Alice Carrière, Thomas Flahaut... Nos critiques littéraires de la semaine
Juliette Einhorn, Arnaud Cathrine, Pauline Delassus et Alexis Brocas

Notre sélection littéraire de la semaine du 5 mai 2025.
LTD/DR
Juliette Einhorn, Arnaud Cathrine, Pauline Delassus et Alexis Brocas

Notre sélection littéraire de la semaine du 5 mai 2025.
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Dans un livre écrit sur le fil du rasoir - celui avec lequel elle s'entaillait bras et jambes -, Alice Carrière, fille de la peintre et sculptrice américaine Jennifer Bartlett et de l'acteur franco-allemand Mathieu Carrière, porte à incandescence une vie hypertrophiée : une disparition à elle-même qui a duré des décennies. Au fond de la maison sans serrures du 134 Charles Street, dans le New York arty des années 1990, elle contemple les morceaux d'elle gisant à ses pieds.
Sinusoïdal, épidermique, le récit part à la recherche de cet être « introuvable », d'un précipice à l'autre - ces gouffres au fond desquels, à chaque crise de dépersonnalisation, l'esprit d'Alice s'évapore. Face à des parents ventouses qui l'aspirent, elle meurt tous les jours de ne pas exister. Car le talent, la culture de ces deux grands artistes sont enflés à outrance. Le geste créateur, chez eux, dépasse l'art pour se faire processus, structure unique de leur personnalité. Un engloutissement pervers littéral et symbolique ne laissant à la petite fille aucune issue.
Ce récit de soi seigneurial, tant on imagine à la lire ce qu'il a fallu à son autrice de rage et de courage dans la mise à nu, de sève vitale pour contrer les pulsions de mort, de souveraineté intime dans l'introspection, de lucidité et de brio au cœur du désespoir pour transformer ce journal exsangue en opération de sauvetage impériale, ne tait rien de ce qui l'a coupée en deux - cette dévoration à l'œuvre : la procédure de divorce entre ses parents, de ses 6 à ses 12 ans.
Le mystère entretenu autour des abus sexuels que sa mère aurait subis dans un contexte de meurtres ritualisés (souvenirs ou invention ?), dont elle fait lire le compte rendu à Alice. Un père en symbiose qui l'introduit à la sexualité, lui fait lécher ses larmes, tourner un film incestueux. Oncles agonisants. Alcool et drogues. Thérapies de couple organisées par la jeune fille à l'intention de son père et de sa belle-mère...
Pour lutter contre sa fragmentation intérieure, la jeune fille en déshérence a trouvé très tôt refuge dans les mots, l'unité affective, chaude, de leur syntaxe répondant à cette menace de dissolution par les hypothèses infinies de leur architecture.
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Mais les mots qu'elle utilisait comme une bouée de sauvetage ont été emportés eux aussi dans cette inondation que fut la captation parentale, Jennifer et Mathieu tordant le réel avec les leurs. Se mutiler, voir son sang, rétablit alors pour leur fille « le principe de causalité, l'aide à distinguer ses pensées de celles de ses parents ». Elle sera écrasée par des traitements de cheval pour neuf troubles diagnostiqués.
À l'hôpital psychiatrique, même le chien est sous antidépresseurs... Car les mots, décidément, sont à la fois le problème et la solution, la brèche et le Scotch, ce dédoublement salvateur créant en même temps une déchirure entre première et troisième personnes, dissociation tragique qui lui fait penser que ses tentatives de suicide sont des tentatives de meurtre, puisqu'elle est une autre...
Avant que ne triomphe le vrai, le seul comprimé à ingérer sans modération. Sans prescription : les mots, toujours eux. Ceux, plein d'amour, de sa nurse, Nanny, et de -Gregory, son compagnon. Ceux, surtout, d'Alice elle-même, qui a aujourd'hui 40 ans. Bouillonnants, ivres et douloureux, ce sont ceux d'une renaissance. Un roman vrai, à vif, qui se lit comme une overdose.

