Le Grand Jeu des métaux : la cause de l'infox

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Accuser la Chine d'une « guerre des métaux », c'était faciliter ses avancées, car en condamnant un symptôme, la maladie continuait de prospérer, tandis que la cause du mal restait cachée : l'abandon de la souveraineté dans nos Doctrines Minières.
Accuser la Chine d'une « guerre des métaux », c'était faciliter ses avancées, car en condamnant un symptôme, la maladie continuait de prospérer, tandis que la cause du mal restait cachée : l'abandon de la souveraineté dans nos Doctrines Minières. (Crédits : Reuters/Damir Sagolj)
SÉRIE D'ÉTÉ (6/7). Depuis l'Antiquité, les pays ou les cités ont développé des stratégies de puissance et d'influence en matière de possession de matières premières. C'est la condition d'une économie et d'un pouvoir forts dans la compétition internationale. Aujourd'hui : la cause de l'infox. Par Didier Julienne, spécialiste des marchés des matières premières (*).

Après la description de la place de la Chine dans l'infox de l'épisode 5, quelle qu'en soit les causes, la légende confortant la croyance d'un conflit dans les métaux s'est installée dans les cerveaux comme dans des nids d'oiseaux absents pour de mauvaises raisons, et nous en investiguons trois.

La première hypothèse est celle du mythe résolument antichinois: il s'inscrit comme une petite facette de l'immense guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine. Le danger est qu'il appelle une réplique belliqueuse. Fort heureusement, aucune guerre n'a été déclarée pour du lithium ou du cobalt, et il est salutaire qu'à l'égard des lanthanides les déclarations du président chinois de 2019 à propos de la mise en place d'un embargo de ses « importantes ressources stratégiques » à la suite des sanctions contre Huawei par les États-Unis, ne soient restées que des déclarations. Pékin n'a pas répliqué aux accusations par un embargo sur les terres rares.

Le danger des idéologies, c'est le risque de s'exclure du réel

Le mieux que nous pouvons espérer est un renversement de l'infox, pour que l'effet bénéfique de ce retour à la réalité endigue les sentiments antichinois et apaise une jeunesse emprisonnée par le sentiment que plus rien ne serait plus possible pour sauver la planète dans le domaine des ressources naturelles puisque la Chine serait un ennemi qui aurait déjà gagné.

Par suite, l'autre avantage du retour de la vérité serait une atténuation des sentiments antidémocratiques. En effet, les modèles de Green Deal européen ou du parti Démocrate étatsunien sont d'une telle ampleur qu'ils seraient irréalisables dans un climat de guerre réelle ou virtuelle pour des ressources naturelles. Or, le grand danger que rencontre les idéologies, et les promesses politiques qui les secondent telle que celle de la transition écologique, c'est de s'exclure de la vie réelle, de ne plus comprendre leurs impacts sur les populations et de perdre le lien avec le monde industriel qui produit ces ressources et avec celui qui les transforme. S'il devient impossible de tenir ces promesses parce qu'elles auraient entraîné des conflits construits sur un mythe tel que la « guerre des métaux », c'est la démocratie au sens large qui en souffre.

La transition énergétique a besoin de la « paix des métaux »

Les mots ont un sens, employer le mot « guerre » sans jamais avoir connu la guerre est déplorable ; nous n'avons pas besoin d'une infox sur une « guerre des métaux  qu'ils soient abondants, critiques, stratégiques, rares ou introuvables » pour sauver la planète, mais au contraire d'une vérité sur la « paix des métaux » pour négocier sans émotion. Seule une coopération inclusive de Pékin, de Moscou et d'autres producteurs de technologies et de ressources naturelles, à l'image de ce qu'auront réussi l'Indonésie et la Chine, répondra à la promesse d'une transition énergétique européenne qui ne confondra plus ses discours et ses réformes.

La deuxième hypothèse sur l'origine de l'infox de la « guerre des métaux » est contiguë à la première. C'est un mythe dangereux, car il a provoqué un effet anesthésiant. Chaque État restait immobile, car chacun croit que la doctrine minière de la Chine est combattue par un autre puisque l'infox indique qu'une guerre existerait entre la Chine et ce quelqu'un d'autre. Mais cette guerre n'est nulle part, cet autre n'existe pas ; aucune bataille, même économique, n'a eu spécifiquement lieu récemment pour le cuivre, le nickel, le fer, les platinoïdes, le platine, le rhénium, le béryllium, le cobalt, le gallium, le germanium, le graphite, l'indium, le niobium, le lithium, les lanthanides. Personne ne s'est opposé à son influence et à ses avancées minières. Cette guerre métallique est un leurre, elle n'a jamais eu lieu.

