OPINION. « Et si l’enseignement agricole était une des solutions à la crise agricole ? », par Bertrand Gaufryau*, directeur du lycée agricole Armand David
Bertrand Gaufryau
Bertrand Gaufryau, directeur du lycée agricole Armand David, appelle au soutien des lycées agricoles pour former les jeunes de demain, notamment sur la transition écologique.
Pour Bertrand Gaufryau, l’enseignement agricole est un levier clé pour répondre à la crise agricole. Le directeur du lycée Armand David plaide pour un soutien accru aux lycées agricoles afin de mieux former les jeunes aux défis de demain, en particulier la transition écologique et le renouvellement des générations.
Beaucoup a été dit sur la crise agricole qui heurte de plein fouet notre société si forte et si fragile à la fois. Au milieu de nos fragilités collectives - sociales, dont le pouvoir d'achat, de santé, des services publics, de sécurité -, l'agriculture s'est mise à gronder.
D'abord à bas bruit avec une action symbolique mais forte d'inversion des panneaux nommant nos villes et villages sans que le pouvoir d'en haut ne s'en soucie véritablement. Puis est venu le temps des blocages, de la hausse du ton d'agriculteurs paysans qui se sont peu à peu organisés. Les organisations syndicales leur ont emboîté le pas, les unes après les autres. Alors les uns et les autres ont rempli des carnets de doléances, reflétant une crise latente qui ne disait pas son nom, un feu qui couvait.
Crise culturelle, sociétale, avec des questions de survie, de court terme, mais aussi plus profondes nécessitant des réponses de plus grande ampleur : simplifications administratives, actions sur des versements en retard des primes PAC. Et des interrogations fortes existent sur les concurrences déloyales, qu'elles soient sociales, environnementales à l'intérieur de l'Europe, mais aussi dans le cadre des échanges internationaux. Il en est de même sur la PAC elle-même et les choix faits qui mettent encore trop souvent de côté des agricultures paysannes et des petites fermes.
La question du partage de la valeur, de la chaîne de répartition entre industrie agroalimentaire, distributeurs, prix payé ou, devrais-je dire, obole gracieusement donnée aux paysans, n'est pas la moindre. Sans omettre celle du renouvellement des générations, cruciale, qui nous relie à la jeunesse de futurs paysans désireux de s'attacher à la terre.
Techniques, outils, modèle économique, liens au territoire doivent pouvoir leur être transmis.
L'enseignement agricole est passé sous les radars à la fois médiatiques, mais aussi professionnels y compris des organisations syndicales. Ce ne peut être le cas une deuxième fois ! Ce serait à la fois inacceptable mais aussi un déni démocratique qui serait violent.
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Les jeunes interrogés ont exprimé leur passion, mais aussi leurs craintes. Légitimes. Ils doivent être toujours mieux formés car ce sont les générations à venir qui sont aujourd'hui dans les lycées agricoles. Techniques, outils, modèle économique, liens au territoire doivent pouvoir leur être transmis. Ce sont toutefois les questions liées au défi climatique qui demeurent le cœur du réacteur.
Depuis 2014, enseigner à produire autrement a engagé tous les lycées agricoles dans une démarche exigeante, mobilisant tous les acteurs afin d'accompagner les transitions vers des systèmes de production agricole plus économes, autonomes, diversifiés, générateurs de plus-value. Des savoirs et des pratiques plus vertueux.
Ainsi, les lois Egalim, la sortie du glyphosate, la réduction de l'utilisation des pesticides et le plan Écophyto sont des exigences pour des agricultures plus saines et en phase avec les défis liés au changement climatique. Mais ces transformations doivent faire l'objet d'un accompagnement volontariste par les pouvoirs publics, qu'il s'agisse de l'Etat mais aussi des collectivités territoriales. La dynamique de long terme a été enclenchée il y a plus de dix ans maintenant. Alors la ligne doit être claire : ce qui est enseigné dans les lycées agricoles est du travail patient et de long terme qui doit se poursuivre.
Il ne faut pas que les messages de pause, d'arrêt de certaines démarches viennent parasiter cette envie des jeunes futurs agriculteurs.
Les jeunes l'ont bien compris et y sont favorables. Ils sont aussi plus exigeants et parfois plus lucides que les générations passées. Sans opposer ces dernières, il faut trouver les voies et moyens afin que la transmission des savoirs puisse se faire. Quoi de mieux que de proposer que les lycées agricoles à l'issue des formations des jeunes et le temps de l'installation soient des lieux de stages pratiques, des carrefours permettant aux intelligences de se fédérer ?
En outre, il ne faut pas que les messages de pause, d'arrêt de certaines démarches viennent parasiter cette envie des jeunes futurs agriculteurs. Une fois les élections professionnelles aux chambres d'agricultures passées, les coups de menton et des propositions démagogiques comme les rapports de force mis de côtés, le travail sérieux pourra débuter. Ainsi les véritables enjeux pourront être mis sur la table.
Écrire cela à la veille des résultats aux élections professionnelles peut sembler audacieux ! Mais c'est aussi la manière la plus juste de prendre date ! Parce qu'au moment où le budget de la France est examiné, si l'éducation nationale a cette capacité de faire « rayer d'un trait de plume » la suppression de 4000 postes, la Ministre de l'agriculture doit peser de tout son poids pour aboutir là au contraire, à une pause sur la suppression des quelques 100 postes pour les lycées agricoles.
Donner les moyens de mieux former les jeunes est un impératif sociétal majeur ! Ne pas aboutir sur ce sujet serait manquer une occasion de montrer concrètement que l'Etat pose des actes clairs en regard de ce qu'il dit de cet « école » qui est « le trésor du système éducatif ». Au-delà, l'excellence reconnue aux lycées agricoles est leur capacité à se saisir des espaces d'autonomie que leur confère leur contrat avec l'État, les missions qui leur sont confiés mais aussi le fait de leur lien privilégié avec les territoires sur lesquels ils inscrivent leur action.
C'est de l'avenir des jeunes générations dont il est question et de nos agricultures.
Ces espaces ne sont pas des voies pour une concurrence accrue entre établissements, mais des outils d'une coopération utile comme des réponses adaptées pour une meilleure insertion sociale et professionnelle des jeunes en leur offrant des compétences accrues en matière de formation, d'émancipation et de construction de leur propre citoyenneté.
Car c'est de l'avenir des jeunes générations dont il est question et de nos agricultures. Il en va d'une inscription pérenne des agricultures sur nos territoires afin de les dynamiser et les faire vivre. Les jeunes doivent être formés avec les outils d'aujourd'hui pour préparer demain et non regarder en permanence dans le rétroviseur. En agriculture aussi, le « c'était mieux avant » n'a plus sa place !
*Dernier ouvrage paru « Petit éloge d'une école qui va bien - vive l'enseignement agricole », Le temps d'un Roman, collection essai, novembre 2024.