Sarah Schmidt, Jean Le Gall, Ian McEwan... Notre sélection littéraire de la semaine
Juliette Einhorn, Anne-Laure Walter, Olivier Mony et Alexis Brocas

Découvrez notre sélection littéraire de la semaine.
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Combustion de larmes et de sang, de lait et de cendres, ce roman écorché se lit à cœur ouvert dans un éclat de lune : son aura rayonne à travers l'obscurité dans une odeur moussue de mausolée, glissant entre les ombres - monologues intérieurs, confidences avortées, soliloques d'âmes atrophiées. Entre anticipations et réminiscences, la chronologie cabossée fait des allers-retours autour de Wintonvale, en Australie. La destinée de Kitty se scelle en 1940, sa rencontre avec George, son premier amour, coïncidant avec le départ au front de ce dernier cinq semaines plus tard. À cette séparation forcée fait écho la fuite de sa fille, Eleanor, qui quittera Leon, son mari, en 1973.
Inquiète, la narration sinue au rythme brisé des pulsations du cœur. Un défilé d'acmés, de trouées, visions pantelantes d'un roman gothique à l'intensité rare. La temporalité heurtée, nous faisant découvrir les conséquences des faits avant leurs causes, suinte d'une cicatrice à l'autre, exsudant ses sueurs infectées, étirant la durée, donnant corps et volume à la menace.
Frémissante, habitée, l'écriture expressionniste, d'une beauté vénéneuse, fait bouillonner les veines, imploser les peaux écrabouillées par des sentiments, des chocs, des brûlures, des plaies dont les corps sont incapables d'absorber les stigmates. Si George est détraqué par la guerre, inapte à vivre depuis son retour, « essaya[n] t de se cacher en plein milieu de la pièce », Leon, lui, était déjà une brute ignoble avant son départ pour le Vietnam, violant Eleanor dans un cri de chacal peu après leur rencontre, en 1969, posant sur elle un « regard de rapace repérant la viande crue sur l'asphalte ».
Pour ces femmes dévorées par leurs époux, mariées l'une à un fantôme, l'autre à un ogre, porter les enfants vers la vie revient à les porter vers la mort. Badger, le grand frère d'Eleanor, s'éteint pendant que sa sœur est dans le ventre de leur mère Kitty. Résurrection indirecte, la cadette naît pour ainsi dire de la mort de son frère, dans son prolongement.
Aspirée par un mort-vivant, Kitty ne pardonnera jamais à sa fille de ne pas être Badger. D'être en vie, tout simplement, alors qu'il est mort, et même, plus tard, de devenir mère, de connaître ce privilège dont elle estime avoir été privée - elle ne se vit qu'en mater dolorosa dépossédée de sa maternité : l'enfant mort, dans cet ordre des choses inversé, a supplanté l'enfant vivante. En jouant plus tard les entremetteuses entre sa fille et Leon, un ami de classe réserviste d'Eleanor, susceptible à tout moment de partir au Vietnam, Kitty fait en sorte, subliminalement, que sa fille connaisse le même destin qu'elle : elle l'enferme dans son cercle funèbre, en tant qu'épouse d'un mari fracassé par la guerre mais aussi en tant que mère (Eleanor, elle non plus, ne pourra étreindre son enfant). Elle annule la vie qu'elle a offerte à sa fille.
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Si Kitty ne parvient pas à aimer Eleanor, elle tente en revanche de s'approprier Amy, la fille de cette dernière, se rêvant mère de sa petite-fille, la pressant contre ses seins nus pour lui donner le lait qu'elle n'a pas. La grand-mère, la fille et la petite-fille communient alors dans un cri primal, à l'unisson de deuils insolubles : Kitty pleure Badger pour le reste de sa vie - elle le porte, mort, accroché à sa poitrine dans une urne, tentant d'avaler les cendres de son « fils gris » le jour où elles se déversent par terre.
Dans ce tombeau grouillant, l'amour peut se muer en haine. Il n'est pas dit pourtant que les mots, ainsi que la symphonie des oiseaux, qui sont les amis d'Eleanor, ne sauront pas poursuivre le cycle, contradictoire et gazouillant, de la vie.

Avant Trump, un autre dirigeant à l'hubris débridée aurait eu des vues sur le Groenland. C'est du moins ce qu'imagine Alain Ayroles qui, dans La Terre verte, brode une épopée glacée (et glaçante) autour du personnage de Richard III, de Shakespeare. Le tyran, figure littéraire du mal absolu, aurait simulé sa mort en 1485 lors de la bataille de Bosworth - où il a lancé sa célèbre réplique : « Mon royaume pour un cheval ! » Dans l'album, on le retrouve accostant sur les rivages gelés de la « Terre verte », en compagnie d'un membre du clergé chargé de « restaurer dans sa splendeur l'évêché du Groenland ».
À la fin du Moyen Âge, cet évêché a bien perdu de sa splendeur, si tant est qu'il en ait jamais eu, et les derniers descendants des Vikings luttent pour survivre sur cette terre stérile en faisant commerce de l'ivoire des phoques. Laid, bossu et boiteux, Richard va pourtant conquérir le cœur des femmes par sa faconde et celui des hommes par ses armes de fer et ses manipulations.
Car cette « terre sans roi », comme le clament ses habitants, va évidemment réveiller la soif de pouvoir du cynique Richard, qui lorgne aussi le supposé trésor d'Erik le Rouge. Le récit a des allures de pièce de théâtre, découpé en cinq actes, avec des accents shakespeariens tant dans la langue, sublime, que dans ses personnages, avec une très belle figure de fou.
On y retrouve aussi les spectres et les tirades comme celle que Richard déclame, seul, face à un troupeau de bisons : « Je veux cet onguent qui édulcore le supplice des âmes dolentes et redresse les corps contrefaits, ce sortilège qui rend l'immondice désirable et l'ordure majesté, ce charme qui leste chaque mot, légitime tout acte et vous pare d'une valeur qui n'est pas à prouver. Je veux ce qui fait s'entrechoquer les volontés, fer contre fer, front contre front, crâne à crâne ! Je veux... le pouvoir ! » Le tout est servi dans des paysages arctiques à couper le souffle signé Hervé Tanquerelle, qui a déjà trempé sa plume dans la glace avec Racontars arctiques ou Groenland Vertigo et a même séjourné au Groenland. Un album ambitieux et brillant, une réflexion sur la folie des hommes, qui marquera à coup sûr l'année BD.

