Le Grand Jeu des métaux : quel rapport entre pays producteurs et pays consommateurs  ?

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Sur les 6 derniers présidents et Premiers ministres chinois, à l'exception du Premier ministre actuel, Li Keqiang, juriste, tous reçurent une formation thématique d'ingénieur. De 1998-2003, le président Jiang Zemin et le Premier ministre Zhu Rongji étaient électriciens, puis de 2003-2012 Hu Jintao était hydro-électricien alors que son Premier ministre Wen Jiabao était géologue, de 2012 à ce jour, Xi Jinping (photo) est chimiste des procédés et connaît bien l'agriculture.
Sur les 6 derniers présidents et Premiers ministres chinois, à l'exception du Premier ministre actuel, Li Keqiang, juriste, tous reçurent une formation thématique d'ingénieur. De 1998-2003, le président Jiang Zemin et le Premier ministre Zhu Rongji étaient électriciens, puis de 2003-2012 Hu Jintao était hydro-électricien alors que son Premier ministre Wen Jiabao était géologue, de 2012 à ce jour, Xi Jinping (photo) est chimiste des procédés et connaît bien l'agriculture. (Crédits : © Denis Balibouse / Reuters)
SÉRIE D'ÉTÉ (2/7). Depuis l’Antiquité, les pays ou les cités ont développé des stratégies de puissance et d’influence en matière de possession de matières premières. C’est la condition d’une économie et d’un pouvoir forts dans la compétition internationale. Aujourd’hui : les relations entre pays producteurs et pays consommateurs et la place des entreprises. Par Didier Julienne, spécialiste des marchés des matières premières (*).

Après la nécessité d'avoir des Doctrines Ressources Naturelles dans l'épisode 1, quelles sont celles en présence ?

Les Doctrines asiatiques ne sont pas les mêmes que celles que nous connaissons en Europe et le reste du monde. Il existe une forte différence culturelle quant à notre rapport à l'éternité de la disponibilité des ressources.

En général, l'Asie du Nord a une stratégie active dans les trois domaines, car ses productions locales sont depuis longtemps insuffisantes :

  • Le Japon et la Corée ont cherché et cherchent toujours des approvisionnements stables, aussi bien en énergie et métaux notamment à travers de relations à long terme avec l'Australie, l'Amérique du Sud, et l'Asie du Sud Est ; et pour les denrées agricoles avec le monde entier. L'objectif reste constant : diversifier des approvisionnements, substituer et recycler.
  • La Chine moderne a développé son économie via ses propres ressources, son charbon, ses mines et son agriculture. L'ensemble prenant la forme d'une centralisation des approvisionnements, une consolidation industrielle et une lutte contre la contrebande. Concernant ce dernier point, l'épiphénomène du secteur des lanthanides en est un exemple révélé en 2010. Les entreprises publiques surendettées sont le reliquat de ce modèle. Face aux immenses besoins, aux ressources nationales insuffisantes et à l'adoption de règles environnementales strictes, la Doctrine Ressources Naturelles a évolué vers plus d'importations de matières premières ; non pas en exerçant une stratégie belliqueuse et misanthropique de guerre des ressources contre d'autres pays, mais par l'exercice de son influence. Cette souplesse doctrinaire était facilitée par la formation des dirigeants chinois. Il est plus simple d'atteindre l'objectif national lorsqu'on en comprend le chemin. Sur les 6 derniers présidents et Premiers ministres, à l'exception du Premier ministre actuel, Li Keqiang, juriste, tous reçurent une formation thématique d'ingénieur. De 1998-2003, le président Jiang Zemin et le Premier ministre Zhu Rongji étaient électriciens, puis de 2003-2012 Hu Jintao était hydro-électricien alors que son Premier ministre Wen Jiabao était géologue, de 2012 à ce jour, Xi Jinping est chimiste des procédés et connaît bien l'agriculture.

Cette chronologie thématique des dirigeants chinois correspond à celle des étapes du développement du pays : centrales électriques et charbon, hydroélectricité et matériaux, géologie et production minière qui coïncide entre autres aux avancées géopolitiques minières et énergétiques chinoises en Afrique, chimie des procédés et investissement agroalimentaire. Ce n'est donc pas un hasard si c'est le président actuel qui a décidé de renoncer à la doctrine d'autosuffisance alimentaire. Comme d'autres pays asiatiques, Corée ou Japon, la Chine s'est tournée vers l'agriculture d'autres continents. Un récent accident lui donne raison. À la suite d'une épidémie de peste porcine, qui débuta à l'automne 2018 dans ses propres élevages et décima son cheptel, Pékin a augmenté drastiquement les importations de produits porcins étatsuniens au premier trimestre 2019. Mais l'impasse commerciale avec les États-Unis le forçait à taxer ces flux à hauteur de 62 % dès juillet 2018. Puis le conflit avec Washington s'envenimant, la Chine s'est tournée vers d'autres pays, notamment au milieu de l'été 2019 vers l'Europe et le Brésil. En conséquence, les prix mondiaux doublaient. Dans le même temps, elle se tournait vers la Russie pour s'approvisionner en soja. Libérée d'une Doctrine d'autosuffisance alimentaire restrictive la Chine aura surmonté cette crise agricole.

