AUX FRONTIÈRES (7/7) – La Haskell Free Library and Opera House est située à cheval entre l’État du Vermont, aux États-Unis, et la province du Québec, au Canada. Symbole autrefois de l’amitié entre les deux pays, elle incarne, depuis le retour de Trump au pouvoir, les crispations qui les divisent.Au pays de la bannière étoilée, le spectacle peut dérouter : à Derby Line, Vermont, minuscule petit bourg de 600 âmes, les façades des coquettes demeures de style colonial revival ont arboré longtemps des drapeaux américains et canadiens entremêlés, où la feuille d'érable fusionnait avec les étoiles du fier Old Glory. Comme une ode à une pacifique communauté transfrontalière, cet entrelacement des identités diluait un peu plus la frontière avec le Québec voisin, à l'instar des 8.891 kilomètres de démarcation largement dématérialisée séparant les deux pays de l'Atlantique au Pacifique.
Les enfants, jadis, s'aventuraient côté américain, pour pêcher ou s'acheter un soda au drugstore moyennant quelques quarters (pièces de 25 cents), quand leurs aînés sortaient le soir côté canadien dans les bars de Stanstead, la cité limitrophe de 2.800 habitants, en Estrie. Un condensé de rêve nord-américain, entre récits de John Steinbeck et de Mark Twain.
Cette douce quiétude a pris un rude coup sur le bec le 30 janvier : dix jours après la seconde investiture de Donald Trump à la présidence des États-Unis, sa nouvelle ministre de la Sécurité intérieure, Kristi Noem, a débarqué sans prévenir et fait irruption dans la bibliothèque publique, la Haskell Free Library and Opera House, pour annoncer un durcissement immédiat de la surveillance frontalière, que cela plaise ou non aux riverains.
Un bâtiment qui relie « deux nations »
Curiosité architecturale et juridique, le bâtiment, inscrit au patrimoine historique des deux pays, se trouve planté en plein milieu de la frontière, désormais jalonné de blocs de ciment rappelant plus la « ligne verte » à Chypre ou les bases américaines d'Afghanistan que les vallons paisibles de Nouvelle-Angleterre. Avant d'hériter de ces balafres, le lieu avait été soigneusement choisi : érigé en 1904 par la veuve d'un riche industriel nommée Martha Stewart Haskell (1831-1906), ce bâtiment de style Queen Anne et victorien est traversé de part en part par la ligne frontière, matérialisée par un trait noir au sol.
Maurin Picard, envoyé spécial à Derby Line (Vermont) et Stanstead (Québec)