Des comme Jean Le Gall, de tels irréguliers, on n'en fait presque plus. Cet homme du Sud-Ouest, de ses épiphanies mélancoliques, fut d'abord, du côté du Luxembourg puis de New York, un réglementairement redoutable avocat d'affaires. Mais alors qu'il n'avait pas tout à fait quitté les rivages d'une jeunesse tristement triomphante, ce déjà grand lecteur, tout acquis à la prééminence du joliment tordu sur le droit, se réinventa à Paris, en éditeur à la tête des éditions Séguier, conçues comme un laboratoire des élégances, un cabinet de curiosités littéraires où, parmi cent pépites, les Mémoires de Helmut Berger croisent les romans de Jean-Pierre Montal, l'autobiographie de Pascal Thomas, un journal de Simon Liberati.
Désormais également chargé des éditions du Cherche midi, Le Gall, qui sait que seuls les nuages et les enfants peuvent être dissipés, est aussi romancier et fait paraître en ce printemps le plus ambitieux peut-être de ses romans, au charme un peu torve et bien réel, Dernières Nouvelles de Rome et de l'existence.
Rome donc, 1969. Nicola Palumbo est au sommet de sa plus grande gloire. Cet homme politique de 45 ans, communiste comme seuls les Italiens savaient alors l'être, c'est-à-dire parmi tant d'autres choses, vient de prendre la tête de son parti et pourrait très vite prétendre à la plus haute fonction. Sauf que finalement, tel le Bartleby de Melville, il « préfère ne pas »...
Il démissionne, quitte la politique qu'il prétend désormais abhorrer et au tumulte du monde préfère son désordre intérieur. Afin de rendre les choses irréversibles et affirmant trouver là ce qu'il cherche, un promontoire au-dessus de la société et parmi les gens, il se fait embaucher dans une boutique de vente de canapés... De là, dans la Ville éternelle, Palumbo ira d'une rencontre à l'autre (Silvana Mangano, un ami gigolo, un écrivain en panne d'inspiration) et fera l'expérience de la fugacité de ses désirs.
À quel genre appartient vraiment ce Dernières Nouvelles de Rome ? L'humour domine, c'est donc une comédie. La tristesse est prégnante, c'est une tragédie. Celle de cet homme, Nicola Palumbo, que l'on pourrait avoir déjà croisé chez Risi ou Scola ou bien dans le merveilleux Dernier Été en ville de Gianfranco Calligarich. Nulle part ailleurs qu'en Italie en tout cas, là où le désabusement est comme un art de vivre. Le héros désenchanté du roman n'aime guère son époque ; on devine que Jean Le Gall en a autant pour la sienne. L'un et l'autre mettent à se retirer du jeu une grâce infinie.

Si nos vies sont si compliquées, si l'histoire du monde ou celle de notre famille se mêlent de perturber leurs trajectoires, pourquoi les jugeons-nous en termes binaires de réussite ou de ratage ? À cette grande question, le Britannique Ian McEwan a répondu l'an dernier par un gros roman bourré d'intelligence : Leçons, qui ressort aujourd'hui en poche. N'en attendez pas de ces « leçons de vie » que l'on applique un jour pour les oublier le lendemain : McEwan n'est pas coach, il est écrivain, et si son roman promeut bien une sagesse apaisée, il faut plus de 600 pages pour y parvenir. Mais dès lors, on s'en souvient toujours.
Pour nous amener là, McEwan s'est construit un double, auquel il a prêté sa vie en y soustrayant la littérature, en y ajoutant un trauma équivoque et en bouleversant sa chronologie. Des années 1950 à aujourd'hui, on suit donc Roland (fils d'un sous-officier brutal mais pas sans vertus paternelles), qui connut le bonheur enfant (dans un camp militaire, durant le désastreux conflit de Suez), rêva de devenir un scout de l'apocalypse (alors que le monde tremblait pour cause de crise de Cuba) puis, une fois adulte, noua de belles amitiés de l'autre côté du mur de Berlin, se maria deux fois, éleva un fils, travailla dans la poésie, les cartes postales, le journalisme et les bars, vit un de ses copains rockers se transformer en insupportable millionnaire Tory et le pouvoir passer aux financiers obtus... Roland, qui remâche le regret de n'avoir pas connu la carrière de pianiste que ses dons lui promettaient et blâme cette belle prof de musique qui l'a initié à l'amour bien avant l'âge...
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Eh non, malgré cela, Leçons n'est pas un récit dépressif égayé de souvenirs érotiques : au contraire, c'est un texte remarquablement équilibré, semé d'humour et de réflexions sur notre propension à projeter nos désirs sur la vie et à crier au scandale quand celle-ci n'est pas d'accord. Tel est le monde selon McEwan : on pense trouver son âme sœur et elle nous plaque pour s'accomplir seule. On part en Allemagne devenir grand reporter et on finit mère au foyer. Et l'on se dit déçu, floué par l'existence quand nous ne l'avons été que par nos rêves.
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