François Durif, Thibault Raisse, Mariana Enríquez...Nos critiques littéraires de la semaine
Juliette Einhorn, Anne-Laure Walter et Olivier Mony

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En écho à l'œuvre d'autobiographie collective d'Annie Ernaux, François Durif confectionne avec Torno subito un confetti littéraire en clair-obscur, patchwork de courts récits cousu à partir de blancs et de trous. Dans une chronologie éclatée, réduite en poudre et reconfigurée, il raconte par petites vignettes sa vie et son œuvre, ce qui unit l'une à l'autre. Le continuum du passé se brise pour faire émerger un théâtre intérieur dissident. C'est de cet emmêlement émouvant que procède le récit. En quête d'un « art de la discrétion », le « sculpteur-scripteur » raconte s'être représenté, lors de ses expositions, en « homme d'intérieur », en « plâtrier-peintre », avant de devenir conseiller funéraire pour en découdre avec une « colère froide » - le sentiment d'être un mort-vivant.
Cette césure dans son cheminement créatif, racontée en 2021 dans Vide sanitaire, lui a permis de se relier aux autres : se placer entre les familles et leur mort, n'était-ce pas, pour lui, devenir charge d'âme ? Se situer après la mort, et, sinon l'empêcher d'advenir, entrer en conversation avec ses facéties, s'installer dans un entre-deux ? Aider, aussi, le disparu à quitter ce monde, se faire messager entre le pays des vivants et ceux qui ont passé la frontière ? Le métier de croque-mort, ainsi, aura été pour François Durif un trait d'union entre les arts plastiques et la littérature. Entre les temporalités, la destruction et la création, entre lui-même et ses fantômes. Une manière de résoudre ses équations personnelles.
En résidence, plus tard, à la villa Médicis, à Rome, il a voulu, en « homme-orchestre », faire découler le processus d'écriture d'une activité manuelle pour faire entrer la rue dans ses œuvres; s'ancrer, ainsi, dans la matière vive, capter l'aura des êtres, toucher le monde: « Après m'être shooté aux obsèques, le temps est peut-être venu de me shooter au confetti. » Le projet de ce séjour à Rome consistait à métamorphoser, à l'aide d'un emporte-pièce, ses archives personnelles - textes, livres lus, transcriptions de phrases entendues, lettres, photos - en milliers de petites billes. Une façon de dissoudre et d'égrener ses histoires et celles qui lui ont été confiées.
Lors d'une Nuit blanche à la villa Médicis, ciseler ces rondelles de papier devant un public fut sa façon de tenir les autres dans ses mains, de les incorporer à lui en s'en détachant dans le même geste. Installation ambulante, Torno subito se transforme sous nos yeux en une machine à fabriquer des confettis. L'« écrivain-chiffonnier » découpe une ribambelle de mots pour insérer dans les siens ces serpentins textuels qui accueillent la vie des autres, les enlacer dans la même disparition, faisant de son récit une guirlande à se mettre autour du cou pour tenir debout. Se réinventant en marchand de confettis, il se fait conteur et colporteur, cite haïkus, chansons, articles de journaux, textes de Gaëlle Obiégly, de Violette Leduc, déclarations d'intention écrites par des artistes...
« Faire entrer tout un monde dans un confetti » l'aide dès lors à « organiser une vie intérieure en miettes » ; à faire parler les femmes qui vivent à l'intérieur de lui, les hommes qu'il a aimés; à écrire un tombeau à ses parents, disparus pendant l'écriture du récit. Son père, sa mère, sa grand-mère flottent entre les pages, âmes chéries devenues collerettes de papier à leur tour, projectiles tendres qui caressent en heurtant. Perforer, est-ce trouer ou valider ? Cette performance littéraire et existentielle qui serre le cœur nous entraîne avec elle dans une folle sarabande de paroles brisées et recollées. Pour contenir le vide entre nos mains, en faire des mots-lucioles.
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Torno Subito François Durif, Verticales, 256 pages, 22 euros.
