Les "Pigs" et l'argent de l'Europe

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Par Nicolas-Jean Brehon, enseignant en finances européennes, Paris I-Sorbonne.

Un seul mot suffit à montrer l'évolution d'une époque. Jusqu'en 2004, le Portugal, l'Irlande, la Grèce et l'Espagne, étaient désignés "les pays de la cohésion", car ils bénéficiaient du fonds de cohésion, un fonds d'aide réservé aux pays les moins prospères de l'Union européenne à quinze, dont le revenu par habitant était inférieur à 90% de la moyenne communautaire. Et puis la crise est passée par là. Le temps de la solidarité est révolu. En 2010, les pays de la cohésion sont devenus les "Pigs" - avec s pour Spain. Une délicate attention "d'origine anglo-saxonne" à l'égard de pays en difficultés, qui ont trop de dettes pour la rembourser et sont devenus des fardeaux qui plombent la zone euro et lui font porter le risque de l'éclatement.

Ces quatre pays du Sud ont été longtemps les plus budgétivores de l'UE. Surtout la Grèce. En vingt ans de fonds structurels européens (1989-2008), la Grèce a bénéficié de 80 milliards de crédits communautaires (en euros actualisés), soit 364 euros par an et par habitant ou bien encore 1 euro par jour et par habitant, le double des aides en direction de l'Espagne. En dix ans, depuis la création de l'euro, les dépenses communautaires en Grèce ont atteint 69 milliards, soit, déduction faite de la contribution du pays au budget communautaire, un solde net de 50 milliards d'euros.

La Grèce a été le premier bénéficiaire des fonds communautaires sans que l'UE exerce une vigilance excessive à l'égard de leur gestion. Dans les années 1990, la Cour des comptes européenne dénonçait périodiquement "les évaluations défaillantes" des statistiques du PNB, avec des erreurs d'estimation supérieures à 20%, ou bien "les retards inacceptables" dans les contrôles des aides à la filière oléicole. L'UE fermait les yeux sur cet Etat de la périphérie européenne.

Mais ces chiffres expliquent l'embarras des Etats membres à l'approche de la grande négociation budgétaire. Car deux options sont envisageables. La première est la poursuite des financements communautaires. Une solution qui n'enthousiasme guère l'Allemagne, dont les réticences à l'égard du soutien grec sont moins juridiques, comme ils le prétendent, que budgétaires. Par le jeu des vases communicants entre contributeurs et bénéficiaires, l'Allemagne, principal financeur du budget communautaire, a versé en moyenne près de 2 milliards par an à la Grèce soit 24 euros par Allemand. C'est assez, semble dire l'Allemagne. La crise grecque est également embarrassante pour la France. Car les "Pigs", qui sont aussi des pays agricoles, sont des alliés potentiels dans la grande renégociation de la politique agricole commune (PAC). Sauf que, s'il leur fallait - ou plutôt, quand il leur faudra - arbitrer entre fonds structurels et PAC, les quatre pays n'hésiteront pas une seconde... et lâcheront la France.

La deuxième solution serait de réduire les fonds structurels. Cette crise ne montre-t-elle pas aussi l'inanité des subventions européennes versées trop longtemps par milliards aux pays de l'UE ? Les fonds structurels européens sont d'excellents accélérateurs de croissance, mais ils ne doivent pas être prolongés à l'excès. Les fonds structurels sont là pour impulser, pas pour assister indéfiniment.

Depuis toujours, le Royaume-Uni plaide pour concentrer les aides structurelles sur les plus pauvres de l'UE (ce qui n'est plus le cas de la Grèce) et sur les derniers entrants des deux élargissements de 2004 et 2007. Cette crise vient à point nommé pour le Royaume-Uni, qui proposera cette concentration et, surtout, demandera de ne pas faire porter aux Vingt-Sept, la charge de la crise des Douze de l'eurozone. Malgré leur humour déplacé, les Britanniques pourraient, une fois encore, gagner. Pièce après pièce, l'échiquier de la grande négociation budgétaire se met en place.

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