« Left-Handed Girl », « Nino », « L'Homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours »... Nos critiques cinéma de la semaine
Aurélien Cabrol

Notre sélection cinéma de la semaine du 15 septembre.
LTD
Aurélien Cabrol

Notre sélection cinéma de la semaine du 15 septembre.
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Présenté en avant-première à Deauville, Left-Handed Girl est d'abord une histoire de complicité artistique. Celle qui lie depuis plus de vingt ans sa réalisatrice, la Taïwanaise Shih-Ching Tsou, et le cinéaste américain Sean Baker (Palme d'or pour Anora). La première produit les films du second et ils ont écrit le scénario de ce nouveau film à quatre mains.
Ensemble, ils ont imaginé la vie quotidienne de trois femmes dans le Taipei d'aujourd'hui, une mère et ses deux filles âgées de 18 et 5 ans. L'aînée l'aide en travaillant dans une gargote tandis que la cadette découvre le monde autour d'elle, joies et chagrins compris. Trois portraits au féminin qui se répondent, se complètent et s'opposent. Tour à tour faibles ou fortes, elles se confrontent à la dureté d'un environnement social qui ne leur fait aucun cadeau. Le marché de Taipei devient comme le condensé d'un monde souvent hostile et dangereux, un monde aux couleurs fluo aussi artificielles qu'omniprésentes.
Tandis qu'une insondable mélancolie gagne les personnages, la cinéaste mélange avec beaucoup de brio des scènes de comédie et des moments plus dramatiques. Jusqu'à un repas d'anniversaire en forme de grand déballage familial qui aboutit à une véritable scène d'anthologie dont on se souvient longtemps. Porté par un impeccable casting et une grande finesse d'écriture, Left-Handed Girl dépasse et de loin la simple chronique pour atteindre le niveau et l'amplitude d'un tableau intime et social chargé d'émotions.

De l'avis général ou presque, ce film incandescent aurait pu trouver toute sa place parmi les films en compétition pour la Palme d'or lors du Festival de Cannes en mai dernier. Ce sont assurément des considérations d'ordre strictement politiques et non artistiques qui en ont décidé autrement, laissant à la section parallèle de la Quinzaine des cinéastes le soin de présenter Oui aux festivaliers. Il est vrai que son réalisateur, Nadav Lapid, né en 1975 à Tel-Aviv, n'est pas connu pour sa modération.
Ses films précédents, dont Le Policier et Le Genou d'Ahed, faisaient déjà preuve d'une rugosité à toute épreuve, le cinéaste n'épargnant ni ses personnages, ni ses concitoyens, ni l'État d'Israël et son gouvernement dirigé par Benyamin Netanyahou. Mais, à l'origine, le scénario de Oui était dégagé de cette pure dimension politique. Il s'agissait pour Lapid de faire « une comédie romantique, un peu sucrée », comme il le disait alors à sa productrice française, Judith Lou Lévy. Soit, à Tel-Aviv, l'histoire tumultueuse et passionnée de Y., un musicien performeur (le sidérant Ariel Bronz, lui-même performeur dans la vraie vie) et de Yasmine, une danseuse incarnée par la magnétique Efrat Dor, parents d'un nourrisson, fous amoureux, apolitiques au dernier degré, fêtards absolus, allant de fêtes orgiaques en happenings déjantés où se mêlent rien de moins que fric, corruption, art et prostitution.
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Autant d'éléments qui auraient suffi à faire un film dans la lignée, par exemple, du Sailor et Lula de David Lynch. Mais c'était compter sans l'actualité et sans le regard acide que Nadav Lapid porte sur son époque. Le massacre du 7-Octobre et la guerre à Gaza qui s'est ensuivie ont donc fait basculer le scénario initial dans une autre dimension, sans remettre pour autant en question les deux protagonistes et leur singulier parcours commun.
D'un côté, le personnage principal se voit confier par un groupuscule d'extrême droite israélien le soin de concocter un nouvel hymne national ouvertement raciste (lequel a bel et bien existé dans la réalité). De l'autre, l'une de ses amies de lycées, Leah (jouée par l'actrice Naama Preis, l'épouse de Nadav Lapid), raconte le massacre d'octobre au cours d'un terrifiant et implacable monologue de l'horreur absolue. Tandis que Gaza reste au loin, le bruit des bombardements permanents envahit la bande-son du film pour nous rappeler leur existence.
« Je crois que le film refuse sans cesse d'être politique tout en l'étant inévitablement », a déclaré Nadav Lapid à ce propos. C'est précisément et la force et la fragilité de Oui, qui oscille constamment entre un propos politique et une pure fiction romantique à sa manière. Le cinéaste organise ce chaos sans jamais sortir d'une ambiguïté assumée. Il vit désormais à Paris et sa façon de filmer Tel-Aviv ressemble étrangement à un adieu qui plus largement sonne aussi comme un adieu à Israël. Alors même que son film s'intitule Oui. Jusqu'au bout, Nadav Lapid refuse donc les vérités définitives et les certitudes inébranlables : ni oui ni non, bien au contraire.
Oui, de Nadav Lapid, avec Ariel Bronz, Efrat Dor, Naama Preis, Alexeï Serebriakov, Sharon Alexander. 2 h 29. Sortie mercredi.

