ENTRETIEN – La première dirige la maison Boucheron tandis que la seconde en est directrice des créations. Comment concilier audace créative, savoir-faire d’exception et réussite commerciale ? Entretien avec les deux « artisanes » du succès de la maison.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Quels gestes, quelles pièces vous ont fascinées lorsque vous êtes arrivées ? CLAIRE CHOISNE - Joaillière de formation, je suis très attentive à la technique. À mon arrivée, je savais déjà qu'il y avait dans l'atelier des artisans d'exception qui allaient donner vie à mon imaginaire. Ma première expérience ne l'a pas démenti. J'ai dessiné une collection intitulée Artisans du rêve [2012], en hommage à Frédéric Boucheron et à son sens de l'innovation, notamment cette façon singulière d'intercaler des tranches de diamant entre les perles pour les auréoler de lumière. J'ai imaginé la Perle au trésor, une perle grand format qui se transforme en écrin et s'ouvre sur toutes les merveilles qu'elle contient : un collier, des broches et un bracelet. C'était d'une complexité inouïe. L'atelier non seulement m'a suivie, mais a réussi ce projet un peu fou.
HÉLÈNE POULIT-DUQUESNE — Je travaille dans la joaillerie depuis toujours, mais je suis restée fascinée par le collier point d'interrogation, imaginé en 1879 et révolutionnaire à l'époque puisqu'il s'agit du premier collier sans fermoir. De forme asymétrique, il s'enfile autour du cou d'un seul geste, avec une souplesse unique due à un système inédit de lame ressort et de petits éléments assemblés. Cette icône est régulièrement réinterprétée [avec une version réversible en 2024] et je suis encore bluffée par la virtuosité de l'atelier, capable de reproduire les savoir-faire du XIXe siècle et d'y associer les techniques les plus innovantes.
Combien d'artisans réunissez-vous dans les ateliers ? H.P.D. Une vingtaine de personnes travaillent dans l'atelier historique de la place Vendôme. En novembre 2023, nous avons acquis un atelier extraordinaire de haute joaillerie, reconnu pour l'excellence de ses 60 artisans - lapidaires, sertisseurs, polisseurs... Nous sollicitons parfois des talents extérieurs pour des techniques spécifiques.
Claire Choisne, vous êtes directrice des créations de Boucheron depuis 2011. Dans quelle « philosophie créative » avez-vous emmené la maison ? C.C. Dès mon arrivée, j'ai cherché à comprendre la philosophie de Frédéric Boucheron ; je me suis plongée dans les archives et j'ai été impressionnée par leur richesse. Là où d'autres maisons travaillent autour de cinq ou six codes très lisibles, il y a, ici, une incroyable profusion d'idées. Frédéric Boucheron a, par exemple, été le premier à associer le diamant, ultra-précieux, à du cristal de roche sans réelle valeur, ce qui était très osé pour l'époque.
Vous êtes connue pour votre liberté créative. Quelles pièces en sont les plus représentatives ? C.C. L'une des passions de Frédéric Boucheron était la nature. Pour célébrer les 160 ans de la maison, j'ai exploré ce thème avec la collection de haute joaillerie Nature triomphante. Mon idée était de donner de l'éternité à l'éphémère. La collection se décline autour de trois chapitres avec notamment la série Fleurs éternelles, neuf bagues constituées de neuf fleurs enroulées autour de leur propre tige. Pour cela, nous avons utilisé un processus de stabilisation de vrais pétales grâce à une matière restée secrète, le cœur étant constitué de pierres précieuses.
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H.P.D. Avec cette aventure incroyable, nous sommes totalement sortis de l'artisanat joaillier traditionnel, allant jusqu'à utiliser le matériel de l'université Paris 7 pour réaliser des scans tomographiques des fleurs. Nos artisans se sont totalement investis et ressentent toujours de la fierté à repousser les limites des savoir-faire traditionnels. Ce fut le cas pour Nature triomphante ou pour cette collection capsule lancée en 2022 à partir de Jack, notre ligne iconique : Jack de Boucheron Ultime. Cinq pièces créées à base de Cofalit, une matière issue de déchets industriels. Qualifiée de matière dernière car elle n'est plus recyclable, elle est employée comme remblai d'autoroute et ne connaît pas d'autre usage à ce jour. Une façon aussi de travailler autour des engagements de la maison en matière de développement durable.
