Athlétisme : les lanceurs en quête de lumière et de reconnaissance
Poids, marteau, disque, javelot… La confrérie a le sentiment d’être mis de côté, quand d’autres disciplines s’approprient la lumière. Les Mondiaux s’ouvrent samedi à Tokyo.
Damien Burnier
Le Français Yann Chaussinand lors de l'épreuve du lancer du marteau masculin aux Championnats d'Europe d'athlétisme de Rome, le 9 juin 2024.
LTD/Jean-Marie Hervio/KMSP via AFP
Elle ferait son petit effet devant la machine à café, la médaille des Mondiaux de Tokyo, le lundi matin au bureau. Yann Chaussinand, quatrième performeur de l'année au marteau (88,91 mètres), a des raisons d'y croire. Tout en se doutant que son quotidien de contrôleur de gestion dans une entreprise de BTP n'en serait pas chamboulé.
A 27 ans, le Clermontois pourrait tenter de se consacrer pleinement à son sport. « Jouable », dit-il, mais fragile. « Il ne faudrait pas qu'un sponsor me lâche. Car on ne signe que pour un an [et non une olympiade], il n'y a pas de visibilité à terme. Même à mon niveau, je n'ai pas de contrat d'équipementier. » Pas de marge non plus pour professionnaliser son coach de père, David, 11e aux JO de Sydney, en 2000. « J'ai essayé de lui laisser mes aides de club. Peut-être que ça va bouger via l'Agence nationale du sport, c'est en cours. Mais ça reste léger. »
Telle est la réalité dans le cercle des lanceurs étoiles. Elle peut s'avérer contrastée - l'Allemagne et l'Europe de l'Est ont une tradition - mais en restant éloignée de l'opulence et des belles lumières. Quand les têtes pensantes du Grand Slam Track ont promis de revigorer l'athlétisme, ce fut à grandes foulées : des courses, rien que des courses. Pas de place pour les concours, comme le symbole d'une hiérarchie. Et encore moins les lancers, qui restent à la traîne par rapport aux sauts.
La perche a sa perle, Armand Duplantis, et un feuilleton de records du monde assuré. Tandis que la longueur et la hauteur gardent une teinte prestigieuse, héritée de grands duels (Carl Lewis-Mike Powell) et d'icônes du passé (Javier Sotomayor).
Bouche-trou entre deux courses
Sur le circuit référence de la Diamond League, riche de 14 étapes, les invitations se font au compte-gouttes. Avec six apparitions, le poids et le disque féminins, ainsi que le javelot masculin, sont ceux qui s'en sont sortis le mieux cette saison. Quant au marteau, qui a le désavantage de détériorer la pelouse et de générer des frais supplémentaires, il a été réduit à trois programmes additionnels (à Oslo, Eugene et à Chorzow). Autrement dit, pas de voyage aux finales de Zurich pour Chaussinand & Co.
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Heureusement, dans cette confrérie des corps larges, on a les coudes serrés. « Le fait de se sentir mis de côté renforce la dimension communauté, atteste Mélina Robert-Michon, vice-championne olympique du disque 2016 et double médaillée mondiale [2013, 2017]. On essaie d'être solidaires car on a les mêmes problèmes. La difficulté rassemble. »
Elle tient à une exposition morcelée, confinant à un rôle de bouche-trou entre deux courses à retransmettre. « On nous dit qu'on ne montre pas les lancers car ça n'intéresse personne, poursuit l'athlète de 46 ans. Mais si on voit un essai tous les quarts d'heure, comment s'imprégner de la bataille qui se joue et s'identifier ?»
Le poids a élargi l'horizon en créant des manifestations en centre-ville. Pas simple à dupliquer pour les autres. « Peut-être qu'il faudrait ajouter de la nouveauté en s'inspirant des relais mixtes, suggère Lolassone Djouhan, frais recordman de France du disque (70,25 mètres). Les lanceurs se préparent un an pour trois essais en championnat, et six autres en cas de finale. C'est très court, surtout sans autre possibilité de briller. » Seuls rendez-vous spécifiques dans le calendrier, la Coupe d'Europe et les championnats de France hivernaux des lancers, à l'écho médiatique proche d'une convention philatélique. Et aux primes inexistantes.
« En France, je suis la seule à vivre réellement du lancer, relève Mélina Robert-Michon. Car pour ça, il faut être médaillé. On en revient à la question de l'exposition et des sponsors. Quand vous êtes un jeune lanceur performant et que vous voyez des sprinteurs, bien moins hauts dans la hiérarchie, avec un partenaire et un équipementier, c'est dur de rester motivé. » « Les gabarits puissants vont se tourner vers le rugby, où l'on gagne sa vie même en deuxième et troisième division, complète Yann Chaussinand. Résultat, on manque de densité et d'émulation. »
Eldorado turc
L'histoire contemporaine du lancer français n'est pas pour autant vide de podiums mondiaux. De Manuela Montebrun à Alexandra Tavernier, en passant par Quentin Bigot (tous en marteau), et bien sûr Mélina Robert-Michon, porte-drapeau à Paris 2024.
« Il y a souvent eu un lanceur pour sauver le bilan, mais ce n'est pas pour autant que la fédération les a présentés comme des fers de lance, pointe Lolassone Djouhan. Ce n'est pas une critique, c'est juste que ce n'est pas dans les mœurs. » Dix fois champion de France, lui a un temps été dans le dispositif de la Ligue professionnelle, qui lui versait 1090 euros mensuels. Il suit aujourd'hui une formation rémunérée, mais son budget sportif est chiche : 9000 euros annuels, « alors qu'il en faudrait 50.000 » pour faire les choses bien.
C'est un brin désabusé qu'il observe les migrations auxquelles est sujet l'athlétisme jamaïcain, bien plus branché couloirs que concours. Médaillés à Paris, Rojé Stona (or, disque) et Rajindra Campbell (bronze, poids) vont ainsi passer sous bannière turque, moyennant 500.000 euros à la signature et jusqu'à 30.000 euros mensuels. En étant aussi au fait que la Turquie a la prime olympique particulièrement généreuse. « A ma connaissance, glisse Djouhan, une vingtaine de collègues se sont portés candidats [pour ce système de naturalisations]. Même s'il aime son maillot, il n'y a pas un athlète qui dira non à l'idée de mettre sa famille à l'abri. »