Armistead Maupin, François Simon, Philippe Besson... Nos critiques littéraires de la semaine
Alexis Brocas, Aurélie Marcireau et Olivier Mony

Découvrez notre sélection littéraire de la semaine.
LTD/DR
Alexis Brocas, Aurélie Marcireau et Olivier Mony

Découvrez notre sélection littéraire de la semaine.
LTD/DR
Remontons le temps : c'était l'aube de l'an 2000 et toute la jeune frange du lectorat français rêvait de déménager dans la maison du bonheur que l'Américain Armistead Maupin avait installée au coin des décennies 1970-1980 dans un San Francisco post-hippie en train de virer capitale arc-en-ciel.
Dans cette maison fictive (fameusement située sur la non moins fictive Barbary Lane), Anna Madrigal, pure manifestation de bienveillance queer, accueillait un gay en quête de lui-même, une oie blanche venue du Middle West, un ex-avocat hétéro révolté ainsi qu'une jeune lesbienne à laquelle elle était liée par un lointain secret...
Au fil des tomes de ces Chroniques de San Francisco (neuf en tout), la famille grandissait, les amants se maintenaient ou disparaissaient, et la narration voyageait et s'étendait à toute une époque traversée de courants contraires - libération des mœurs et montée du sida, diffusion de la pensée queer et retour de manivelle conservateur... Et Maupin s'imposait comme une sorte de Balzac LGBT, peignant, avec un style plein de dialogues et d'humour, un monde ouvert à tous les chiens perdus sans collier pourvu qu'ils ne mordent pas - mais montrant aussi, avec ce qu'il fallait de douce amertume, l'érosion de ce rêve-là, fait de « familles logiques » et non biologiques...

Cela posé, Mona et son manoir marque un flamboyant retour à l'optimisme des débuts. Nous voilà dans les années 1990 et dans le cœur rural de l'Angleterre, loin de San Francisco donc mais aux côtés d'une vieille connaissance : Mona, la pensionnaire lesbienne précitée, désormais quinquagénaire. Par la grâce d'un mariage blanc avec un lord homo qui n'a pas tardé à passer l'arme à gauche, Mona la rousse est devenue la châtelaine d'un très british et délabré manoir qu'elle a converti en une nouvelle maison du bonheur : là aussi, on trouve une excellente marijuana et un jeune gay, Wilfried, en quête d'amour. Et là aussi, on a jeté la clé puisque Mona a converti le manoir en maison d'hôtes, ce qui permet à Maupin de nous le présenter par les yeux d'un couple d'Américains d'âge mûr. Et quel couple !
Lui, Ernie, est un homme puissant, raciste et homophobe, qui n'a pas digéré l'ingratitude du sénateur ultraconservateur qu'il vient de faire élire. Son épouse, Rhonda, qu'il tabasse volontiers, vaut bien mieux, avec ses bonnes intentions maladroites (à propos de Wilfried : « elle l'aurait qualifié de "mulâtre" à cause de son teint café au lait, si Oprah Winfrey n'avait pas clairement expliqué que les intéressés n'aimaient pas ce mot »). Bref, l'ennemi idéologique est dans la place et, pour le défaire, Mona et Wilfried vont employer l'arsenal cher à Maupin : humour, ruse, humanité et coups du sort.
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Comme nous sommes entre gens de bonne volonté, l'intrigue aura tôt fait de porter sur l'émancipation de Rhonda, la pieuse épouse battue, et, plus surprenant, sur l'amitié sororale qui naît entre Mona et elle - MeToo est passé par là.
Cette amitié n'abolit pas les antagonismes : « J'ai envie de te punir pour chaque blessure qu'ont infligée sans réfléchir, au nom de Jésus, les gens de ton espèce à la mienne », songe Mona. Qui n'en fera rien, émue de voir Rhonda déployer « tous les efforts possibles pour trouver sa place ».
Bien sûr, amener à la tolérance les braves gens de droite est une spécialité de Maupin depuis qu'il a envoyé la Mary Ann des premières Chroniques se faire opérer de ses préjugés à San Francisco. Ici, il y met beaucoup de nuances - en rappelant que l'intolérance peut avoir un visage homo, en gardant une Rhonda toujours coincée entre son bon naturel et son éducation, en évitant les voies convenues d'une conversion queer. Il y a d'autres intrigues : les amours de Mona avec une postière mordue d'art préraphaélite, celles de Wilfried dans un haut lieu du Londres gay, la visite de deux figures fondatrices des Chroniques - et autant de réflexions sur les relations humaines. Quant à Maupin, il reste un merveilleux hôte : on se sent si bien dans le petit monde de son roman que l'on se surprend à rêver d'y emménager. Comme vingt-cinq ans plus tôt...

