Quand la Chine s'assoupira, le monde s'affaissera

CHRONIQUE. La Chine s'est fixée comme objectif de décarboner son économie, ce qui passe par une réduction de la pollution de son industrie. Les choix opérés par Pékin ne sont pas sans conséquence sur le reste du monde, notamment l'Europe. Par Didier Julienne, Président de Commodities & Resources » (*).

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Didier Julienne.
Didier Julienne. (Crédits : Patrick FITZ / M&B)

Le fameux adage, quand la Chine s'éveillera, le monde tremblera, fonctionne aussi à l'envers.

De multiples manières, la Chine engourdit, ensommeille, encoconne son industrie et poursuit trois objectifs : accroitre la décarbonation de son économie en réduisant la consommation électrique de 3% en 2021, puis de 14% à l'horizon 2025 pour atteindre la neutralité carbone en 2060.

Deuxièmement, puisque la production électrique reste dominée par le charbon thermique, Pékin diminue sa consommation globale et ses importations australiennes au profit de la production locale.

Ensuite, comme à chaque approche de l'automne, l'industrie chinoise réduit sa pollution afin que l'air soit respirable l'hiver, et spécialement celui de 2022 car les prochains Jeux olympiques d'hiver doivent avoir lieu à Pékin, du 4 au 20 février 2022, sous un ciel bleu.

L'ensemble milite pour une forte réduction de la demande des gros consommateurs d'électricité et les rationnements touchent à présent plus de 10 provinces chinoises.

Réajustement par la rhétorique

Pékin traduit cette initiative dans sa propre rhétorique. La « société harmonieuse » des années  2010 qui cherchait une inclusion des villes et des campagnes est à réajuster, à rééquilibrer par plus de justice sociale avec  la « prospérité commune » (共同富裕) ; la préférence à la demande nationale, la sécurité économique et l'autosuffisance, c'est la « circulation duale » (双循环).

L'ensemble fonctionne avec des outils économiques tels que le raccourcissement des politiques économiques : les « ajustements intercycliques » (跨周期调节) ; une autonomie de décision vis-à-vis du reste du monde et notamment des banques centrales occidentales : « politique macroéconomique autonome » (宏观政策自主性) ;  une anticipation des « risques secondaires »(次生风险), c'est-à-dire les dégâts collatéraux des réformes (Evergrande n'est pas un Lehman chinois) et enfin l'incitation d'une vie plus frugale pour la jeunesse avec  le « couché à plat » (). La cohérence du tout s'illustre par plus d'innovation et plus de protection de l'environnement.

Pour réussir, l'économie chinoise dispose d'une arme fatale, le bâtiment.  Elle est donc largement utilisée pour la décarbonation. En un exemple, la logique s'enchaine.

La « prospérité commune » permet l'affaiblissement de l'une des causes de l'inégalité entre citadins et ruraux, la propriété immobilière : « une maison, c'est fait pour habiter pas pour spéculer ».

Une production d'acier en baisse de 15%

La « circulation duale », c'est le ralentissement du bâtiment par la limitation des ratios d'endettement dans l'immobilier, avec la gestion des « risques secondaires » (Evergrande) pour atteindre le chapitre environnement en diminuant la métallurgie, notamment l'affaissement de près de 15% de la production d'acier, et son impact dévastateur (-45% en deux mois) sur les prix du minerai de fer, notamment d'origine australienne.

Cela signifie donc que les exportations d'aciers chinois se réduisent, comme cela est le cas depuis 2015 ; que la sidérurgie se fera avec plus d'autonomie, avec plus de déchets et moins de minerai de fer ou de nickel ; que le "peak" d'acier chinois est atteint et que la fabrication ne peut que baisser, ou au mieux se stabiliser en un point bas, au profit d'un autre consommateur, l'Inde, et de nouvelles souverainetés sidérurgiques en Europe. Au final, la demande d'électricité charbonnière baisse.

Cette dernière touche naturellement d'autres grands consommateurs directs : la transformation de la bauxite en aluminium, le cuivre, le zinc, le ciment, le textile, la pétrochimie... La Chine n'est donc plus l'usine du monde ni le centre  mondial de la consommation des ressources naturelles. Mais les « risques secondaires » du ralentissement métallurgique chinois sont l'inflation des prix de ces ressources naturelles.