En février 1990, à Montbéliard, la rivière Allan est entrée en crue, retrouvant ce « lit disparu » dont les ateliers Peugeot l'avaient chassée. Thomas Flahaut chérit ce juste retour des choses. Il pense même devoir sa conception à ce débordement : « un monde où les rivières se vengent / c'est le seul genre de monde / où l'on peut élever un enfant ». Ce « garçon-rivière » ne manque pas d'humour.
Après trois romans (tous hantés par son Jura natal), Flahaut signe un recueil de poèmes consacrés au territoire de l'enfance auquel sa mémoire est comme condamnée, craint-il. Si cet attachement au « pays » est si vibrant, c'est qu'il est totalement lié au destin ouvrier de sa famille, à l'ordinaire usinier (qu'il a lui-même connu pour financer ses études) et à l'hégémonie de la mère nourricière Peugeot (pied de nez du père : s'être payé une Laguna de chez Renault).
De retour sur ses terres (il vit désormais en Suisse), le trentenaire exhume le vieux cuir de son grand-père que ce dernier portait « au bal après une semaine d'abattoir » et zone avec mélancolie dans le glauque KFC. Il interroge sa fuite mais constate combien il reste soudé à ce Jura. Il a beau ressentir le besoin impérieux de s'inventer ailleurs, il « pue le pays »...
Comment s'en défaire et trouver une contrée à lui ? Serait-ce à travers l'être aimé qu'on devine dans certaines adresses pudiques : « j'ai pas choisi d'être attaché au pays / comme un chien à sa laisse / coupe-la s'il te plaît / coupe le pays en deux / tue le pays en moi / j'aime tes mains / elles sont comme / des grands grands ciseaux » ? Le visage de l'autre : promesse d'échappée ; c'est d'ailleurs par-là qu'il est venu à la poésie : « mon premier poème était un souffle offert / par une bouche de garçon / à ma bouche de garçon » (titre : Soufflette !). Nous y voilà : la littérature comme possible territoire à soi, « un poème pour / habiter dedans ». Bleu Laguna est une supplique légitime à l'enfance, doublée d'une subtile déclaration à l'autre et à l'écriture.

L'auteur écrit qu'il a perdu son honneur. Mais il n'a pas perdu son talent. Ses trois cents pages d'introspection, dans lesquelles Nicolas Bedos s'adresse à lui-même en usant de la deuxième personne du singulier - « J'ai écrit plusieurs livres à la première personne, sans toujours dire la vérité. Pour ce livre, qui tente de ne rien mentir, écrire "tu" m'as permis de me confronter sans détour », explique-t‑il en préambule -, parlent d'abord de lui et de son alcoolisme.
Il déballe tout, dans une prose si bien tournée qu'elle se dévore comme un roman : ses cuites et ses coucheries (les unes ne vont pas sans les autres), ses névroses et son enfance (de même), l'inconséquence de ceux qui l'ont élevé (Guy Bedos, Gisèle Halimi, Jean-Loup Dabadie), la schizophrénie de sa sœur aînée, ses propres bassesses, sa lâcheté, comme celles de son entourage, sa nuit en cellule, les conseils prodigués par son avocate et sa « communicante de crise », le viol subi à 20 ans... Cette impudeur permet de comprendre une chose : sa vie n'est pas heureuse. Son addiction à l'alcool, développée dès l'adolescence, a assombri l'esprit si vif, la culture, l'humour, le charme de l'écrivain-chroniqueur devenu acteur-réalisateur.
La loyauté de sa compagne et la tendresse vouée à leur fille sont les seuls points de lumière qu'il parsème. On croise des « acteurs célèbres » et de « très grandes artistes », ses « amis », dont il ne donne pas les noms (sauf ceux d'Elsa Zylberstein et de Charlotte Gainsbourg). On pénètre dans les coulisses de ses films et de ses histoires d'amour, de sa cure de désintoxication, de ses séances chez le psy.
Tant de voiles levés poussent à se demander : que cherche Bedos ? À se faire pardonner ? Le condamné pour agression sexuelle admet son « irresponsabilité » et demande pardon aux femmes qui l'accusent. À se victimiser ? Son exceptionnelle habileté le laisse supposer, surtout quand au détour de ses envolées il attaque de plein fouet le militantisme féministe, le système judiciaire et la presse (le cynisme outrancier qu'il attribue à une journaliste proche de lui montre le peu de considération qu'il a pour la profession).
Sa perspicacité lui permet de devancer les critiques et les reproches, de prendre la place de la victime, du diable et de l'avocat du diable. Sur une dizaine de pages il met en scène le débat qui oppose, sous son crâne de gardé à vue, sa bonne et sa mauvaise conscience. « "Cesse de faire le malin, murmure en toi une petite voix, les flics font leur métier. On parle d'un réalisateur agressant une comédienne, c'est normal qu'ils interrogent ton -rapport au pouvoir." - J'ai beau chercher, je te jure, je ne me suis jamais senti détenteur d'un pouvoir quelconque en dehors des tournages. » Ce dialogue intérieur lui permet de répondre aux griefs formulés à son encontre, sans doute le passage le plus intéressant de La Soif de honte, le plus ingénieux aussi.
Puisqu'il pose toutes les questions, reprend toutes les accusations, assume tous les excès, l'accusé reconnu coupable pourrait-il être innocent ? Voilà où Nicolas Bedos veut nous emmener. Avec brio.