Nos artisans ressentent toujours de la fierté à repousser les limites des savoir-faire traditionnels
Comment avez-vous tiré parti de ce matériau ? C.C. Nous lui avons donné une nouvelle vie grâce à divers procédés de haute technologie afin d'offrir à cette matière la solidité nécessaire pour être travaillée par les artisans comme une pierre précieuse. La Cofalit est aux antipodes de ce qui est considéré comme précieux dans l'imaginaire collectif mais je suis fascinée par son aspect minéral, la radicalité esthétique de la matière brute, d'un noir intense. Une matière aussi belle que l'obsidienne, que j'ai déclinée en bracelet, broche ou puce d'oreille, parés d'or blanc et de diamants ronds.
Cette création est affaire de durabilité, est-ce aussi une façon de questionner le précieux ? H.P.D. Avant de parler de durabilité, j'ai attendu que nous ayons concrètement avancé avec des preuves à donner autour de trois piliers : « nos matières premières », « nos opérations » et « nos équipes ». L'ensemble est présent dans notre rapport Precious for the Future, dont la première édition a été publiée en 2022. Quant à la Cofalit, c'est davantage une philosophie qu'une innovation. La petite quantité que nous produisons ne va pas changer la planète, mais elle invite à requestionner la notion de précieux. Claire et moi adorons les pierres, mais nous avons la conviction que le plus gros diamant du monde n'est pas obligatoirement la chose la plus précieuse. Nous pensons qu'il faut aller plus loin en suscitant la surprise et l'émotion.
Claire et moi adorons les pierres, mais nous avons la conviction que le plus gros diamant du monde n'est pas obligatoirement la chose la plus précieuse
Hélène Poulit-Duquesne, présidente de cette maison depuis 2015, vous formez avec Claire Choisne un tandem unique. Comment fonctionnez-vous ensemble ? H.P.D. J'aurais pu être une présidente traditionnelle, obnubilée par les ventes. J'aurais alors demandé à Claire d'être plus conventionnelle, mais cela n'a pas été le cas car je suis une créative contrariée, passionnée par l'innovation. Par ailleurs, j'ai la conviction qu'il faut savoir prendre des risques. La haute joaillerie est un métier d'artisanat, et un métier d'art. Claire est une artiste, et mon rôle de PDG est de la soutenir dans sa création. Nos clients ont des désirs différents, c'est la raison pour laquelle nous produisons deux collections par an, une classique en janvier et une créative en juillet. Aujourd'hui, elles connaissent toutes les deux un vrai succès commercial, y compris les plus « risquées ». Il y a donc une prime à l'excellence, mais aussi à l'audace.
Face aux bureaux, au premier plan, la colonne surmontée de la statue de Napoléon. Au loin, les frondaisons des Tuileries... « Nous avons les plus beaux ateliers de Paris ! » assure Ngoc Le Thanh, chef d'atelier entré chez Boucheron en 1999 et nommé chevalier des Arts et des Lettres en 2024.
Et pourtant, rien ne semble altérer la concentration de la vingtaine d'artisans chargés de la réalisation des collections de haute joaillerie de la maison. « On retrouve ici l'ensemble des savoir-faire, qui se relaient à chaque étape de fabrication d'une pièce - de son dessin en 3D à la taille des pierres en passant par l'élaboration des systèmes de fermeture, poursuit Ngoc Le Thanh. Du polissage pour sublimer la lumière de l'or au sertissage qui permet de placer les pierres, retravaillées à la loupe binoculaire pour offrir une taille d'une absolue précision, au dixième de millimètre. » Ces réalisations mêlent techniques historiques et ultramodernité, patience et minutie. Un collier papillon enrichi d'onyx et de nacre demande en moyenne huit cents heures de travail. Un collier pour la collection présentée durant la semaine de la haute couture 2025 en a exigé plus de trois mille.