Corée du sud : la corruption en héritage politique
Hanna Siemiatycki, correspondante à Séoul

Des supporters du candidat Lee Jae-myung, du parti démocrate, portant des affiches de leur favori à Séoul.
LTD / Jung Yeon-je / AFP
Hanna Siemiatycki, correspondante à Séoul

Des supporters du candidat Lee Jae-myung, du parti démocrate, portant des affiches de leur favori à Séoul.
LTD / Jung Yeon-je / AFP
Ce serait une première en Corée du Sud. Un candidat inculpé pour corruption est le grand favori de l'élection présidentielle qui a lieu le 3 juin. Lee Jae-myung, ex-président du Parti démocrate, aujourd'hui dans l'opposition, totalise 49 % des intentions de vote du scrutin. Son rival du parti conservateur, Kim Moon-soo, est crédité de 37 %. La liste des chefs d'État jugés pour corruption est longue, mais avant d'entamer un mandat, cela n'est jamais arrivé.
Depuis l'officialisation de sa candidature, Lee Jae-myung est la cible de nombreux articles de la presse sud-coréenne sur ses chefs d'inculpation. Alors maire de Seongnam (2010-2018), l'édile aurait notamment permis à des sociétés privées d'engranger 314 millions d'euros au détriment des finances publiques, dans le cadre d'un projet immobilier. Puis, gouverneur de la province de Gyeonggi (2018-2021), il aurait détourné des fonds et facilité un transfert illégal de 7 millions d'euros vers la Corée du Nord via le conglomérat SBW.
Une accusation presque « classique », les condamnations des précédents présidents ayant très souvent été liées aux chaebols, ces grands conglomérats industriels familiaux tels Samsung, Hyundai ou LG group. Les électeurs semblent faire confiance au candidat Lee Jae-myung. « Ils l'estiment capable d'obtenir des résultats grâce à son expérience politique, note Jong Eun Lee, professeur assistant en sciences politiques à l'université North Greenville, aux États-Unis. Pour eux, Yoon Suk-yeol, l'ancien président conservateur destitué en avril pour avoir voulu instaurer la loi martiale, a commis un crime bien plus grave. »
La fréquence des scandales politiques a aussi entraîné la société dans une forme de lassitude, voire de désensibilisation, sans parler de cynisme sur fond de polarisation politique. « Chaque camp considère les enquêtes visant l'autre camp comme motivées politiquement, souligne Shin Gi-Wook, professeur de sociologie à l'université Stanford aux États-Unis. Les opposants accusent le parti au pouvoir d'utiliser le système judiciaire et les procureurs contre eux. » « À chaque changement de pouvoir, c'est comme un cycle de vendetta et de revanche », résume le politologue Jong Eun Lee.
L'élection présidentielle de mardi 3 juin fait resurgir le spectre de la collusion entre sphères politique et économique, mais Chong-Min Park, directeur de recherche à l'Asian Barometer Survey, affirme que « la corruption a diminué dans le pays depuis une vingtaine d'années ».
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Les liens étroits qu'entretiennent l'État et les chaebols remontent aux années 1960. Pour rattraper le retard industriel du pays à la sortie de la guerre de Corée en 1953, le dictateur Park Chung-hee instaure une politique industrielle orientée vers l'exportation. L'État, qui exerce alors un fort contrôle sur le système bancaire, sélectionne quelques entreprises auxquelles il octroie des crédits à des taux extrêmement avantageux. Ce seront les futurs chaebols. Le pays et les sociétés se développent très vite, mais le manque total de transparence financière favorise la corruption massive des dirigeants au pouvoir.
Il faudra attendre la démocratisation, dans les années 1990, pour que soient révélés les premiers crimes financiers. Une réforme impose désormais d'utiliser son vrai nom pour ouvrir ou gérer un compte. Et, pour la première fois, deux anciens présidents sont jugés en 1996 pour avoir perçu des pots-de-vin des chaebols d'un montant total de plus de 350 millions d'euros.
L'année d'après, pourtant, les deux condamnés seront graciés, ouvrant un cycle d'inculpations, de jugements et de pardons qui deviendra systématique. « Pour les présidents en exercice, les condamnations de leurs prédécesseurs renforcent leur posture de défenseurs de la justice, tandis que les grâces leur donnent une réputation de partisans de la réconciliation et de l'unité nationale », analyse Jong Eun Lee.
Les liens entre le pouvoir et les chaebols sont tellement forts que même leurs patrons condamnés bénéficient régulièrement de grâces. « Ces dirigeants sont en fait essentiels à l'économie sud-coréenne, poursuit le politologue. Plutôt que de prolonger leur incarcération, les présidents estiment plus pragmatique de les gracier en les encourageant à réparer leurs erreurs afin qu'ils continuent de contribuer à la croissance économique du pays. »
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Ainsi le patron de Samsung a été impliqué en 2017 dans une affaire de pots-de-vin avec la confidente de la cheffe de l'état de l'époque, Park Geun-hye. Surnommé le « Choigate », ce scandale avait mené à la destitution de la présidente en 2017. Condamné à deux ans et demi de prison en 2021, le chef d'entreprise a été gracié un an après. Ayant écopé de vingt-quatre ans d'emprisonnement en 2018, Park Geun-hye a, elle, été graciée trois ans plus tard.
Hanna Siemiatycki, correspondante à Séoul