison d'avoir peur : toutes les choses qui risquaient d'arriver s'étaient déjà passées avant...
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Justement, ce film est inspiré de votre deuxième emprisonnement en Iran, en 2022. Comme vos personnages, avez-vous vous-même vécu ces interrogatoires les yeux bandés ? Oui, j'ai été interrogé, parfois pendant huit heures... Il y avait à chaque fois une personne assise derrière moi et j'avais les yeux bandés. J'étais devant un mur et cette personne me demandait d'écrire la réponse à ses questions sur un papier, alors je soulevais un petit peu le bandeau pour pouvoir écrire. J'étais très attentif à cette voix et je me demandais quel âge et quel visage cet homme pouvait avoir... Dans ce genre de situation, tous les autres sens s'estompent, il reste seulement l'ouïe, qui s'affine de plus en plus... C'est à la suite de ce ressenti que j'ai décidé de travailler sur la voix dans mon prochain film : il commence et finit avec elle.
J'ai été interrogé, parfois pendant huit heures
Cette épreuve a également engendré un tournant dans votre filmographie, avec un film à la fois intime et historique... Quand un artiste est emprisonné, il y a toujours des conséquences. Ce vécu va impacter son travail et son œuvre. Quand vous êtes détenu pendant des mois dans un lieu où d'autres détenus vous rapportent leurs histoires de leur propre bouche, sans filtre, ces histoires restent encore plus en vous et modifient votre regard. Au départ, j'ai simplement écouté, mais quand je suis sorti de prison, dès que la porte s'est refermée derrière moi, j'ai pensé : « Maintenant que tu es à l'extérieur, que deviennent ceux qui restent à l'intérieur ? » Tu les vois défiler devant tes yeux un par un et ces images t'accompagnent tout le temps. J'ai repris le cours normal de ma vie... puis je me suis rappelé que j'étais un cinéaste ! Et j'ai su que je devais en faire un film différent de ceux que j'avais faits avant.
Un simple accident, de Jafar Panahi, avec Vahid Mobasseri, Maryam Afshari, Ebrahim Azizi, Hadis Pakbaten. 1 h 42. Sortie le 1er octobre. (Crédits : LTD/LesFilmsPelleas)
L'année 2022 marque aussi la naissance de la révolution « Femme, Vie, Liberté » en Iran. Diriez-vous que cette année est charnière pour vous et votre pays ? Oui, car à ma sortie j'ai vu que la société avait bougé aussi. Les gens agissaient ! Nous avions déjà eu des mouvements avant mais ils étaient circonscrits dans les grandes villes ; celui-là était plus global et s'est étendu à de nombreuses régions. Il existe toujours et a même franchi la ligne rouge que représentait le port du voile : les femmes l'ont enlevé, elles n'ont pas reculé... Le régime a essayé de l'éteindre en faisant adopter des lois compliquées mais il a échoué. En sortant de prison, mon vécu intérieur a interagi avec ces événements extérieurs et cela a donné un film qui reflète cette nouvelle réalité. Mais le « vrai » travail, c'est le peuple qui l'a fait. Nous, les cinéastes, nous nous sommes simplement inspirés de ce qu'il a accompli.
En sortant de prison, mon vécu intérieur a interagi avec ces événements extérieurs et cela a donné un film qui reflète cette nouvelle réalité
Finalement, en voulant vous faire taire, le régime a produit l'inverse : ce film est à la fois politiquement plus frontal et réalisé avec un collectif aussi engagé que vous. En tant que cinéaste « réaliste », je ne peux pas faire autrement : la réalité sociale est ma matière première. Le socle de mon cinéma, c'est l'engagement. J'ai toujours refusé la censure et je continue. Les gens qui travaillent avec moi savent que mon cinéma est à contre-courant et ils choisissent de travailler avec moi en connaissance de cause. Ils savent que pour faire un bon film en Iran on doit d'une certaine façon « payer le prix », qu'il y aura peut-être des conséquences.
