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Opinions

Arsenal, arsenal, est-ce que j'ai une gueule d'arsenal ? (1/2)

Le groupe de réflexions Mars*

Publié le 05 février 2024 à 07:00

« S'il faut un jour projeter plusieurs divisions dans le corridor de Suwalki pour y dissuader une nouvelle agression russe, appuyées par une armada navale croisant en Baltique et aérienne stationnée à portée de missiles, c'est bien l'OTAN qui le fera, pas l'UE, évidemment» (Le groupe de réflexions Mars)

« S'il faut un jour projeter plusieurs divisions dans le corridor de Suwalki pour y dissuader une nouvelle agression russe, appuyées par une armada navale croisant en Baltique et aérienne stationnée à portée de missiles, c'est bien l'OTAN qui le fera,...

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OPINION - Le groupe Mars critique la façon dont la Commission européenne aide l'Ukraine sur le plan militaire : « Elle disperse ses efforts dans une multiplicité d'instruments de financement dont on peine à comprendre la finalité et à voir le moindre résultat, saupoudre ses subventions sans vision stratégique de long terme pour ne fâcher personne, et prétend rejeter la cause de son inefficacité sur la logique d'arsenal », explique-t-il. Par le groupe de réflexions Mars.

Dans l'atmosphère de fin de règne qui caractérise « l'Hôtel du Nord » de la Commission européenne, est apparue une nouvelle expression censée distinguer les gentils des méchants : « logique d'arsenal ». Confronté à l'échec de toutes ses initiatives et avant de quitter le navire comme il a quitté l'entreprise qu'il dirigeait (et aujourd'hui au bord de la faillite), le Commissaire nommé par la France se lance dans un dernier baroud d'honneur tout en lançant des invectives à l'encontre de tous ceux qui ne croient pas en son génie : « logique d'arsenal » !

Vu de Bruxelles en général et de la Commission européenne en particulier, le monde est noir ou blanc. Du côté des gentils siègent tous celles et ceux pour qui l'approfondissement et l'élargissement de l'Union européenne est un but en soi. De l'autre côté sont tous les méchants, qui osent émettre le moindre doute sur l'opportunité ou la pertinence de l'une ou l'autre des initiatives de l'un ou l'autre des Commissaires. Aujourd'hui, l'insulte à la mode est « logique d'arsenal » pour caractériser toute réticence à reconnaître le génie inné des hautes sphères bruxelloises.

L'arsenal, une création de Venise

« De quoi s'agit-il ? » aurait commencé par demander Foch, qui ne connaissait sans doute pas la fameuse équipe de foot anglaise autrefois coachée par un Français au nom allemand. Comme chacun sait, l'arsenal, comme le carnaval, est une création vénitienne. Il a permis à la petite république adriatique de forger l'outil de sa suprématie maritime et de sa domination sur le commerce avec l'orient pendant près de sept siècles. Sept siècles !

Voilà certes une efficacité digne du mépris de ces petits hommes qui ne restent pas sept ans en fonction... L'arsenal de Venise ne s'est pas fait en un jour, mais de sa création au début du XIIe siècle jusqu'à son apogée au XVe puis son lent déclin jusqu'au démantèlement en deux temps, par Bonaparte puis par Napoléon, qui s'y connaissait en stratégie navale, il s'est constitué et agrandi au fil du temps au point d'être considéré comme le « cœur de l'État vénitien » dans un décret des Doges du XVIe siècle : il rassemblait alors 16.000 ouvriers sur 25 hectares. Venise a ainsi fondé pour l'éternité les principes de la puissance : l'arsenal !

Quels sont ces principes, ou plutôt cette « logique » ? Tout d'abord, il s'agit de rassembler en un même lieu clos (à l'abri des vues des espions et des coups des saboteurs) et couvert (pour y travailler en tout temps) les ateliers autrefois dispersés, afin de rationaliser le travail en spécialisant les anciens « maîtres » devenus de simples « ouvriers ». Venise a tout simplement inventé l'industrie, et cette invention précoce s'appelle l'arsenal, n'en déplaise au Commissaire en charge de l'industrie de défense.

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Il faut ensuite s'assurer de la continuité des approvisionnements nécessaires à la construction navale : à l'époque, c'est surtout le bois et la poix. Il se trouve, ô surprise, que Venise est une lagune entourée de forêts, tant sur les bords de l'Adriatique que dans l'arrière-pays alpin, et il se trouve que le bois flotte, aussi bien par cabotage que sur les fleuves. L'abattage des chênes dans les forêts achetées par Venise fait l'objet d'une protection draconienne, tandis que la poix est fabriquée à partir des différentes résines qui ne manquent pas dans la région.

