Le nouveau « soft power » des Métiers d’art
Sibylle Granchamp

Les 234.000 entreprises et 500.000 actifs de la filière représentent un chiffre d’affaires de 68 milliards d’euros
LTD/Joël Bonnard / Titania
Sibylle Granchamp

Les 234.000 entreprises et 500.000 actifs de la filière représentent un chiffre d’affaires de 68 milliards d’euros
LTD/Joël Bonnard / Titania
Quel baby-boomer aurait pu prédire que l'art de tailler la pierre serait un jour un métier d'avenir ? Auprès de la Gen Z, mais pas seulement, les métiers d'art et les savoir-faire français signent leur grand retour. En attestent l'effervescence autour de ces pratiques de haute voltige sur des réseaux sociaux comme TikTok ou l'explosion de la fréquentation des sites consacrés aux formations d'excellence française. Sans oublier la rénovation de Notre-Dame de Paris, qui a également été l'occasion de rendre un vibrant hommage hautement médiatisé aux 281 métiers d'art recensés dans le pays.
En plein essor, ce secteur extrêmement riche en savoir-faire d'exception demeure pourtant très fragile. Ces filières manufacturières, qui constituent dans leur grande majorité la cheville ouvrière du made in France de haute facture, ont en effet été invisibilisées pendant près d'un demi-siècle.
Époque révolue : une récente étude (« Les Éclaireurs », lancée par la Fondation Bettencourt Schueller, le Comité Colbert, le ministère de la Culture et le fonds de dotation Terre & Fils) mesure pour la première fois le poids économique considérable du secteur : les 234.000 entreprises et 500.000 actifs répartis sur le territoire représentent un chiffre d'affaires de 68 milliards d'euros, dont 14 % à l'export. Autant d'arguments qui expliquent le lancement par le gouvernement d'un plan stratégique sur trois ans (2023-2025) de 340 millions d'euros. L'objectif ? Pérenniser un tissu de production, de création et de restauration du patrimoine qui contribue à cultiver l'image du luxe et de l'art de vivre à la française à travers le monde.
Fondations privées, fédérations professionnelles, artisans, institutions publiques... C'est tout un écosystème qui travaille ensemble à la mise en lumière de cette vitrine d'excellence. De Tokyo à Abou Dhabi, d'Argentine à New Delhi, les coulisses de fabrication de notre French savoir-faire s'exportent, littéralement, à travers le déplacement d'ateliers de confection et des mises en scène in situ spectaculaires.
Et le public est au rendez-vous, comme on a pu le voir à Shanghai fin 2024 (lire La Tribune Dimanche du 15 décembre 2024) lors d'un show concocté par 17 fleurons du luxe et le Comité Colbert, complet dès le premier jour. « Ces métiers sont l'assurance-vie de l'industrie du luxe, et sans les maisons de luxe, il n'y a pas d'industrie du luxe », rappelle Bénédicte Épinay, déléguée générale de l'association, parmi les plus engagées dans ce domaine.
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Autre ambassadrice qui participe largement à ce rayonnement : la Fondation Bettencourt Schueller, véritable pionnière avec son prix Liliane-Bettencourt pour l'intelligence de la main, lancé il y a vingt-six ans, qui a récompensé plus de 130 créateurs dans 50 savoir-faire différents (lire page XIII).
« Le French savoir-faire est l'un de nos plus grands avantages compétitifs, reconnu et recherché dans le monde entier, confirme Luc Lesénécal, président de l'Institut pour les savoir-faire français. Nous le savons, nous ne serons jamais compétitifs par le prix face à certains pays mais nous le sommes par le geste, par le temps, par la qualité, par l'engagement, par les valeurs. » Des valeurs que l'Hexagone partage d'ailleurs avec l'Italie, berceau de l'artisanat d'art, qui possède elle aussi un tissu de PME extrêmement dynamique.
Ce n'est pas un hasard si ce voisin transalpin, avec lequel la France entretient un fertile terreau commun, était à l'honneur de la dernière édition de Révélations, la biennale des métiers d'art et création, ce mois de mai à Paris. Dans un marché très concurrentiel, le contexte géo-économique global incite les institutions européennes à se structurer d'avantage et à resserrer leurs liens. C'est le cas dans la filière de la mode et du luxe avec la Fédération de la haute couture et de la mode et la Camera nazionale della moda italiana, fédérées au sein de l'European Fashion Alliance.
Au niveau de la création, ces rapprochements interculturels portent également leurs fruits, comme en témoigne une exposition actuellement montrée au Grand Palais où de somptueuses tapisseries fraîchement sorties de nos manufactures nationales et dessinées par des artistes contemporains danois incarnent une prestigieuse collaboration tissée avec la Royal Danish Collection (« Tapisseries royales - Savoir-faire français et tapisseries contemporaines danoises », jusqu'au 10 août).
Il est loin le temps où le Mobilier national, héritier des joyaux de la couronne, se cantonnait à décorer les ambassades et les hauts lieux de la République. Désormais, nos pièces iconiques renaissent sous l'impulsion de signatures contemporaines audacieuses, au Salon du meuble de Milan ou à l'Exposition universelle d'Osaka. Ce mariage entre savoir-faire, création et innovation est « une spécificité très française », selon Hervé Lemoine, président des Manufactures nationales Sèvres et Mobilier national, un nouveau pôle public entièrement consacré aux métiers des arts décoratifs et au design.
Sous la tutelle de cette nouvelle institution née le 1er janvier 2025, un programme de « résidences d'immersion » invite les designers et artisans du monde entier à se plonger dans l'extraordinaire richesse de savoir-faire des manufactures et ateliers répartis sur l'ensemble du territoire, de la dentelle d'Alençon et du Puy-en-Velay à la tapisserie de Beauvais en passant par la céramique de Sèvres et de Limoges. « Nos institutions ont toujours été tournées vers la création et l'innovation, confirme encore Hervé Lemoine. Le meilleur d'innovation a vocation à devenir patrimoine. En réalité, cela fait quatre cents ans que nous élaborons des œuvres contemporaines ! »
L'objet patrimonial se réinvente sans cesse et les frontières entre métiers d'art, design et art contemporain tendent à s'effacer. Et c'est précisément dans ce renouvellement constant des écritures, des formes et des techniques que siège l'attractivité de notre French touch.
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Illustration récente : l'opération de diplomatie culturelle orchestrée en mai dans le cadre de Oui Design ! Avec ce programme parallèle à la design week de New York, conçu en partenariat avec la Villa Albertine (la prestigieuse résidence artistique française aux États-Unis), la communauté créative new-yorkaise a ainsi pu admirer l'excellence de l'artisanat et du design contemporain français à travers une scénographie faisant dialoguer les talents des deux pays. Preuve que les choses n'ont finalement pas beaucoup changé depuis Colbert : au-delà de l'éclat et de la qualité de ces objets somptueux made in France, c'est surtout leur valeur culturelle qui a vocation à briller au-delà des frontières.
Sibylle Granchamp