La chronique de Sophie Iborra. Humour, cachez ces dents que je ne saurais voir
Sophie Iborra

Photo d'illustration
La Tribune
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Glousser, moquer, plaisanter... Bref, se marrer et provoquer le rire chez les autres est longtemps resté une prérogative masculine. Si le rire est le propre de l'homme, le bon mot, la blague, l'ironie, ou pire, la satire et l'humour noir des femmes ne faisaient rire personne, surtout pas les hommes ! Cachez ces dents que je ne saurais voir ! À croire que les montrer, pour une femme, était aussi choquant que de dévoiler un sein !
Pourtant, de tous temps, les femmes rient, se moquent, plaisantent dans les salons mondains, les chambres ou derrière leurs éventails. De Madame de Sévigné à la « Mother Fucker » de Florence Foresti, la conquête du pouvoir de rire et de faire rire fut un long chemin semé d'embûches. Jadis, la femme qui faisait rire était soit une sorcière, soit une prostituée ! Il a fallu attendre les Colette, Virginia Wolf puis Marguerite Duras pour commencer à réaliser que le rire des femmes n'était pas un symptôme d'hystérie ou une déviance de leur part. Dans une société à qui certains reprochent de ne plus pouvoir rire de tout, les femmes tirent-elles leur épingle du jeu ?
Qui n'a pas entendu le dicton « Femme qui rit à moitié dans son lit ! » ? Cette bonne vielle maxime française nous rappelle que dans l'inconscient collectif, c'est bien l'homme qui fait rire et la femme qui rit. L'humour comme arme de séduction unilatérale, cette intelligence de l'esprit fut très longtemps chasse gardée. Ce n'est qu'à la fin du XXe siècle que l'on voit enfin arriver les femmes dans l'univers du rire. Elles en feront même leur métier : humoriste.
S'autoriser à faire rire en se moquant accessoirement de ceux qui se moquent d'elles depuis des lustres et avec délectation, en voilà une belle subversion ! Il y a d'abord les pionnières, celles qui ont ouvert la voie et la voix à cette nouvelle génération reine des scènes et des médias aujourd'hui. Les Jacqueline Maillan, Sylvie Joly, Chantal Ladesou, Michèle Bernier, Valérie Lemercier, Muriel Robin ou Florence Foresti ont envahi les planches des théâtres sans laisser d'autres choix que de compter, désormais avec elles, pour rire de tout et de tout le monde.
Aujourd'hui, un tiers des humoristes sont des femmes, leurs One women show cartonnent et dans cette révolution culturelle, la nouvelle scène, s'ouvre peu à peu à elles. L'humour comme moyen de lutter contre la tristesse, les difficultés de la vie des femmes et des hommes, et une société anxiogène. L'humour est aussi une arme politique ou un vecteur d'engagement. Elles n'hésitent plus à provoquer, quitte à en choquer certains, pour défendre, en appuyant là où ça fait mal, ce qui leur paraît juste.
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Longtemps assignées au rôle d'objet dont on rit, elles prennent leur revanche en défendant un humour universel ou chacun et chacune en prend pour son grade sans distinction. On pense à Blanche Gardin, Sandrine Sarroche, Nora Hamzawi, Alison Wheeler, Camille Lellouche, ou encore à Claudia Tagbo et bien d'autres. Toutes peuvent être drôles, corrosives mordantes, faire des grimaces et même, tenez-vous bien, dire des gros mots !
Mais cette ouverture ne doit pas être l'arbre qui cache la forêt. Même si l'humour des femmes n'échappe pas aux nouveaux médias qui cartonnent auprès des plus jeunes dans l'une des industries culturelles les plus florissantes, elles restent encore aujourd'hui sous représentées. Dans le classement des 100 premiers « Youtubeurs », on trouve seulement 10 femmes et 2 à peine qui font de l'humour !
Sur Internet comme sur les scènes des festivals, les femmes comiques restent bien moins nombreuses que les hommes. Lors du dernier festival du rire de Montreux, en Suisse, elles ne représentaient que 20% de la programmation. Être drôle, encore aujourd'hui, c'est sortir du rôle que l'histoire et la société ont imposé aux femmes : beauté, discrétion et bienveillance. L'humour comme le leadership s'apprend à la condition qu'on s'y autorise.
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Outil incontestable d'émancipation, le rire féminin peut toujours être perçu comme menaçant, voire contre nature. Évidemment que les femmes sont aussi drôles que les hommes, ce qui change c'est la perception, car faire rire peut supposer de ne plus être dans la séduction, s'autoriser à être ridicule, à ironiser, à choquer ou à être vulgaires si ça leur chante. Bref, à être libres ni plus ni moins. Dans une société de plus en plus clivée, les femmes sont les premières à savoir capter l'air du temps avec intelligence et irrévérence sans hésiter à se moquer d'elles-mêmes.
Sophie Iborra