Venise a inventé l'intégration verticale ! On peut d'ailleurs remonter au Déluge pour retrouver l'usage de la poix dans l'architecture navale de l'Arche de Noé : « Fais-toi une arche de bois de gopher ; tu disposeras cette arche en cellules, et tu l'enduiras de poix en dedans et en dehors » (Genèse 6, 14). Dante lui-même a été si impressionné par l'usage de la poix dans « l'arzanà de' Viniziani » qu'il l'a placé direct dans son Enfer. C'est qu'on a des Lettres, à Bruxelles !

Enfin, le problème majeur à résoudre est le maintien dans le temps des compétences industrielles et des capacités opérationnelles. Venise l'a résolu avec un système de location de galères sous forme d'enchères : l'incanto (encan) des galées (galères) du marché, considéré par le grand historien Fernand Braudel comme l'ancêtre de la Bourse et des sociétés par action. L'arsenal vénitien a ainsi précédé et créé le capitalisme, mais surtout, la Sérénissime pouvait ainsi disposer d'une flotte « duale » de milliers de galères (on dirait aujourd'hui « massive »), « rapatriables » sur court préavis, sans avoir à financer son entretien au jour le jour. Au contraire, les lignes de cabotage qui allaient chercher les épices au Levant et les toiles aux diverses embouchures du Ponant et du Septentrion (jusqu'au Rhin) rapportaient l'or nécessaire à la pérennité de l'arsenal. C'est cette flotte nombreuse, à défaut d'être techniquement supérieure, qui a permis le sac de Constantinople par les Francs en 1204 et arrêté les Ottomans à Lépante en 1571.

Du fait d'un arrière-pays moins bien doté en ressources textiles (laine, chanvre, lin) que les Flandres, Venise perd sa suprématie maritime mondiale à l'apparition de la marine à voile, dominée par Amsterdam pendant tout le XVIIe siècle. L'arsenal entre alors dans un déclin lent mais irréversible. Mais ses principes restent gravés dans le marbre : concentration industrielle, maîtrise des approvisionnements et maintien des capacités dans le temps. Notons que la question des débouchés, si chère à l'analyse marxiste, n'est pas une préoccupation. Venise n'exportait pas ses galères ; surtout pas ! Il n'existe pas de « marché » en la matière, et donc encore moins de « marché unique ».

Saupoudrage des subventions sans vision stratégique

Voilà l'unique « recette magique » si la Commission européenne voulait sérieusement s'emparer du sujet de l'industrie de défense européenne. Au lieu de cela, elle disperse ses efforts dans une multiplicité d'instruments de financement dont on peine à comprendre la finalité et à voir le moindre résultat, saupoudre ses subventions sans vision stratégique de long terme pour ne fâcher personne, et prétend rejeter la cause de son inefficacité sur la « logique d'arsenal » !

La vérité la plus criante sur l'efficacité de l'UE en matière de défense, elle nous est rappelée dans la déclaration commune de cinq groupes du Parlement européen du 16 janvier dernier : l'Europe est collectivement incapable d'apporter à l'Ukraine l'assistance militaire dont elle a besoin. C'est un fait que personne ne peut plus nier. Les Tartarins de tribune qui allaient faire rendre gorge à Poutine ont ravalé leurs outrances. Non seulement depuis deux ans l'UE n'a pas déboursé le premier centime pour aider militairement l'Ukraine (le financement est soit bilatéral soit via la FEP, la facilité européenne pour la paix financée directement par les États membres), mais elle n'est même pas capable de livrer le million d'obus promis.

Pendant ce temps, l'OTAN s'élargit en Europe du nord et approfondit ses modes opératoires et ses plans de défense tout en augmentant considérablement ses budgets. On ne fait pas la guerre en proférant des anathèmes dans des médias complaisants. L'OTAN ne dit pas grand-chose, sauf qu'il faut prévoir le pire au cas où la Russie ne serait pas vaincue, mais elle agit. On peut penser ce que l'on veut de l'efficience de ses états-majors pléthoriques, mais son action est incomparablement plus efficace que celle de l'UE. La Russie s'en méfie et elle a raison. S'il faut un jour projeter plusieurs divisions dans le corridor de Suwalki pour y dissuader une nouvelle agression russe, appuyées par une armada navale croisant en Baltique et aérienne stationnée à portée de missiles, c'est bien l'OTAN qui le fera, pas l'UE, évidemment. Alors, cessons de dilapider le nerf de la guerre dans les projets fumeux d'une « Europe qui protège » rien.

                             

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* Le groupe Mars, constitué d'une trentaine de personnalités françaises issues d'horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l'industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.

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Le groupe de réflexions Mars*

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