Ne cherchez pas la particule. Gérard de Suresnes, ce n'est pas comme Gérard de Villiers. C'est littéralement un type qui s'appelle Gérard et qui vit à Suresnes. Dans les années 1990, il appelle depuis une cabine téléphonique la libre antenne de Fun Radio pour déclamer des poèmes peu inspirés et devient malgré lui la mascotte de l'émission trash de Max, Star System. Pour toute une génération, ce SDF de 36ans est Gérard de Suresnes, donc, auditeur qui va se retrouver à animer une émission de débats aux thèmes farfelus («Avez-vous déjà mangé avec un sosie ou autre? »; «À quel moment de la journée peut-on éduquer ses enfants? »).
Sans filtre, peu éduqué et rarement à jeun, l'ancien chauffeur routier réunit chaque jeudi soir des centaines de milliers de jeunes auditeurs qui le bombardent de questions savamment sélectionnées au standard pour le faire s'emporter et devient la star d'«une farce géante dont il est le dindon», comme l'écrit Thibault Raisse. Le journaliste, qui a notamment cosigné l'enquête sur Xavier Dupont de Ligonnès dans Society, met au service du Con de minuit son talent d'enquêteur compulsif et restitue dans une juste et touchante narrative nonfiction la vie de ce Gérard Cousin, enfant de l'assistance publique mort à 43 ans.
Les quadras d'aujourd'hui se prennent une bouffée de nostalgie non sans malaise d'avoir participé à cet « authentique dîner de cons » radiophonique, et les autres découvrent à quoi la génération du second degré et du ricanement a été biberonnée. C'est aussi l'histoire passionnante de la libre antenne, depuis l'adaptation en 1992 du concept américain de Loveline avec Doc et Difool, qui a ringardisé toute la bande FM. La concomitance de la parution de ce livre et de la diffusion de la série Culte, sur le Loft, prolonge la réflexion sur cette ouverture de l'antenne aux « vraies gens » qui ne s'est pas toujours faite sans un certain mépris de classe. Loana, Gérard... autant de sacrifiés sur l'autel du divertissement des nouveaux jeux du cirque.
Le Con de minuit, de Thibault Raisse, Denoël, 272pages, 20euros
Samanta Schweblin, Leila Guerriero, Mariana Enríquez et quelques autres: si en littérature le futur (et peut-être déjà le présent) est femme, il est également argentin. À l'heure où le pays de Borges, de Sábato, de Cortázar, sous le joug du fantasque Javier Milei, est encore en proie au bruit et à la fureur, les femmes de lettres - et non plus seulement les muses - s'imposent comme les cheffes de file d'un paysage littéraire national radical et exigeant. Un paysage qui ne vient pas de nulle part toutefois. Les « vaches sacrées » déjà citées veillent, mais surtout une femme, dont on a longtemps cru que l'influence devait plus à sa vie, ses amours, sa fortune, son cosmopolitisme et son goût (à la manière en France d'une Marie-Laure de Noailles) qu'à ses œuvres propres.
Funeste erreur. Silvina Ocampo (1903-1993) n'était pas que la femme d'Adolfo Bioy Casares, l'amie fidèle de Jorge Luis Borges (ils ont dîné ensemble, pratiquement chaque soir, durant des décennies), l'amante (peut-être) d'Alejandra Pizarnik ; c'était surtout une magnifique écrivaine, à l'univers baroque profondément singulier.
C'est elle, sa vie, toutes ses vies, son œuvre, dont Mariana Enríquez a grandement contribué à ce qu'elle soit en son pays considérée à l'aune de sa véritable importance, que la « wondergirl » des lettres argentines nous propose de retrouver dans La Petite Sœur, un portrait biographique merveilleusement empathique. Une traversée du siècle autant que des états d'âme, des solitudes, des joies terribles et des secrets d'une femme qui fuyait une société dont elle aurait pu être l'une des reines.
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La petite sœur Mariana Enríquez, traduit de l'espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet, Éd. du sous-sol, 304 pages, 22,50euros.
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