Patricia Barbizet, présidente de l’Afep : « Nos capitaines tricolores sonnent l’alarme »
Propos recueillis par Marie-Pierre Gröndahl
Patricia Barbizet, présidente de la société d'investissement Temaris & Associés, administratrice de Total ; directrice de la Philarmonie de Paris et du Siècle ainsi que de l'Association française des entreprises privées (Afep), le 25 mai 2023 dans son...
ENTRETIEN EXCLUSIF — À la tête de l’Afep (Association française des entreprises privées), Patricia Barbizet s’élève elle aussi contre une nouvelle ponction fiscale et appelle à la création d’un « vrai marché européen des capitaux ».
LA TRIBUNE DIMANCHE — De nombreux chefs d'entreprise s'exaspèrent publiquement face aux mesures budgétaires envisagées, notamment la hausse de l'impôt sur les sociétés. Partagez-vous leur opinion ?
PATRICIA BARBIZET — Oui. Nos capitaines tricolores sonnent l'alarme. Les 117 entreprises membres de l'Association française des entreprises privées [Afep] sont implantées en moyenne dans 55 pays, elles y emploient 8,5 millions de salariés, dont 2,5 millions en France. Ensemble, elles représentent 15% du PIB national, mais 20% du total des impôts. Nos enjeux sont donc largement corrélés avec l'intérêt collectif. Ces entreprises ont besoin de signaux clairs pour défendre leurs investissements en France.
Pourquoi ?
Parce qu'elles sont largement détenues par des capitaux étrangers, pour des raisons historiques liées, entre autres, à l'absence d'un marché de capitaux européen. Ces actionnaires, majoritairement américains, votent lors des assemblées générales et des conseils d'administration. Nos entreprises doivent donc les convaincre de la pertinence de leurs investissements dans notre pays. Comme ces derniers s'inscrivent dans le temps long, toute rupture - ou incertitude - quant aux règles applicables est susceptible de les remettre en question.
Donc toute hausse d'impôt aussi ?
Les chefs d'entreprise ont dit, dès cet été, qu'ils participeraient à l'effort de redressement des comptes publics. À condition que l'augmentation de la fiscalité soit ponctuelle, ciblée et limitée. Et qu'elle s'inscrive dans une stratégie globale de baisse de la dépense publique. Ce qui n'est pas le cas des mesures envisagées aujourd'hui.
Le précédent projet de loi de finances comprenait déjà des hausses d'impôt pour les entreprises. Comment expliquez-vous que ces protestations ne s'expriment que maintenant ?
Elles s'expriment depuis des mois ! Depuis que j'ai pris la présidence de l'Afep en 2023, j'alerte sur le risque de décrochage de la France et de l'Europe face au tsunami américain et chinois. Nous y sommes. Nous vivons un moment de bascule intense partout dans le monde. Les États-Unis devançaient déjà l'Europe, mais les annonces récentes faites par Donald Trump - à commencer par la hausse des droits de douane frappant les produits européens - et par Elon Musk illustrent leur désir de renforcer encore l'attractivité américaine.La Chine, pour sa part, veut exporter de plus en plus vers l'Europe. Nos entreprises sont très exposées à cette double concurrence, dont on ne peut minimiser les conséquences. Face à l'attractivité des États-Unis, qui offrent une énergie peu chère et des facilités d'installation industrielle sans égales en Europe, les chefs d'entreprise sont confrontés à un phénomène très profond. Bien au-delà des problèmes budgétaires immédiats.
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Le budget ne doit pas aller à l'encontre des intérêts du pays à long terme.
Comment lutter contre ce décrochage ?
La réponse française ne peut pas être l'affaiblissement de notre compétitivité. C'est tout l'inverse : nous avons besoin d'accroître nos atouts dans ce domaine. La ligne de nos entreprises tient en trois mots : restaurer la compétitivité ! On ne peut pas ralentir quand le reste du monde accélère. Florent Menegaux, le PDG de Michelin, l'a expliqué très clairement il y a quelques jours. La compétitivité, c'est la condition de financement de notre modèle social, auquel les adhérents de l'Afep, comme tous les Français, sont très attachés. Définir un cap économique favorable à la croissance et à l'emploi est nécessaire pour recréer la confiance. Avec un budget orienté vers la compétitivité, ce qui suppose de ne pas augmenter la pression fiscale. Nous devons mettre l'accent sur l'innovation, la dynamisation du marché du travail, l'éducation, la formation et la simplification. Sinon, le décrochage sera inévitable.
Certains patrons s'inquiètent des propos d'Éric Lombard, notamment sur la nécessité pour les entreprises d'accepter de « voir leur rentabilité baisser ». Est-ce le cas au sein de l'Afep ?
La dernière étude sur les fractures françaises effectuée par Ipsos pour la Fondation Jean-Jaurès indique que la confiance des Français dans les grandes entreprises n'a jamais été aussi forte. Ce n'est pas un hasard : ils y voient une valeur refuge qui protège sur le long terme. La logique politique, faite de victoires de chaque parti, voire de chaque individu, diverge de la logique économique et sociale, entièrement tournée vers la compétitivité. Le budget ne doit pas aller à l'encontre des intérêts du pays à long terme. Réinventer de nouveaux impôts, notamment sur le capital, amènera immanquablement les investisseurs à placer leurs actifs ailleurs.
Les patrons s'inquiètent aussi des contraintes réglementaires en Europe. Outre la fiscalité, la simplification est-elle un autre enjeu ?
Un enjeu majeur. En Europe, on réglemente souvent, en ajoutant chaque fois une dose de complexité supplémentaire. Tout en perdant de vue les objectifs poursuivis. C'est décourageant. Les rapports d'Enrico Letta et de Mario Draghi réclament un allégement des contraintes, pour que l'Europe soit mieux armée. Les entreprises, en France, en Allemagne, ou ailleurs dans l'Union européenne, souffrent toutes de cette inflation normative et réglementaire. Simplifier de façon cohérente et massive devient indispensable. Créer enfin un vrai marché européen des capitaux aussi. Aujourd'hui, l'épargne des Européens comme les dividendes versés par les entreprises européennes partent outre-Atlantique. Nous avons plus que jamais besoin de ce marché commun des capitaux pour faire face aux investissements considérables à réaliser dans l'IA, la transition écologique et la sécurité.