Comment Trump bouleverse la géopolitique mondiale de la santé
Denis Lafay

Donald Trump, avec ses directives intransigeantes, menace l'équilibre international, en termes d'économie et de santé.
LTD/Jim WATSON / AFP
Denis Lafay

Donald Trump, avec ses directives intransigeantes, menace l'équilibre international, en termes d'économie et de santé.
LTD/Jim WATSON / AFP
Il n'aura pas fallu attendre longtemps avant que l'ouragan Trump commence de balayer les fondamentaux de la santé mondiale et de bouleverser la cartographie et les rapports de force géopolitiques qu'elle dessine. Dans les jours qui suivaient son installation à la Maison Blanche, le nouveau Président résiliait la participation américaine au budget de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), qui s'établissait en 2023 à 1,100 milliard de dollars de contributions « obligatoire » et « volontaire ».
Elon Musk, promu aux commandes du Département de l'efficacité gouvernementale (DOGE), mettait fin à l'agence américaine pour le développement international USAID - les près de 43 milliards de dollars alloués couvrent 42 % de l'aide humanitaire déployée sur la planète.
La nomination de Robert F. Kennedy Jr au secrétariat d'État à la Santé ne manquait pas d'effrayer : vaccino-sceptique et conspirationniste, le neveu de JFK corrélait en 2023 la survenue de l'autisme à l'inoculation de vaccins. Toutes les agences fédérales majeures dédiées à la santé (Centers for Disease Control and Prevention, Food and drug administration, National institutes of health) sont ciblées par la politique hémorragique des financements et par le fléchage idéologique ou mercantile des subventions.
Emplois supprimés, subventions de recherche suspendues, effacement de données, coopérations internationales et programmes multilatéraux hypothéqués, le tout dans un climat de terreur. Et l'énumération est loin d'être exhaustive. « La science n'est pas menacée : elle est désormais interdite », fulmine l'immunologiste et directrice de l'Institut Pasteur Yasmine Belkaïd. « Elle est le premier bouc émissaire de l'idéologie trumpiste », corrobore Anne Sénéquier, médecin et chercheur environnement santé à l'Institut des relations internationales et stratégiques. Les communautés scientifiques et médicales américaines et étrangères sont sidérées.
Voilà pour la partie émergée de l'iceberg. Sous la ligne de flottaison, les décisions et leurs conséquences ne sont pas moindres. Exemples ? Le sort réservé à l'OMS compromet la capacité concertée des nations de riposter scientifiquement et politiquement à la survenue d'une nouvelle pandémie. Celui qui frappe l'USAID met en péril les malades du sida, d'autres pathologies, ou les victimes de famine que les programmes ad hoc venaient secourir.
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Puisque la réalité sanitaire mondiale est désormais dictée par l'hybridation des santés - humaine, animale, environnementale, ou Onehealth -, le retrait des États-Unis de l'accord de Paris sur le climat et l'avalanche de mesures consacrant le climatoscepticisme de Donald Trump couvrent l'avenir de la planète d'un spectre imprévisible.
Dans ce contexte, les cartes de la géopolitique mondiale pourraient être rebattues. Aux États-Unis, les voix ont commencé d'exprimer leur désarroi. Il est peu probable que la nouvelle administration les entende, sauf à considérer que la politique peut constituer un danger domestique. « Ce qui est inévitable », confirme Anne Sénéquier. Le pays offre une photographie paradoxale : la part du PIB consacrée à la santé est l'une des plus élevées au monde, mais l'espérance de vie ne cesse pas de reculer.
La nouvelle politique ne s'apprête pas à endiguer les fléaux sanitaires (obésité, diabète, précarité des plus vulnérables, etc.). Et comme l'a prouvé la pandémie Covid-19, aucune frontière géographique ne peut faire barrage à la propagation d'une nouvelle catastrophe ; tout péril sanitaire surgissant hors des États-Unis et favorisé par le chaos budgétaire et coopérationnel affectera mécaniquement le territoire américain.
Anne Sénéquier le confirme : à terme, le leadership américain en matières industriel et de recherche devrait nécessairement tituber. Elle pointe toutefois une fine lueur d'espoir : « Quatre des dix premières organisations ou entreprises lobbyistes américaines évoluent dans le secteur de la santé, et leur intérêt est de ramener l'administration à la raison ».
Reste un invariable : la doctrine prédatrice de l'économisme, de l'immédiateté, de l'avidité, du consumérisme, de l'extension est caractéristique de l'ADN américain et attente à la santé. Or d'ici la fin du mandat de Trump, elle n'est pas près d'être contestée.
La France quant à elle n'a pas d'autre choix que de lier son sort à celui de l'Europe. « Les enjeux de santé sont devenus si colossaux que seule l'échelle d'un (pays) continent convient ». Y compris pour attirer sur son sol d'éventuels cerveaux écœurés par la purge entreprise outre-Atlantique. Or l'auteure de « Géopolitique de la santé » (Eyrolles, 2 023), l'admet : à la faveur de la pandémie Covid-19, la coordination intra-européenne a certes enregistré de substantiels progrès, mais la santé demeure un mantra voire un dogme de souveraineté nationale.
Et la popularité croissante des logiques nationalistes dans la plupart des pays européens n'augure aucune embellie dans l'intégration européenne. « Et que dire du contexte où, pour faire face à la menace russe, l'armement polarise l'attention... et l'essentiel des nouvelles priorités de financements publics ? ».
Enfin, quel avenir se réserve le pays qui brille par sa discrétion : la Chine ? « Ne tombons pas dans le piège qu'induit son silence ; elle est un poids lourd de la santé mondiale ». Et prêt à s'engouffrer dans les brèches qu'ouvrent l'isolationnisme américain au sein des instances internationales et le démantèlement de l'USAID.
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« Lors de l'épidémie Ebola en 2014, la Chine, déjà très présente en Afrique, avait démontré son savoir-faire et sa capacité de mobilisation ». Nul doute qu'elle tirera un avantage certain dans la reconfiguration de cette géopolitique sectorielle. Comme la France à une autre époque, elle mesure combien la santé constitue, dans le temps long, un puissant vecteur de soft power. Bref, le principal perdant de la politique de Trump devrait se nommer... États-Unis.
Denis Lafay