« Qui est le plus stupide, vous ou moi ? » : quand les sportifs subissent les foudres des parieurs en ligne
Le joueur de tennis français Gaël Monfils a marqué les esprits en répondant dans une vidéo à des parieurs mécontents qui l'insultaient. Une manière de dénoncer un phénomène qui inquiète le monde du sport professionnel.
Aurélien Quéméner
Le Français Gaël Monfils rend la balle au Français Ugo Humbert le deuxième jour des Championnats de Wimbledon 2025 au All England Lawn Tennis and Croquet Club, le 1er juillet 2025.
LTD/Adrian Dennis / AFP
Gaël Monfils a frappé pleine balle. Le 10 juin dernier, après sa défaite lors du premier tour du tournoi de Stuttgart contre le jeune talent américain Alex Michelsen, l'ex numéro 6 mondial a publié une vidéo en anglais sur Instagram dans laquelle il interpelle les internautes fâchés par sa défaite. Mettant ainsi en lumière une pratique devenue monnaie courante dans le sport de haut niveau depuis une quinzaine d'années : « Vous voulez parier sur moi ? Vous écrivez que je suis une merde, je sais que je suis une merde, nous savons tous que je suis une merde, et vous voulez quand même parier sur moi ? Qui est le plus stupide entre vous et moi, honnêtement ? ».
Les paris sportifs, pratique en pleine explosion en France, ont été légalisés en 2010 avec la création de l'Autorité de régulation des jeux en ligne (ARJEL), et se sont rapidement mués en une opportunité d'investissement et de gains financiers : moyennant un dépôt d'argent et une vérification d'identité sur une des quelques quinze plateformes de jeu agréées, n'importe qui peut miser de l'argent sur le sport ou le sportif qu'il désire.
Il s'agit principalement d'une pratique masculine, puisqu'ils comptent pour plus de 80% des parieurs recensés. « Les sports les plus populaires en France sont aussi ceux qui enregistrent le plus de paris sur les plateformes, à savoir le football, le basketball, le tennis et le rugby », observe Thomas Amadieu, sociologue spécialiste des jeux d'argent. Mais ce ne sont pas les seuls sports touchés par cette pratique : l'athlétisme, le biathlon ou même le football australien figurent parmi les disciplines proposées sur les plateformes de paris en ligne.
Frustrés par la défaite de leur joueur, sous couvert d'anonymat, certains s'en prennent directement aux sportifs via les réseaux sociaux en les couvrant d'insultes et de menaces, souvent à caractère raciste ou sexiste. Gaël Monfils n'est pas le seul joueur à avoir été visé par ces parieurs. L'an passé, à l'issue de sa défaite lors du premier tour de l'US Open, la Française Caroline Garcia avait elle aussi été victime de messages très violents sur ses réseaux sociaux : « tu devrais penser à te tuer » ou encore « j'espère que ta mère va bientôt mourir » pouvait-on lire parmi les messages reçus par l'ex-numéro 4 mondiale.
« La nouvelle génération est plus confrontée aux messages haineux en ligne que l'ancienne. Lors de l'émergence des paris sportifs au début des années 2000, on ne retrouvait pas cette violence verbale qui s'est amplifiée avec les réseaux sociaux »,regrette l'ancien joueur de tennis professionnel Rodolphe Gilbert, reconverti en entraîneur et commentateur. Car les internautes peuvent désormais interagir directement avec les sportifs via X et Instagram en particulier.
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La psychothérapeute Francisca Dauzet partage elle aussi ce constat : « Aujourd'hui la violence est présente sur les réseaux sociaux d'une manière générale, et les athlètes de haut niveau, qui sont très exposés, en subissent plus facilement les effets. Il y a une colère générée par les parieurs quand ils perdent, mais cette dernière est aussi présente avant de parier. Ils se permettent alors de faire n'importe quoi sous couvert d'anonymat, ce qui leur donne une impunité qui renforce la violence de leurs propos ».
On leur dit "tu es trop grosse, trop musclée, ta tenue est comme ci ou comme ça", qu'elles obtiennent ou pas les résultats escomptés, mais pire si elles ne les atteignent pas.
Francisca Dauzet, psychiatre
Certains s'habituent, mais d'autres peuvent se retrouver plus fragilisés face à ces menaces. C'est particulièrement le cas de ceux qui pratiquent des sports individuels, comme le tennis où l'on est moins entouré, rappelle Rodolphe Gilbert. Contrairement aux footballeurs ou aux rugbymen, les tennismen ne bénéficient pas de la protection d'un club, et les insultes sont dirigées vers eux plutôt que vers une institution, les rendant d'autant plus vulnérables.
Certains sportifs de haut niveau ont donc fait le choix de se retirer en partie ou totalement des réseaux sociaux. De leur côté, les athlètes féminines sont particulièrement attentives au contenu qu'elles postent sur Internet. « Elles sont plus facilement touchées que les garçons car elles subissent des dénigrements d'ordre physique plus marqués que les hommes. On leur dit "tu es trop grosse, trop musclée, ta tenue est comme ci ou comme ça", qu'elles obtiennent ou pas les résultats escomptés, mais pire si elles ne les atteignent pas évidemment »,déplore Francisca Dauzet.
Mais ces précautions n'influent pas sur le cœur du problème, en l'occurrence les parieurs dangereux. Thomas Amadieu rappelle encore que la libéralisation des jeux d'argent et le marketing entourant les paris sportifs permettent d'expliquer ce phénomène : « La France est un des seuls pays qui n'a pas de véritable régulation de la publicité des jeux d'argent. Dans d'autres pays européens, il est interdit de diffuser des publicités pour des sites de paris en ligne pendant un match, ce qui n'est toujours pas le cas ici ». Il appelle à une meilleure régulation de l'offre publicitaire, car réduire la promotion des jeux d'argent pourrait minimiser l'attrait de certains pour cette pratique, conçue pour être extrêmement addictive et qui peut mener à des comportements déviants.
Sollicitée par nos soins, l'Association française du jeu en ligne (AFJEL) répond par la voix de l'un de ses représentants qui assure « condamner les dérives inacceptables de certains parieurs ». Celui-ci pointe au passage les « les centaines de sites de paris sportifs illégaux, qui rassemblent 4 millions de joueurs, soit autant que les sites de paris sportifs légaux ». Avant d'assurer que l'AFJEL « travaille en collaboration avec le gouvernement pour sécuriser l'espace numérique et lutter contre ce fléau ».