Le suivre au bout du monde. Voilà ce à quoi nous convie l'écrivain et critique gastro-nomique François Simon dans Y retournerai-je ? Ces 240 pages sont un pêle-mêle de photos, citations et chroniques. Car si l'auteur parle merveilleusement de nos papilles, il sait aussi combler nos yeux.
Ce guide commence par les îles : nous voici au Grand Hotel Timeo à Taormina ou au Fogo Island Inn au Canada. Entre deux citations, une revue des cafés à fréquenter parmi lesquels le Cafe de Corazón à Kyoto ou le Café de la Poste à Marrakech où « Jacques Majorelle, dit-on, s'attablait avec le général Lyautey ».
L'été approchant, on prend en note la liste d'« hôtels de la plage » tout en apprenant ses 10 points pour « chambrer un sommelier » un peu trop dans la démonstration. Un peu plus loin, il se désole que la blanquette de veau soit si méprisée par les chefs, avant de nous consoler avec la liste de restaurants où en déguster. Il aimerait conserver certains lieux tels quels : « Il ne faudrait surtout pas qu'ils bougent, d'un centimètre, d'une frite, d'un radis beurre... » Allons donc Chez Marcel à Paris !
François Simon nous fait voyager, notamment en Asie, mais il donne aussi des adresses proches. Ses coups de griffes nous régalent : contre les verres de vin millimétrés ou les chefs qui ne sont plus en cuisine : « Que l'on sache, lorsque l'on va chez le dentiste, ce n'est pas pour se faire décapsuler un plombage par l'assistante. »
Le menu dégustation ? « Combien d'années faudra-t‑il aux grands restaurateurs (et certains petits) pour admettre que l'on ne vient pas forcément au restaurant pour assister au sacre de l'empereur dans un cérémonial daté, autoritaire ? » Parmi nos favoris, « les accords mets/vins » : « Cette lubie matrimoniale des sommeliers consiste à marier ce qui va ensemble, dans une vision bourgeoise, scolaire voire consanguine. » Dans les dernières pages, il dresse la liste de ce qu'il veut cette année : « Apprendre un nouveau métier », peut-on lire. Pourquoi pas ? À condition qu'il continue d'exercer celui-là !

C'était le week-end dernier, lors de La Plage aux écrivains, le salon littéraire (et balnéaire) de la ville d'Arcachon. Venue dédicacer son dernier livre, la ministre de l'Éducation nationale, Élisabeth Borne, en est repartie dûment munie de celui du romancier Philippe Besson, Vous parler de mon fils, paru en janvier. Une lecture qui lui sera à coup sûr profitable, au moins dans l'exercice de ses fonctions, tant ce roman emperlé de colère et de tristesse « documente » l'un des dossiers les plus délicats qu'ait à traiter la ministre : le harcèlement scolaire.
Ce livre, c'est d'abord l'histoire d'un deuil. Celui de son narrateur. Il s'appelle Vincent Dulac, 40 ans, titulaire d'un CAP de chaudronnier-tôlier à Saint-Nazaire, marié depuis quinze ans avec Juliette, père de deux garçons, Hugo, 14 ans, et Enzo, 9. Un couple, une famille, que l'on pourrait croire sans histoires et à qui pourtant il en est arrivé une. La plus terrible qui se puisse imaginer.
On le découvre dès la première page du roman, Hugo est mort. Par sa volonté et comme la seule réponse possible au harcèlement qu'il subissait au sein de son collège, dont il s'était ouvert, dont ses parents avaient finalement pris la mesure sans pouvoir toutefois arrêter l'infernal engrenage qui finira par broyer leur fils. Une tragédie ordinaire pour gens de peu. Vincent reste seul avec son chagrin et ses remords, sa colère aussi, et le monde lui sera à jamais désert. Peuplé seulement de l'absence d'Hugo.
À lire également
Comme l'on sait que Philippe Besson ne sait jamais nous écrire d'ailleurs que de lui, de ses chiens et loups, de sa douleur et de son espérance violente (et qu'il le fait plutôt très bien, d'ailleurs), il faut croire qu'il y a quelque écho d'expérience tristement personnelle dans cet impressionnant et impeccable Vous parler de mon fils. Le romancier y « rumine » du côté de ceux qui restent, de ceux qui pleurent. Et ces pleurs sont ceux d'une profonde humanité en même temps que d'un profond chagrin. Gageons que Mme Borne y trouvera quelque chose comme un rapport d'étude incarné et saura en tirer le plus judicieux profit...
Alexis Brocas, Aurélie Marcireau et Olivier Mony