Ixchel Delaporte, journaliste : « Riaumont, c’est un cran au-dessus de Bétharram »
Pauline Delassus

Le pensionnat de Riaumont, où on défendait l'idée de «redresser» les enfants.
LTD/IXCHEL DELAPORTE
Pauline Delassus

Le pensionnat de Riaumont, où on défendait l'idée de «redresser» les enfants.
LTD/IXCHEL DELAPORTE
Ixchel Delaporte a enquêté plusieurs années* sur la communauté religieuse de Liévin où, jusqu'en 2019, violences, humiliations, travaux forcés et attouchements étaient le quotidien de centaines d'enfants, placés par l'État puis par des familles. « Un bagne » où avaient lieu des « sévices » facilités par « l'inaction » des autorités, ont regretté vendredi les corapporteurs de la commission d'enquête parlementaire sur le sujet.
Après un signalement pour violences en 2010, le parquet de Béthune a lancé des investigations. Une plainte déposée trois ans plus tard permet l'ouverture de trois informations judiciaires pour « viols aggravés et agressions sexuelles aggravées sur mineur de 15 ans » et pour « maltraitance sur mineurs de 15 ans ».
Une quatrième est ouverte en 2017 concernant des faits de « détention et consultation de fichiers à caractère pédopornographique ». Ces enquêtes et les mises en examen qui en découlent ont entraîné la fermeture de l'école « hors contrat » en 2019. L'affaire est d'autant plus retentissante depuis que figure parmi les mis en cause Philippe Vedovini, le grand-père du petit Émile, tué au Haut-Vernet.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Comment expliquer que pendant soixante ans des centaines d'enfants ont été maltraités dans une institution subventionnée par l'État ?
IXCHEL DELAPORTE — Le père Albert Revet, qui a créé l'institution en 1960, était un homme charismatique et manipulateur. Sous un prétexte charitable, il a tissé une toile d'influence, il s'est mis dans la poche les préfets, les juges, les notables, la mairie socialiste de Liévin. Il y a une alliance objective entre ces acteurs locaux qui doivent faire placer beaucoup d'enfants défavorisés en déshérence. À Riaumont, les fratries sont acceptées et les tarifs sont bas. L'institution est une solution aux problèmes sociaux que personne n'a alors envie de résoudre.
Les maltraitances subies n'étaient pas connues des autorités ?
Si. Les enfants étaient mal nourris et rachitiques. Ils allaient à l'école communale et à la piscine, les agents municipaux voyaient les traces de coups sur leurs corps. La première à lancer l'alerte est professeure de français au collège public de Riaumont. Des juges de Béthune recueillent la parole d'enfants qui se disent malheureux, mais ils n'osent pas encore en dire plus.
L'omerta a perduré parce que ça arrangeait tout le monde, y compris des associations de la protection de l'enfance. L'État a payé pour que des enfants soient maltraités. Le père Revet recevait des subventions et des dons, mais il rationnait les enfants, ne chauffait pas les locaux et n'installait pas l'eau chaude.
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Les témoignages que vous avez recueillis décrivent comment les enfants étaient contraints à un travail manuel éreintant.
Les enfants construisaient eux-mêmes les habitations en pierres de taille de Riaumont. Comme des esclaves. Les punitions infligées par les encadrants, religieux et laïcs étaient physiquement violentes et humiliantes. On les envoyait marcher pendant 30 kilomètres en autonomie. Ils n'étaient pas soignés ou alors en cas d'extrême urgence. Et beaucoup ont été victimes d'agressions sexuelles et de viols. Riaumont, c'est un cran au-dessus de Bétharram.
Vous décrivez aussi un embrigadement idéologique des enfants.
À Riaumont, on défend l'idée de « redresser » les enfants, de les sauver, en les amenant à devenir des soldats du Christ. Le pensionnat dépend spirituellement de l'abbaye de Fontgombault proche de la fraternité intégriste Saint-Pie-X. Les encadrants ne cachent pas leur proximité avec l'extrême droite, avec les milieux royalistes, avec les « para ». Le père Revet, soutien du Front national dès sa création, valorisait l'imaginaire des croisades, de la colonisation et du pétainisme.
En 1988, des pensionnaires ont été emmenés à l'enterrement de Roger Holeindre, proche de Jean-Marie Le Pen. De même les 1er mai aux rassemblements du FN ou encore au Puy-du-Fou. Aujourd'hui Riaumont est notamment défendu par les ultranationalistes du Parti de la France.
La Ddass n'a pas réagi ?
Ses agents ont écrit des rapports mi-figue mi-raisin, disant qu'il y avait aussi de bonnes choses de faites au pensionnat. Ils demandaient que les éducateurs soient mieux formés, que les sanitaires soient rénovés. Mais ça n'a jamais été fait. Et l'impunité s'est installée.
Le père Revet meurt en 1986, pourtant les sévices se poursuivent jusqu'aux années 2010. Comment l'expliquer ?
Revet a donné la tonalité. Les prêtres et éducateurs qu'il recrute et qui lui survivent se comportent comme lui. En 1989, quand l'État retire l'agrément au pensionnat, il crée une école privée hors contrat au sein du « village », où sont inscrits des enfants de familles catholiques traditionalistes. Ils échappent à partir de là aux inspections. En 2001, un élève se suicide, dans l'école. Il y a une enquête et un non-lieu.
L'un des religieux de Riaumont est Philippe Vedovini, le grand-père d'Émile, le garçonnet tué au Haut-Vernet. Que disent de lui les anciens élèves ?
Il y est resté deux ans, dans les années 1990. C'est l'un des plus violents selon les témoignages. Il est accusé de viol par un ancien d'élève qui a déposé plainte en 2013 contre deux moines et deux laïcs. Philippe Vedovini a été placé sous le statut de témoin assisté dans la procédure.
Ces crimes sexuels n'ont jamais été dénoncés auparavant. Pour quelle raison ?
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Ce sujet est un tabou dans la société et encore plus dans les milieux religieux. On constate la même chose dans l'affaire de Bétharram. C'est la honte suprême pour les victimes. Le père Revet les observait sous la douche, il examinait les pénis pour voir s'ils étaient lavés, il frappait les enfants qui faisaient pipi au lit. L'État a une grosse responsabilité dans cette affaire. L'Église aussi. Le diocèse d'Arras savait que Riaumont était problématique mais ils sont restés silencieux. Même lorsque l'ancien prieur de la communauté a été mis en examen pour détention d'images pédopornographiques.
Pauline Delassus