Alors que le mot souveraineté est à la mode, les importations chinoises de minerais, d'énergie et de produits agricoles accroissent la dépendance du pays vis-à-vis de l'étranger. En conséquence, il est imparable qu'un embargo qu'elle décréterait sur ses exportations de certaines matières premières, comme les lanthanides en réponse à une crise avec Washington ou un autre pays allié sur un autre sujet, risquerait d'entraîner en retour une série de blocus contre ses importations d'autres ressources vitales pour son économie : viande de porc, soja, lithium, cobalt, nickel, minerai de fer, gaz ... Le monde des matières premières est ainsi rarement une voie à sens unique.

Les États non asiatiques anticipent peu

Les États non asiatiques ont des Doctrines sélectivement actives, et bien souvent ils anticipent peu les évènements :

  • L'Europe dispose d'une Doctrine Agricole, la Politique Agricole Commune (PAC), mais elle reste sans doctrine jumelle pour l'énergie et les minerais parce que Bruxelles devrait assembler des politiques nationales parfois contradictoires. Elle s'arrêterait sur le seuil de définitions de matières stratégiques énergétiques et minérales : qu'y a-t-il de commun entre l'uranium stratégique à la doctrine énergétique française et le lignite allemand, le charbon polonais ou celui de l'Europe Orientale ? Quid du remplacement de ce charbon européen par du gaz russe ou du GNL étatsunien, chacun satisfaisant des exigences opposées, lequel est stratégique pour l'Europe ? Irions-nous vers un Yalta inversé du gaz, le Russe à l'ouest de l'Europe notamment en Allemagne, le GNL étatsuniens à l'est avec la Pologne comme point d'entrée pour des livraisons à l'Ukraine ? Vers quels types de nouveaux populismes aux inspirations nons pas politiques mais économiques cette situation nous conduit-elle  puisqu'aucune géopolitique énergétique des pays de l'Union ne converge entre le charbon, le lignite le gaz, ou l'uranium et que les énergies nouvelles nous entrainent vers des impasses techniques et dans un deuxième temps économiques ? Côté Doctrine Minière, le problème devrait être plus simple, en dépit d'une production scandinave. Hélas, l'Europe est en déficit sur de nombreux métaux.
  • Les États-Unis ont largement perdu leurs craintes dans la réflexion sur les ressources naturelles depuis qu'ils sont redevenus la première puissance énergétique mondiale grâce au gaz et au pétrole non conventionnels. D'une stratégie d'indépendance énergétique d'un pays consommateur, ils ont migré vers celle de dominance énergétique d'un pays producteur ; il est donc tentant pour Washington d'utiliser cette nouvelle pression sur l'Europe pour contrer le gaz en provenance de Moscou ; les déboires du gazoduc North Stream 2 autour des îles danoises de la mer Baltique sont à lire sous cet angle. Le marché du pétrole récemment désarticulé avec comme symptôme un prix négatif sur l'arbitrage futur/livraison physique est à visualiser sous cet angle : un affrontement géopolitique d'une vision vieillissante.
  • La Doctrine Minière étatsunienne n'est qu'un embryon d'appréhensions pour quelques métaux du complexe militaro-industriel. Toutefois, des ressources ont été cataloguées sur le territoire national ou chez les pays amis, notamment en Australie pour les lanthanides ; en complément une exploration minière centrée sur les métaux stratégiques est en gestation.
  • Pour les denrées agricoles, des États achètent sous l'égide d'une doctrine nationale : le Qatar, l'Égypte, le Mexique...
  • Enfin et naturellement, des pays producteurs de pétrole du Golfe Persique, des pays miniers tels l'Australie, le Canada, la RDC, le Pérou, la Bolivie... produisent et vendent leurs ressources naturelles via des doctrines producteurs. Ils encourageront l'investissement dans leur production pour maximiser la rente nationale. Ainsi se comprend la volonté du gouvernement sud-africain et des entreprises minières de platinoïdes de créer une filière catalytique automobile en Afrique du Sud destinée à l'exportation ; celle également de la République Démocratique du Congo lors de la révision de son code minier qui aboutissait à la création du concept de métaux stratégiques pour augmenter la rente ; le cobalt, le coltan notamment sont devenus des substances stratégiques et leur redevance s'est haussée à 10 %. C'est également la volonté exprimée de l'Indonésie de devenir un centre industriel de la voiture électrique, grâce à ses mines de nickel et de cobalt. C'est enfin la Doctrine inachevée du nickel calédonien, propulsé dans une double impasse par des erreurs d'analyses parisiennes et l'absence d'une vision commune locale.

