Crise, finance et comptabilité : qui ment ?
Christian Saint-Etienne, professeur au Conservatoire national des arts et métiers, membre du Conseil d'analyse économique
Christian Saint-Etienne, professeur au Conservatoire national des arts et métiers, membre du Conseil d'analyse économique
L'économie analyse la production et l'échange. Mais c'est la comptabilité qui évalue si la production et l'échange créent ou détruisent de la valeur. Il n'y a rien de plus soporifique que les alignements de chiffres comptables. L'artiste éveille les sens par le fruit de son imagination. Le comptable tue le sens par absence d'imagination. Tel est le lieu commun.
Et, pourtant, rien n'est plus faux. La comptabilité est l'art de saisir un réel fugace et de le mesurer sur la base de conventions et de normes qui sont autant de constructions intellectuelles et d'actes de foi. Entre le comptable et le peintre ou le musicien, n'est pas le plus artiste celui qu'on croit !
La crise financière qui dévaste le monde développé depuis deux ans en apporte la preuve. La comptabilité appliquée à la banque, c'est-à-dire l'art appliqué au mensonge, produit des fulgurances qui dépassent celles du Titien ou de Vinci. Si ces derniers peuvent nous subjuguer par les décalages de perspectives et les jeux de couleurs, ils ne pourront jamais nous convaincre qu'un songe positif peut sublimer une noire réalité. La comptabilité appliquée à la finance y parvient sans peine.
C'est ainsi que, selon les conventions utilisées, les comptes d'une banque font apparaître un profit de 1,5 milliard d'euros qui rend compte d'une perte du même montant selon des conventions plus sages. Le peintre fasciné voit le comptable transformer sans effort des ravins en montagnes orgueilleuses ! L'Etat, avide de recettes fiscales, taxe avec alacrité des bénéfices imaginaires. A-t-on vu le peintre renoncer à la toile pour peindre le ciel ?
Qui peut alors distinguer le réel de l'imaginé ? Tel est le rôle du commissaire aux comptes qui, en son académie, doit distinguer l'art officiel de la déconstruction supposée avant-gardiste.
Prenons un exemple dans le monde réel : que vaut un immeuble ? Le sage dit que l'immeuble vaut la valeur présente des loyers futurs anticipés. Le prudent dit qu'il vaut ce qu'il a coûté, correction faite des variations des prix des actifs comparables. Le financier dit qu'il vaut le prix du marché lorsque l'on est au sommet d'une vague spéculative et ce que le gouvernement paiera pour le racheter en bas de cycle.
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Le commissaire aux comptes est censé dire le vrai. S'il retient le principe du "mark to market", imposé par les normalisateurs anglo-saxons, il croira le financier. S'il retient la valeur économique, il rendra hommage au sage. Mais, ce faisant, si l'immeuble peut être vendu temporairement plus cher que sa valeur économique, dans une phase spéculative, il spolie le petit actionnaire d'une société immobilière qui détient l'immeuble et peut le revendre à bon prix à un tiers ami. S'il suit le prudent, il devra compléter la valorisation retenue par des notes explicatives pour justifier les corrections acceptées.
Prenons un exemple dans le monde de la finance : que vaut l'obligation représentative d'un crédit titrisé, c'est-à-dire justement transmuté en obligation, comme le plomb en or ? Le sage dit qu'elle vaut la valeur des crédits qui seront effectivement remboursés. Le prudent dit qu'elle vaut ce que valent les crédits multipliés par les probabilités historiques de remboursement. Le financier dit qu'elle vaut ce que détermine l'agence de notation qu'il aura payée pour lui donner une valeur.
Le commissaire aux comptes n'a pas les moyens physiques pour aller évaluer la capacité des débiteurs à rembourser. Il peut appliquer, comme le prudent, des probabilités historiques de remboursement par sondage aléatoire. Il ne peut juridiquement totalement ignorer la valeur donnée par l'agence de notation. Il devra donc exprimer une opinion sur la régularité, la sincérité, et l'image fidèle des comptes annuels et consolidés. Il doit vérifier la sincérité et la concordance, avec les comptes annuels et consolidés, des informations financières adressées aux actionnaires.
Mais la certification du commissaire aux comptes n'a pas pour objectif de délivrer un certificat de bonne gestion et encore moins de garantir la pérennité des résultats. De plus, le commissaire travaille dans un contexte de bonne foi. Sauf à prouver que celui qu'il audite ment, et dans ce cas il est tenu par la loi de le dénoncer à la justice, il doit supposer que son client est honnête.
C'est donc dans la durée, en appréciant année après année l'écart entre les informations qu'on lui donne et les réalités qu'il observe, que le commissaire aux comptes se forge une idée de l'honnêteté et du professionnalisme de son client. L'audit dans la durée est donc le seul véritable instrument de transparence sur les comptes.
Etrange retournement. C'est par l'observation patiente des comportements dans la durée que le commissaire aux comptes transforme l'art en science. L'audit est une science comportementale par laquelle le chasseur de chiffres, armé de sagesse et de prudence, traque le vendeur d'illusion pendant l'antique durée de ses migrations.
Christian Saint-Etienne, professeur au Conservatoire national des arts et métiers, membre du Conseil d'analyse économique