Dans un monastère des Balkans, par un hiver neigeux, des moines inventorient les biens de Fra Pétar, récemment décédé, et dont le legs principal est un récit oral - sur son séjour à la Cour maudite, célèbre prison d'Istanbul. Et dans cette somptueuse parabole qui inclut un gros morceau de réalité historique, le Serbo-Croate Ivo Andric (1892-1975, Nobel de littérature 1961) nous parle de l'humanité en général, des Balkans spécifiquement, et traite l'Orient et l'Occident comme les deux faces d'un même enfer - rien que ça ! Et cela sans oublier de nous faire rire et rêver.
Cela commence avec Karagöz, le ventripotent directeur de la Cour maudite, qui sait que chacun est coupable, « ne serait-ce qu'en rêve », ce qui lui permet de régir sa prison à sa guise : non pas en despote, mais en dieu de l'arbitraire, capable de vous rosser, de vous plumer ou de vous libérer quand vous vous y attendez le moins, et que les détenus révèrent pour son imprévisibilité quasi philosophique.
Voilà que Kamil, jeune Turc bien élevé et fortuné, débarque dans la prison. Son crime : avoir étudié la lointaine rivalité entre les deux fils du sultan Mehmet II et s'être intéressé au sort du vaincu, Djem, qui devint un enjeu de négociation entre la Turquie, la papauté et les royaumes chrétiens, cela jusqu'après sa mort. Or, pour raconter Djem à ses codétenus, Kamil emploie la première personne, oubliant que « je » est « un mot terrible qui, une fois prononcé, nous lie et nous identifie à jamais à ce que nous avons imaginé et dit ».
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Faut-il préciser qu'Andric, né serbe dans l'Empire austro-hongrois, en savait long sur les régimes coercitifs ? Il en sait encore plus sur la littérature : son livre est une merveille, avec ses narrations enchâssées où l'on circule sans heurt, porté par une écriture lumineuse, et ébloui par les perles d'expression que sèment ses taulards chaque fois qu'ils parlent des femmes. Celle à qui on attribue « le soleil entre les jambes ». Celle qui se promenait avec « de la paille dans une main et du feu dans l'autre ». Celle dont les yeux étaient « deux moitiés de firmament baignées de soleil et de lune ombreuse ». Mais c'est pour nous rappeler que la beauté est comme le soleil précité : elle éclaire tout mais ne sauve de rien.
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