Le rapport de force géopolitique entre ces pays favorise rarement unilatéralement les Doctrines des consommateurs ou des producteurs. Au contraire, les premiers gagnent un accès géopolitique privilégié aux ressources et les seconds bénéficient de l'influence des pays consommateurs, pour notamment développer leurs infrastructures ou leurs industries. Cette influence prend la forme de transferts de connaissances et de compétences, la structuration de filières industrielles et des capacités de production et des créations d'emplois. Autant d'éléments essentiels à l'acceptabilité de nouveaux projets miniers et énergétiques. En général, ces deux stratégies de puissance et d'influence s'opposent rarement, une exception récente reste la crise pétrolière de 1973, puis les suivantes ; mais dans le monde minier ces deux forces s'équilibrent souvent sur la carte du Grand Jeu géopolitique des métaux ; c'est par exemple déjà le cas dans le nickel lorsque l'Indonésie exprima sa puissance en interdisant l'exportation de minerais et que l'influence de Pékin permit l'implantation d'usines chinoises aux pieds des mines indonésiennes. Un mouvement identique n'est pas à exclure entre les batteries et le lithium sud-américain.

Dimensionner les doctrines aux projets

Les entreprises sont souvent à l'image des doctrines de leurs propres pays : en Asie, les enjeux sont centralisés, les entreprises sont actives pour identifier les zones de risques et remonter en amont les chaînes de valeurs. Ailleurs, notamment en Europe, l'habitude est généralement de faire confiance aux marchés et à leurs intermédiaires, les traders. Néanmoins, les unes comme les autres identifient leurs dépendances et dimensionnent leurs propres doctrines à leurs projets. C'est le cas des constructeurs automobiles tel Renault pour la Zoé, BMW ou Toyota qui ont, ou bien vont éliminer les lanthanides de leurs modèles électriques ; ce sont les constructeurs de batteries qui diminuent les volumes de cobalt de leurs batteries lithium-ion, notamment dans les nouvelles générations nickel-manganèse-cobalt des modèles premium. Ce sont les mêmes qui se passent du cobalt en choisissant des batteries lithium fer phosphate à plus faible puissance pour les plus petits modèles.

Toutefois ce jeu gagnant-gagnant peut ne pas fonctionner. À cause de craintes environnementales, le producteur de lanthanides Lynas a rencontré des difficultés pour stabiliser son usine de traitement de minerais située en Malaisie et la question du rapatriement du raffinage en Australie était posée. Dans d'autres cas, les compétences nécessaires sont déficientes chez les pays producteurs notamment sur le continent africain ; ou bien le portage industriel est interdit, par exemple en Chine lorsque des secteurs miniers sont interdits aux entreprises étrangères.

Ces stratégies de puissance et d'influence sont d'autant plus essentielles à de nombreux États et aux filières industrielles post COP21 et post Covid-19que le basculement de la transition énergétique nous fait passer d'une dépendance aux hydrocarbures vers une dépendance envers les métaux nécessaires pour engendrer, transporter, stocker et consommer l'électricité dans des générateurs, des connecteurs, des chargeurs de batteries, des accumulateurs et enfin des moteurs.

Retrouvez, chaque mercredi, un épisode de notre série d'été : "Le Grand Jeu des métaux" avec notre expert Didier Julienne.

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(*) Didier Julienne anime un blog sur les problématiques industrielles et géopolitiques liées aux marchés des métaux. Il est aussi auteur sur LaTribune.fr.

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Commentaires
a écrit le 09/07/2020 à 15:37 :
Excellent article.Dans le jeu des matières premières, les Européens sont inexistants.Ils seront mangés tout cru par l'Asie l'Inde et autres Indonésie...Les Européens étaient de grands guerriers mais ça c'est le passé lointain.Aujourdhui ils veulent purifier l'air et refroidir la température autant de projets irréalisables dans ce monde globalisé.Vive la misère en Europe, les chinois attendront le dernier moment pour nous acheter à bas prix.

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