OPINION. « Sur l’audiovisuel public, le statu quo n’est plus possible », par Laurent Lafon, sénateur, auteur de la proposition de loi
Alors que l’audience des médias traditionnels décline au profit du numérique, le projet de holding de l’audiovisuel public revient cette semaine à l’Assemblée. Objectif : transformer en profondeur un secteur encore trop cloisonné pour faire face à la concurrence des plateformes mondiales.
Laurent Lafon
Laurent Lafon, auteur de la proposition de loi relative à la réforme de l'audiovisuel public et à la souveraineté audiovisuelle.
LTD/DR
Le constat est connu. L'audiovisuel connaît une profonde mutation technologique entraînant des changements d'usage. Le numérique remplace progressivement mais inéluctablement les médias traditionnels. Si les plus âgés continuent d'écouter régulièrement la télévision et la radio, en revanche les jeunes s'informent ou se distraient désormais sur Internet. Ne nous trompons pas, ils ne reviendront plus sur les médias traditionnels. La bascule est irrémédiable.
Ce constat a été fait à de nombreuses reprises dans des rapports émanant de parlementaires, de l'Arcom, de l'inspection générale des finances ou plus récemment de Laurence Bloch, professionnelle reconnue de la radio.
Face à cette évolution profonde, de nombreux acteurs ont compris que le statu quo n'est plus possible. L'accord entre TF1, première chaîne de la TNT, et Netflix en est une nouvelle illustration.
Dans ce paysage très concurrentiel, la France présente une spécificité : le poids de son audiovisuel public, structuré autour de France Télévisions et de Radio France. Dans un monde informationnel dérégulé, nos médias publics sont un atout, gage d'une information de qualité et du bon fonctionnement du débat public.
Mais pour le rester, ils doivent s'organiser. Un consensus se dégage sur les évolutions nécessaires : engager une transformation profonde vers le numérique, aller chercher les jeunes et les publics plus populaires qui ont quitté l'audiovisuel public, et enfin organiser une convergence des différents médias qui le composent.
Newsletter
La Tribune Dimanche
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.
Pas d'autres solutions que de se regrouper
Ces dernières années, l'audiovisuel public a essayé de réagir, avec succès souvent comme Radio France, qui a compris très tôt le potentiel des podcasts, avec retard aussi, comme France Télévisions qui a entrepris tardivement la bascule sur le numérique. Mais ils l'ont fait avec une organisation devenue obsolète. Chaque structure continue de travailler en silo, ignorant qu'elle fait partie d'un tout, l'audiovisuel public, financé par la même ressource, l'argent public. Ignorant surtout que ses concurrents sont désormais des acteurs américains puissants, Google, Amazon, Netflix, dont l'avancée technologique et la puissance financière sont sans commune mesure. Or, face à de tels concurrents, il n'existe pas d'autres solutions que de se regrouper.
Certes, les directions des entités publiques ont mis en place des coopérations « par le bas » en impulsant des projets communs. Le succès n'est pas au rendez-vous. Le projet Franceinfo, qui regroupe la radio et la chaîne d'information en continu, a les plus faibles audiences des chaînes d'information. Le projet Ici rapproche les réseaux locaux de France Bleu et de France 3. Lancé en 2018, relancé en 2023, il n'avance que très lentement. Aucune émission commune n'a été réalisée !
À chaque fois, les acteurs de terrain font remonter les mêmes difficultés : absence d'arbitrage lorsque les intérêts sont jugés contradictoires, divergences de vues entre dirigeants, insuffisante priorisation de ces projets.
Le projet de holding de l'audiovisuel public sera soumis cette semaine au vote de l'Assemblée nationale. Ce texte, essentiel pour assurer la pérennité de notre audiovisuel public, a été voté au Sénat en juin 2023. Il a depuis été plusieurs fois repoussé pour des raisons extérieures au texte (dissolution en juin 2024, motion de censure en décembre 2024). À chaque fois pourtant, une majorité de députés étaient prêts à le voter.
Cette réforme est-elle perturbante ? Sans doute. Elle remet en question certaines organisations et aussi, il faut le dire, des intérêts individuels. Est-elle atypique ? Certainement pas. Les audiovisuels publics des pays voisins ont déjà entrepris le même regroupement.
Du reste, les opposants à cette réforme proposent-ils un autre modèle ? Avancent-ils d'autres réponses pour affronter les mutations technologiques vers le numérique et bientôt l'IA ? Ont-ils d'autres solutions pour préserver notre souveraineté dans un monde des médias désormais dominé par de grands acteurs américains ? Cette réforme est une opportunité. Saisissons-la. Sinon, l'audiovisuel public sera le premier à le regretter demain.