Gabriel Mamani Magne, Jérôme Leroy... Nos critiques littéraires de la semaine
Alexis Brocas et Philippe Ridet

Découvrez notre sélection littéraire de la semaine du 26 mai 2025.
LTD/DR
Alexis Brocas et Philippe Ridet

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À vos ados qui se plaignent de leur sort, vous pourrez opposer celui de leurs homologues boliviens qui, en parallèle du lycée, doivent se former à la discipline militaire en chantant d'inénarrables hymnes romantico-patriotiques (« Moi j'ai une fiancée. / Aux lèvres rouges / Ses cheveux sont jaunes / Ses yeux verts, verts. / Comment s'appelle-t‑elle ? / Elle s'appelle Bolivie ! »).

Et à ceux pour qui les premiers romans sont toujours une furieuse déclaration de guerre à la famille, aux écrivains antérieurs, ou même à l'univers (pour les plus modestes), vous pourrez exhiber ce Séoul, São Paulo écrit sans une once de prétention, et néanmoins très brillant par sa façon d'exposer sourire aux lèvres les névroses nationales et familiales.
Tout commence quand la famille de Tayson, cousin du narrateur, quitte São Paulo pour retourner vivre à El Alto, cité bolivienne des hauts plateaux. Au programme, le lycée et l'armée, où l'on vous apprend à ne pas gâcher les munitions car « chaque balle est un Chilien mort ». Comme Tayson déserte, et comme les deux cousins décident de sécher les cours, ils se spécialiseront surtout en K-pop (« Without you neo eobsi nan gwaenchanh, disent les paroles d'une chanson »), en espérance amoureuse (« Mon seul objectif est de niquer avec Vida Palomeque »), en pornographie (ici, nous avons censuré un extrait parlant de dames russes et de sabres laser) et en petits boulots improbables (vendeur de pop-corn).
Et l'on redécouvre avec eux l'adolescence éternelle, mais sous des couleurs qui changent tout ! (« Quand je lui raconte que je n'ai jamais eu de relations sexuelles, la réaction de Tayson est pire que la fois où un camarade lui a dit qu'au Brésil on mangeait les singes »). Ajoutons que l'auteur varie parfois la forme (ici un monologue de l'étudiant congelé par le froid matinal, ailleurs les biographies express de ses oncles), qu'il traite les amis et parents de nos cousins avec le même humour tendre (quelques traits durs sont réservés à l'armée),
ℹ️ Séoul, São Paulo, de Gabriel Mamani Magne, traduit de l'espagnol (Bolivie) par Margot Nguyen Béraud, est à retrouver aux éditions Métailié, 158 pages, 19 euros.
Parfois il suffit d'une image, celle-ci par exemple : « Il avait toujours eu une tête à mourir en R8 Gordini à la sortie d'un bal populaire à Saint-Pourçain-sur-Sioule [...]. » On comprend alors qu'on s'est fait un nouveau copain de bibliothèque. On continuerait volontiers la citation mais la phrase est cinq fois plus longue et constitue à elle toute seule l'une des 74 entrées de ce trop court traité du temps qui passe.
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Ou alors juste une autre, évocatrice comme un haïku. Il est question d'Anouk Aimée, « hiératique comme la mort, belle comme une femme qu'on perd ». Passent parfois au travers de ces miscellanées des questions plus sérieuses qu'il n'y paraît : « Depuis quand a disparu le slow de l'été ? », « Qui se souvient de Roger Vercel ? » Un conseil : c'est à petits traits qu'il faut le lire, comme on sirote un vieux cognac, les pieds sur la table basse. Il n'y en a pas assez pour faire cul sec. Ce serait gâcher.
Poète, nouvelliste, romancier touchant à tous les genres, multiprimé, ancien prof, ancien communiste et néohussard, Jérôme Leroy, comme tout bon réac, souffre de voir le monde changer alors que ses souvenirs lui murmurent que c'était mieux avant. Réactionnaire ? Sûrement. Mais catégorie « réacs de gauche », les plus à plaindre finalement. En plus de constater la disparition des valeurs auxquelles ils ont cru, ils doivent, pour expier leur coupable nostalgie, s'écrier parfois : « J'aime mon époque. »
Mais qui les croit ? « Je ne sais pas ce qui s'est passé en moins de quarante ans, constate Leroy, mais ce dont je suis certain c'est qu'on a perdu quelque chose en route, que l'on a changé de civilisation. Je ne juge même plus, je ne fais que constater. Comme on constate un décès. »
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Mais l'effondrement ne fait pas de détail, qui emporte avec lui les valeurs comme les visages des jeunes filles croisées autrefois sur une plage de la Côte d'Opale, le souvenir d'un ancien président de la République comme celui d'une professeure dans un collège de Rouen. On s'interroge avec l'auteur. Le monde était-il mieux avant quand on découvrait Valery Larbaud et Paul Morand ? Quand on savait encore goûter la simplicité d'un poème de Clément Marot (1496-1544) ? Leroy n'en est pas si certain. Une seule chose est sûre : il était plus jeune.
ℹ️ Un effondrement parfait, de Jérôme Leroy, est à retrouver aux éditions de La Table ronde, 152 pages, 16 euros.
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