L'écrivaine canadienne aurait-elle le don de double vue ? Lire La Servante écarlate en 2025 est une démonstration des pouvoirs médiumniques de la littérature : rarement une dystopie nous aura à ce point explosé au visage, présage diabolique de la dégringolade de l'Occident. Envoûtés autant que bousculés, les lecteurs ne s'y sont pas trompés : publié en 1985 au Canada, en 1986 au Royaume-Uni et aux États-Unis, ce roman visionnaire sera ensuite traduit dans une quarantaine de langues, couronné de multiples prix et adapté en film par Volker Schlöndorff sur un scénario de Harold Pinter (1990), en opéra par Poul Ruders la même année (en 2000 ?), en série télévisée depuis 2017, en ballet, etc.
L'écrivaine s'était fixé pour règle, dans cette contre-utopie féministe, de ne rien inclure que l'humanité n'ait déjà commis, ailleurs ou avant. Sans savoir, à l'époque, qu'en mettant en scène le système totalitaire de Gilead elle agissait en triste Cassandre, préfigurant dans son conte horrifique un État fondé sur le contrôle coercitif des corps féminins. Elle cristallisait, pour les mettre en crise dans une mise à nu impitoyable, les pires extrémités du fanatisme et de l'intégrisme religieux.
La destinée de ce roman aux dons de voyance, qui n'a pas fini de résonner, est symptomatique de la force vitale des chefs-d'œuvre - il est devenu un bréviaire féministe, un appel à la révolte. Margaret Atwood, à qui l'on doit, depuis, une quinzaine de romans, une vingtaine de recueils de poésie, des nouvelles, des livres pour enfants et des critiques littéraires, a même donné, trente-quatre ans après, une suite à sa fiction spéculative, Les Testaments (2019).