Hakim El Karoui, fondateur du Club XXIe siècle, et Frank Escoubès, cofondateur de Bluenove, lancent l’initiative « Parlons France » pour recueillir les récits des citoyens sur leur rapport à l’identité nationale, afin de dépasser les polémiques et construire un récit commun de l’unité française.
La semaine passée a une nouvelle fois démontré l'incapacité de la classe politique française à débattre d'immigration et d'identité. Le débat sur le droit du sol ou la querelle sémantique sur le mot « submersion », issu du vocabulaire de l'extrême droite, a permis de masquer le débat qui aurait pu s'engager sur la vérité des chiffres.
Un peu plus de 10 % d'immigrés en France aujourd'hui, soit plus qu'il y a quinze ans (8,5 % en 2010), moins que la moyenne européenne (12,5 %) et beaucoup moins par exemple qu'en Suisse, où il y a 30 % d'immigrés ! Aux données quantitatives, il faut ajouter une vue géographique : la population immigrée est très concentrée en France dans les grandes métropoles, notamment en Île-de-France et sur l'arc méditerranéen.
Il y a donc un effet de loupe qui déforme la perception que l'on peut avoir du phénomène, effet de loupe renforcé chaque jour par l'obsession migratoire de certains dirigeants politiques et des médias qui leur sont affidés.
Reste un beau débat qu'il faut mener et surtout ne pas laisser aux prêcheurs de haine qui voudraient dresser les Français les uns contre les autres. Ce débat pourrait être résumé par une question simple : « Qu'est-ce qu'un Français ? » Ou plutôt, à l'heure où les individus souhaitent faire entendre leur voix propre : « Qu'est-ce qui fait de moi un Français ? » Le Premier ministre veut lancer ce débat ? Tant mieux.
Cette question est majeure, car laisser la réponse à la seule extrême droite, c'est lui donner le monopole de la définition de ce qui nous unit, de ce qui nous dépasse aussi et fait qu'aujourd'hui la France vit, comme disait le général de Gaulle. Elle n'est pas figée dans le passé, elle est ce vieux socle de souvenirs, mais aussi ce principe vital qui se renouvelle et porte sa promesse d'universalité.
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Ils se tiennent à distance d'un sujet - l'immigration - considéré comme explosif et anxiogène.
Alors, nous avons décidé de proposer aux Français de faire le récit de leur France, pour construire ensemble une histoire, celle de la concorde nationale. Nous lançons cette semaine une grande démarche baptisée « Parlons France », faite de mobilisation citoyenne, de consultation en ligne et de débat en Régions. Une démarche qui se veut apolitique et transpartisane.
Quand, au cœur de la crise sanitaire du Covid-19, le philosophe Bruno Latour se saisit de l'état de sidération collective pour nous faire réfléchir posément, de manière introspective, à notre relation à la terre (avec son essai Où atterrir ?, paru en 2017), il désamorce nos peurs et nos angoisses et nous aide à nous poser quelques questions fondamentales.
Son message ? Inciter le citoyen à réfléchir à ses dépendances - de quoi dépend-on pour vivre ? - et à ses renoncements - à quoi est-on prêt à renoncer et à quelles conditions ? Ce faisant, les termes du débat public sont bouleversés. Il ne s'agit plus de s'opposer avec fracas sur les réseaux sociaux ou de répondre à un sondage éruptif, faussé par de trop simples choix binaires. Il s'agit de prendre le temps de s'écouter et de se raconter.
C'est pourquoi nous avons opté pour un format neuf, fondé sur des témoignages et des récits personnels. En ce sens, l'initiative est plus « culturelle » que statistique. Mettre des mots sur sa propre histoire - la « petite histoire » constitutive de la grande - est exigeant, nous l'accompagnerons donc par un questionnement pédagogique qui aide à la réflexion, inspiré des techniques de mise en récit.
Parlons France cible aussi ceux parmi les citoyens qui ne s'expriment jamais, soit parce qu'ils sont éloignés de la parole publique, soit parce qu'ils se tiennent à distance d'un sujet - l'immigration - considéré comme explosif et anxiogène. Aussi, la contribution de chacun pourra être écrite ou sonore, prendre la forme d'une image, d'un dessin ou d'une vidéo, pourvu que le médium symbolise un ressenti.
Elle sera aussi individuelle ou collective, exprimée en ligne ou lors d'ateliers physiques. Ainsi, après une première consultation numérique de deux mois, le débat se poursuivra dans les territoires, autour d'espaces informels d'échanges, comme cela fut le cas lors du grand débat national lorsque plus de 11000 réunions d'initiative locale ont été organisées par les maires, les associations et les citoyens.
Ce déploiement « hors les murs », au plus près des communautés, se fera dans un esprit de démocratie populaire, celui consistant à consulter les citoyens là où ils se déplacent, travaillent, consomment ou se divertissent. Dans les centres commerciaux et les salles de cinéma, dans les librairies et les cafés, sur les places publiques et les terrains de sport.
Qu'allons-nous faire in fine des témoignages ? Une synthèse permettant d'élaborer un grand récit de l'unité nationale, venu non pas des institutions d'en haut, mais des Français de toutes origines et de toutes conditions qui voudront raconter « leur France à eux » car ils savent qu'ils sont une partie d'un tout.
Alors que les prochaines échéances présidentielles approchent à grands pas et que l'extrême droite n'a jamais été aussi proche du pouvoir, nous contribuerons au débat en donnant à voir les résultats de cette consultation avec une idée simple : la France qui vit, parle et se raconte à de l'avenir !