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Stratégie - La Tribune AURAManagement - La Tribune AURA

L'art de parler faux

Acteurs de l'économie

Publié le 20 octobre 2006 à 13:11 - Mis à jour le 25 février 2014 à 15:22

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« Promis, j'arrête la langue de bois », de Jean-François Copé

Plus que le mépris, c'est la colère qui domine à l'achèvement de l'essai. Colère, parce qu'au-delà de la vacuité du récit, surgit une stratégie rusée de manipulation. Sous l'écorce d'un titre choc relayé par une poignée d'aveux faussement sincères égrenée en introduction, Jean-François Copé place sous l'hypnose du « parler vrai » le lecteur. Ainsi conditionné, ce dernier assimile de manière subliminale les informations à une vérité. Toute distanciation critique est rompue, et il subit une instrumentalisation rigoureusement et redoutablement efficace. La campagne de promotion y fut calquée ; elle connut son point d'orgue lors de l'émission dominicale de Michel Drucker, temple du parler faux et de la complaisance maquillés sous quelques artifices qui s'escriment à démontrer l'inverse.
L'essai, propagandiste, vise à restaurer l'image du politique et des gouvernements Raffarin et Villepin. Il permet à l'auteur de distribuer les bons points et d'exhiber sa servilité à ceux qui lui serviront plus tard, de brocarder ceux qui lui sont désormais inutiles ou ne peuvent plus lui nuire, et de placarder son programme pour les prochaines élections législatives et surtout municipales. Meaux, qu'il administre depuis dix ans, fait d'ailleurs l'objet d'un traitement de faveur. Et pour illustrer la « passion » qu'il voue à son mandat de maire et à sa commune, il ne recule devant aucun levier. Y compris l'éculée et populiste rivalité entre « Paris, où l'on a le sentiment que rien n'avance, que ça piétine » et « la ville où, au contraire, ce que l'on décide, ça va se faire ?Editions Hachette Littérature, 261 pages, 19 euros? ».
Tout en prenant soin de démontrer l'intérêt, pour une municipalité provinciale, d'être dirigée par un ministre auquel on ne refuse guère les crédits… Le grand écart est douloureux.

Allégeances

« Villepin magistral », « Borloo, personnage incroyable », Gaymard victime d'une « très dure polémique » et parti avec « beaucoup de dignité », Dominique Ambiel, célèbre (!) conseiller en communication de Jean-Pierre Raffarin, « chaleureux et disponible »… Quant au « très courageux » Thierry Breton, son ministre de tutelle « qui symbolise la pleine réussite d'un recrutement issu du privé vers le monde politique » - Francis Mer, par ailleurs mentionné pour « ne pas résister à la leçon de morale », appréciera-, il concentre l'acte manipulateur de l'auteur; en conclusion d'une pleine page de dithyrambe, Jean-François Copé craint qu'en « disant ainsi tout le bien que je pense de lui, j'imagine que s'il y avait un millimètre de mauvais esprit chez un lecteur, celui-ci pourrait s'inquiéter : on croyait que l'auteur de ce livre arrêtait la langue de bois? Alors une anecdote. Une seule ». On attend un regret, voire une divergence. En guise de semonce, l'auteur partage une… louange supplémentaire et édifiante : Thierry Breton applaudit la réforme fiscale présentée par son subordonné devant les parlementaires UMP, faisant preuve là « d'un fair-play, d'un petit geste qui, en fait, en est un grand » dans un aréopage dominé par le « I'm firt, no body is second ». Une nouvelle fois, Jean-François Copé déstabilise le lecteur et l'enferme dans une croyance mécanique.
La liste des allégeances et des flagorneries est longue. Pire, et troublant, même TF1 est honorée : « J'ai mesuré combien une large part de la presse écrite haïssait TF1 et saisissait là l'occasion rêvée de cogner la première chaîne privée de télévision française » (…) « Je branche LCI - c'est sur cette chaîne que l'on apprend immédiatement les informations dont on a besoin - et ça tombe bien, car ce matin j'ai besoin d'être très au fait de l'actualité. La même LCI qui rythme chaque événement de notre vie politique, et que regardent les décideurs dans ces périodes où tout paraît suspendu »… De quoi assurer un traitement de faveur sur les canaux « Bouygues » lorsque le ministre ou le candidat Copé le jugeront nécessaire.

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L'essai prend pour fil conducteur la vie gouvernementale à laquelle il participe depuis 2002, en qualité de porte-parole du gouvernement, de secrétaire d'Etat aux relations avec le Parlement - son prédécesseur Jean-Jack Queyranne est humilié - puis du budget. Les poncifs son pléthore : « Le temps perdu ne se rattrape pas toujours » (…) « Il faut survivre, dans le succès comme dans l'échec » (…) « A 41 ans, le choix de consacrer ma vie à la politique, je l'assume, car ce qui m'anime, c'est la passion » (…) « L'une des règles d'or est de ne jamais prendre la grosse tête » (…) « La règle d'or est de savoir s'entourer »… Le ton est affadi, le vocabulaire infantilisant, les expressions sont parfois puériles et pénétrées d'un condescendance irritante et caricaturale. Objectifs : « faire proche » et polir le personnage en gommant toute aspérité et en comblant toute faille. La sémantique est exploitée avec malice - les chapitres ont pour titre « Les grandes épreuves », « Les sujets qui fâchent » -, saupoudrant en préambule de chaque entame quelque fausse repentance et modestie pour ensuite mieux répandre le message. Exemples? Le « couple infernal des ministères des Finances et des Affaires sociales » qui, à l'heure de « la bataille pour l'emploi », décide, héroïque, de travailler main dans la main. Ou encore, lorsqu'il téléphone « personnellement » à tous les quidams outrés par le contenu de la lettre d'accompagnement de la déclaration d'impôt, et qui s'avouent « ébahis que leur ministre » les joigne ainsi, « pensant même au début à un canular ».
Le reflet vertueux de l'image est habilement dilaté, embelli, dans le miroir de ces contritions duplices, assurant aux ministres l'exonération de leurs responsabilités personnelles. Il en est notamment, et de manière éhontée, sur la crise des banlieues. L'auteur bannit tout ce qui peut faire obstacle à la fiabilisation de sa propagande. Ainsi de vitupérer les « ravages de la philosophie décliniste, de Sartre à Baverez », laquelle pourtant, dans son essence et en dépit de formes critiquables, constitue une expression indiscutable de « parler vrai ».
Difficile d'extraire une analyse pertinente, une prospective séduisante, puisque tout concourt à crédibiliser un jeune quadragénaire en pré-campagne et pressé d'assurer son avenir. L'essai n'aurait rien de honteux s'il s'affichait tel qu'il est : un programme ministériel et électoral, plutôt que se couvrir du vernis du « rejet de la langue de bois » pour instrumentaliser les lecteurs. Lesquels sont déjà 20 000 à s'être procuré l'objet. Combien d'entre eux se sont laissés prendre au piège?

Acteurs de l'économie

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