Impossible en découvrant Nino, le premier film de Pauline Loquès, de ne pas songer au superbe Cléo de 5 à 7 d'Agnès Varda, sorti en 1962. Ici, il est question de quatre journées dans la vie d'un jeune homme atteint d'un cancer de la gorge en attente d'une chimiothérapie. Avec une errance dans Paris et ses quartiers comme autre point commun.
Et au fil du temps, des rencontres : Nino (impeccable Théodore Pellerin) croise ainsi sa mère, une ex, un ami proche et une amante potentielle. Ce rapprochement, assumé, entre les deux films pourrait se révéler terrible pour le second. Mais, ce n'est pas le cas tant Pauline Loquès multiplie les références à ce chef-d'œuvre de la nouvelle vague sans se laisser étouffer par lui. Comme Varda, elle capte avec sensibilité et délicatesse un temps suspendu où les signes de vie et les signes de mort s'entrelacent. C'est sur le fil en permanence, drôle et triste à la fois. Le casting est à la hauteur de cette élégance : outre l'acteur principal, il rassemble William Lebghil, Jeanne Balibar et Mathieu Amalric qui tous expriment la fragilité et le léger décalage dont ils sont porteurs. C'est aussi grâce à eux que la cinéaste évite tous les écueils du mélo trop facile et parvient à un état de grâce communicatif.
Nino, de Pauline Loquès, avec Théodore Pellerin, William Lebghil, Jeanne Balibar, Camille Rutherford. 1 h 36. Sortie mercredi.

Qui n'a pas ri un jour devant la maladresse et la distraction des personnages joués par Pierre Richard ? Pendant des années, l'acteur-réalisateur a fait des films dans le sillon de Tati, de Keaton ou de Chaplin. Il fut ainsi, pour notre plus grand bonheur de spectateurs enchantés, Alfred et ses drôles de malheurs et le parfait distrait avec une chaussure noire et la moutarde qui lui monte au nez, avec ses compères fugitifs et ainsi de suite.
Longtemps après avoir été « la chèvre », il nous revient cette fois avec un ours et son film L'Homme qui a vu l'ours qui a vu l'homme, qu'il a lui-même écrit et réalisé et dans lequel il incarne le rôle principal. Il y joue Grégoire, un original au passé secret qui vit seul dans une vieille baraque sur la plage de Gruissan, à proximité de ses amis plus ou moins loufoques. Outre un ours échappé d'un cirque voisin, on y croise donc, entre autres, un boucher fan de Johnny, un garagiste voleur de voitures ou des gendarmes déboussolés.
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On aimerait tant aimer ce petit monde-là, mais le charme n'opère plus. Les gags tombent à plat, les pauvres sont très gentils et les riches très méchants, le scénario est inexistant et la musique, ringarde à souhait. Sous la barbe et les cheveux blancs hirsutes, on peine à reconnaître le Pierrot lunaire et désarmant d'antan. Ce nouveau film n'apporte rien, sauf peut-être, et c'est l'essentiel, l'impérieux désir de revoir Pierre Richard dans ses plus beaux rôles. Comme ce François Perrin qui dans Le Jouet de Francis Veber devenait l'objet vivant d'un enfant tyran. Ou bien encore le formidable tandem qu'il formait avec Philippe Noiret dans Un nuage entre les dents de Marco Pico. Sans oublier Jean-Arthur Bonaventure, le héros des Naufragés de l'île de la Tortue de Jacques Rozier. Autant de pépites à voir ou à redécouvrir et qui remettent Pierre Richard à sa place, celle d'un comédien singulier, familier, attachant.
Aurélien Cabrol