Depuis trente ans, vous avez appris à contourner les interdictions de tourner : Taxi Téhéran (2015) est entièrement tourné dans un taxi, Un simple accident se déroule en partie dans un van. Comment faites-vous pour naviguer entre ce qui est permis, clandestin, toléré... ? Dans Taxi Téhéran, c'était une question de sécurité : on pouvait m'arrêter à tout moment, donc le choix de tourner en milieu fermé s'est imposé. Quand on m'a interdit d'exercer ma profession de cinéaste, j'ai réfléchi à la possibilité de devenir vraiment chauffeur de taxi... mais je n'arrivais pas à lâcher mon métier, alors j'ai mis des caméras à l'intérieur ! En revanche, pour Un simple accident, je n'étais plus interdit de filmer mais je n'en avais pas non plus l'autorisation : en Iran, il faut soumettre chaque scénario au ministre pour qu'il le valide. Je n'ai pas respecté cette étape. Cette fois-ci, le van était surtout un élément du scénario, presque un personnage à part entière, mais je reconnais qu'il nous a protégés, notamment pour tourner dans des lieux publics et dans la rue.
Le film pose la question de savoir si l'on peut être aussi inhumain que son bourreau, comment résister à la vengeance... Est-ce aussi une façon pour vous de mettre le pays en garde contre le risque de débordements sanglants si le régime chute ? Effectivement. Les films de ce genre sortent plutôt après le renversement du régime : ils laissent l'histoire parler avant de parler eux-mêmes. Le travail du cinéaste est plus facile après coup, quand on a pris du recul sur le passé. Quand on fait le film au cœur même des événements, c'est plus difficile. Mais j'ai quand même voulu regarder l'avenir, ici et maintenant, en posant la question de l'après-renversement : que ferions-nous des gens qui travaillent pour ce régime ? Faudra-t‑il se venger ou pas ? Et puis en creux : cette éternelle roue de la violence va-t‑elle un jour s'arrêter ? Qui va décider de la stopper et quand ?
Vous considérez que le régime est en sursis ? Franchement oui, je pense qu'il est en train de s'effondrer. Du point de vue économique, social et culturel, il n'a plus de ressources. C'est un cadavre qui se maintient à flot avec l'aide de l'armée et de l'argent, c'est‑à-dire par la force. Il faut d'ores et déjà penser à l'après.
Depuis que votre interdiction de sortie du territoire a été levée, comment vivez-vous votre liberté retrouvée ? Cela faisait seize ans que je n'étais pas sorti d'Iran. La réadaptation n'est pas très facile. Je reviens d'Australie, je vais aller au festival de Toronto... c'est compliqué de découvrir le rythme de la promo ! Je n'avais jamais fait ça : il faut se vouer entièrement à cet exercice ! Avant, quand je n'avais pas l'autorisation de sortir du pays, lorsque je finissais un film, je pensais déjà au suivant. Maintenant, pendant un an, il faut rester avec lui pour en faire la promotion !
Ce film vous a-t‑il aidé à savoir ce que vous feriez personnellement si vous vous trouviez face à votre bourreau ? À la fin du film, j'ai décidé de laisser la question un peu ouverte, sans donner plus de précisions sur ce que les gens doivent penser. C'est pour moi la meilleure fin possible. Mais personnellement, je ne sais toujours pas ce que je ferais si un jour je me retrouvais face à cette personne. On peut être idéaliste et penser qu'il ne se passerait rien, qu'on pardonnerait tout... mais on ne peut être sûr de rien tant qu'on ne s'y trouve pas confronté.
C'est un « simple » accident qui n'a en fait rien de simple. Alors qu'il est en voiture en famille, un automobiliste percute un chien qui endommage sa voiture et vient demander de l'aide dans un garage. Vahid, qui travaille dans la réserve, croit reconnaître en lui, rien qu'au son de sa voix et au bruit de sa jambe boiteuse, le bourreau qui l'a torturé pendant son emprisonnement. Il le suit, l'enlève, mais, au moment de le tuer, est saisi d'un doute : et s'il se trompait sur son identité ? Il se met alors en quête d'autres victimes, qui pourraient l'aider à l'identifier. Débute alors un road-trip haletant à bord de son van, où se mêlent les récits glaçants du calvaire des victimes, le souvenir auditif de leur bourreau qui les obsède et leurs façons disparates de gérer leur souffrance : désir de vengeance, déni, oubli ou pardon... Lequel l'emportera ? Dans ce petit tribunal ambulant et avec un humour tragi-comique, Jafar Panahi fait exister tous les grands traumatismes de l'Iran, dresse un portrait de ceux qui résistent et interroge le désir de justice de ses compatriotes, en se demandant si l'on peut éviter de se révéler un jour aussi inhumain que son bourreau.