OPINION. « Pour un nouveau leadership en santé mondiale », par le Dr Antoine Flahault , la Dr Alexandra Calmy et le Dr Michel Kazatchkine
Ensemble, le Dr Antoine Flahault, la Dr Alexandra Calmy et le Dr Michel Kazatchkine appellent à un nouveau leadership européen en santé mondiale, estimant que le retrait des États-Unis de l’OMS offre une occasion unique à l’Europe de reprendre le flambeau d’une coopération multilatérale et solidaire.
Par le Dr Antoine Flahault, la Dr Alexandra Calmy et le Dr Michel Kazatchkine
Plusieurs pays hors Union Européenne tels que la Norvège, le Royaume-Uni ou encore l'Afrique du Sud pourraient soutenir l'OMS et compenser le retrait des États-Unis.
Depuis le 20 janvier dernier, pas un jour ne s'écoule sans que l'exécutif nord-américain, dans une frénésie agitée, ne publie un nouveau décret, une nouvelle ordonnance touchant des rouages de l'État établis de longue date et parfois centenaires. Les autorités américaines fraîchement élues veulent désormais tourner la page d'une terre d'accueil et d'un pays d'asile et ouvert où tout semblait possible à tous.
Depuis l'après-guerre, les États-Unis ont exercé une influence considérable dans l'élaboration d'un ordre mondial fondé sur l'État de droit, le multilatéralisme et le système onusien. Leur aide au développement a permis un soutien inégalé dans le domaine de la santé. Citons le programme présidentiel Pepfar, lancé en 2003 par l'ancien président républicain et conservateur George W. Bush et doté en deux décennies de plus de 110 milliards de dollars pour rendre accessibles les traitements contre le VIH/sida dans 50 pays à faible niveau de revenus.
L'influence des États-Unis se traduit aussi dans le budget de l'Organisation mondiale de la santé, dont ils sont, depuis sa création, le premier donateur, tant par leur contribution obligatoire que par leurs contributions volontaires, qui se montaient à plus de trois fois leur contribution obligatoire en 2024-2025. Et la subvention annuelle des États-Unis à l'OMS a beau ne pas dépasser le cinquième de leur contribution à leur propre programme Pepfar, leur importance au sein de l'organisation onusienne dépasse largement leur seul soutien financier.
L'expertise apportée par les États-Unis en matière de santé est en effet inégalée, de la part des Centers for Disease Control and Prevention d'Atlanta, de nombreux centres collaborateurs labellisés par l'OMS et souvent situés dans de prestigieuses universités américaines, mais aussi de nombreux personnels au siège de l'organisation, à Genève, ou répartis dans les bureaux et pays où elle agit.
L'UE pourra aussi compter sur plusieurs pays européens en dehors de l'Union tels que la Norvège ou la Suisse.
Les États-Unis ont été un acteur majeur et incontournable dans le programme visant l'éradication de la variole jusqu'en 1980, puis de la poliomyélite, désormais à bout touchant de son éradication. Ils contribuent aussi largement au fonctionnement d'organisations comme le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, la Gavi ou l'Unicef pour les vaccins, sans pouvoir les citer toutes.
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L'annonce du départ des États-Unis de l'OMS est donc un séisme dans la communauté de la santé globale. Il est suivi de nombreuses répliques, avec des atteintes portées par la nouvelle administration du président Trump à l'aide au développement dans tous ses secteurs, à l'existence de l'Usaid, à la préservation des droits des femmes, des minorités, des migrants et des réfugiés, avec un gel de nombreux engagements financiers de l'État fédéral qui risque de se prolonger au-delà des quatre-vingt-dix jours annoncés.
L'heure a sonné de prendre désormais ses distances et de proposer un nouveau leadership à la place de celui abandonné par un ancien allié devenu imprévisible, lorsqu'il n'est pas hostile, faisant fi pour sa part des règles internationales. L'Europe a une occasion unique de monter au créneau et de reprendre avec les partenaires de son choix le flambeau de cette « Liberté guidant le monde » qu'elle chérit tant. L'Europe peut montrer un chemin multilatéral, généreux et ouvert, démocratique et confiant, respectueux des autres nations, cultures et peuples.
L'Europe pourrait chercher à financer la perte de la contribution des États-Unis à l'OMS et aux organismes concernés par la mise en place d'une taxe spéciale sur des services et marchandises nord-américains, par exemple les sodas et aliments ultra-transformés. Une réaction qui serait utile pour la santé publique et justifiée au regard du protectionnisme qui prévaut aux États-Unis.
L'UE pourra aussi compter sur plusieurs pays européens en dehors de l'Union tels que la Norvège ou la Suisse, multilatéralistes et fortement engagés dans la santé mondiale, ou également le Royaume-Uni, qui vient d'annoncer une augmentation de son aide au développement. Elle devra s'efforcer de construire sur ces questions un partenariat plus large, avec d'autres pays, d'autres continents partageant une vision de la santé mondiale comme un bien commun. C'est une vision que l'Afrique du Sud, par exemple, souhaite proposer au G20, qu'elle préside cette année. C'est sans délai qu'il faut s'engager à reprendre la place laissée vacante par des amis et alliés qu'on ne peut malheureusement plus feindre de reconnaître actuellement.