Abandon de la souveraineté dans nos doctrines minières

À cet argument sont souvent opposées des listes de métaux stratégiques ou critiques construites par des États. Elles ne répondent hélas pas à la question d'un combat ou d'une négociation. Elles ne sont ni des preuves d'une guerre ni des armes ni des offensives, mais au contraire une sorte de constat qui devrait rester secret, une reddition intellectuelle imbelle à la mesure d'une « guerre des métaux » virtuelle faute de combattant. Et pendant que chacun pense que quelqu'un d'autre combat la Chine, Pékin a progressé sans être contré. Personne ne s'est opposé à son influence et à ses avancées minières. Accuser la Chine d'une « guerre des métaux », c'était faciliter ses avancées, car en condamnant un symptôme, la maladie continuait de prospérer, tandis que la cause du mal restait cachée : l'abandon de la souveraineté dans nos Doctrines Minières.

Éliminer l'anesthésie d'une guerre virtuelle et virtuellement menée par d'autres, c'est notamment affirmer que la Chine a gagné des positions parce que d'autres pays consommateurs ont déserté les mines et l'industrie. Moins visionnaires, ils n'ont pas réévalué leurs souverainetés et leurs Solidarités Stratégiques métallurgiques et minières et ils ont abandonné leur stratégie d'influence.

Si rien n'est fait, sans de nouvelles doctrines minières, les prochains accusés, les prochaines victimes d'infox seront peut-être des sociétés minières, des entreprises œuvrant dans les batteries, la voiture électrique, le solaire, l'électronique, voire sous l'alibi de l'Investissement Socialement Responsable et de critères Environnement Sociaux et de Gouvernance des filières dans le lithium, le cobalt, le manganèse, le nickel, l'étain, le cuivre... Il faut donc bâtir ces doctrines minières tout en se protégeant en interrogeant les futures infox liées aux métaux.

Désir de «faire le buzz» ou « vanité de l'imposture »

D'autres théories sur l'origine d'une « guerre des métaux » pourraient être imaginées, mais citons en une troisième et dernière. Il n'est pas impossible que ces infox sur la « guerre des métaux introuvables » soient le fruit d'un désir propre à notre époque de communication : vouloir être dans l'actualité caquetante des effets de mode, acquérir une notoriété, « faire le buzz » dans le but ultime d'être reconnu. Nous résumerons cette dernière possibilité sous le qualificatif de la « vanité de l'imposture ».

De nos trois suppositions, elle est la plus simple et peut-être la plus probable, sans nier qu'elle fut chronologiquement précédée par la première puis la seconde, comme un segment d'une opération plus vaste, résolument antichinoise et, de nos jours, populaire outre-Atlantique.

Retrouvez, chaque mercredi, un épisode de notre série d'été : "Le Grand Jeu des métaux" avec notre expert Didier Julienne.

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(*) Didier Julienne anime un blog sur les problématiques industrielles et géopolitiques liées aux marchés des métaux. Il est aussi auteur sur LaTribune.fr.

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Commentaires
a écrit le 06/08/2020 à 21:59 :
On recherche la cause de l'infox...? Mais c'est simplement sa diffusion par les médias!
a écrit le 05/08/2020 à 13:37 :
Il me semble qu'il n'a jamais été question d'une guerre des métaux en cours, simplement les médias ont estimés que la Chine était en mesure de la faire. Mais ça n'aurait pas été dans l'intérêt de la Chine, c'est une arme à un coup, si la Chine avait refusé d'exporter certains métaux par représailles, d'autres pays auraient pris le relai à terme . A contrario les usa utilisent des procédés ( pressions, chantage technologique ) qui poussent ses alliés à gagner en autonomie, donc c'est efficace à court terme mais à long terme les USA perdent en influence.
a écrit le 05/08/2020 à 10:38 :
" vouloir être dans l'actualité caquetante des effets de mode, acquérir une notoriété, « faire le buzz » dans le but ultime d'être reconnu"

En effet la plus probable parce que nous voyons bien que l'occupation principale de la classe dirigeante c'est de soigner les apparences puisque de plus en plus inculte et déconnectée des réalités de ce monde elle saute sur la moindre occasion d'essayer de nous faire croire qu'elle serait encore un peu éclairée.

"La culture c'est comme le beurre, moins on en a et plus on l'étale." Or les idéologues, et les néolibéraux ne sont que ça les porteurs d'une idéologie nihiliste, sont par définition condamnés à s'éloigner de la véritable connaissance pour s'enfoncer à chaque fois un peu plus au sein de l'obscurantisme.

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