Augmenter le « gâteau commun » par l'innovation

En conséquence , sans que cela soit contradictoire par rapport à l'objectif de décarbonation, la « circulation duale » ouvrait depuis début juillet les réserves de métaux stratégiques à quatre reprises pour déstocker du cuivre, de l'aluminium et du zinc dans le but d'approvisionner certaines industries handicapées par les restrictions électriques, notamment  l'industrie microélectronique, l'industrie des batteries pour véhicules électriques.

C'est de cette manière que la « circulation duale » vise à augmenter le « gâteau commun » par l'innovation en sécurisant la demande nationale, la sécurité économique et l'autosuffisance dans des domaines aussi variés que le soft power, l'infoguerre, la culture, le nucléaire, les énergies renouvelables, les semi-conducteurs, l'agriculture, l'éducation, la santé, l'écosystème de l'infrastructure 5G...

Mais qu'en serait-il si cela se passait mal dans de tels secteurs privilégiés, si les Chinois n'arrivaient pas à produire de volumes suffisants? Par exemple, si les fabricants de batteries ne réussissaient pas parce que pris en étau entre les restrictions électriques, les prix de matières premières qui augmentent et les prix des accumulateurs qui doivent diminuer pour atteindre la parité avec les véhicules thermiques. Alors la consommation compétitive se mettra en place. Lorsque les deux notions de matières critique et stratégique fusionnent, l'évènement entraîne une compétition entre différents consommateurs. Le producteur privilégie l'utilisateur le plus proche de ses propres objectifs stratégiques : son industrie automobile nationale au détriment des exportations. L'analogie avec la situation des masques Covid-19 de l'an dernier est tout aussi saisissante qu'aujourd'hui celles des puces électronique et de l'acier.

Un seul mot, souveraineté

Pour nous, en Europe, le résultat du mouvement tient en un seul mot : souveraineté.

La Chine rétracte certaines de ses antennes, pas toutes naturellement, et nous devons réapprendre ce qu'est la souveraineté avec ses aléas et ses bienfaits, sinon l'endormissement chinois signifie affaissement chez nous.

La Chine étant moins cher, nous fabriquerons nous-mêmes plus cher avec de l'inflation ; la Chine n'étant plus l'usine du monde, nous devons réapprendre l'industrie ; la Chine ne travaillant plus pour nous, nous devons travailler pour nous ; les délocalisations passées ayant provoqué des trahisons, du chômage, du désespoir, du cynisme, nous devons recoller les morceaux pour que l'usine, l'aciérie, la mine, l'entreprise fassent de nouveau cohésion. Les conséquences sont d'autant plus nombreuses que nous devons dérouler à rebours 40 ans d'abandon de désindustrialisation.

La décarbonation de la Chine est planifiée par le 14e plan quinquennal, et la réforme se fait avec force et autorité, car le pouvoir chinois à plus de difficulté que par le passé à diriger dans la nuance tant les exemptions corruptrices accordées à tel ou tel ont été monnaie-courante. Les coupes franches par l'État dans l'immobilier, l'éducation, l'internet, le bitcoin ont été des exemples. Les États-Unis de Biden l'ont bien compris, ils se sont lancés dans le même jeu avec la même méthode, à l'image de l'affaire des sous-marins australiens.

Où en est l'Europe?

L'Europe n'en est pas là. Elle est leader dans la consommation de véhicules électriques, mais la comptabilité du cumul des prochaines capacités de fabrication de batteries européennes, Airbus des batteries plus industrie asiatique implantée en Europe, est révélatrice de ses nuances. L'Allemagne aura 32% des capacités de construction de batteries sur son sol, la Hongrie 13%, la Pologne 9% la Suède 8%, la France 8%, la Norvège 7%. Les pays qui ont le mieux joué cette carte de la batterie sont les trois premiers... qui ont chacun une production d'électricité dominée par le charbon, alors que la Scandinavie et la France sont décarbonées. Comment se fait-il que ces trois derniers n'aient pas mieux vendu leur électricité verte ?

Pour l'Europe, la décarbonation chinoise est sans aucun doute une chance historique pour ses souverainetés, ses solidarités stratégiques. Mais à la lumière des faits, la question qui se pose pour réussir ce retour des souverainetés industrielles est : quel type de leader ont besoin les pays européens, notamment la France ?

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(*) Didier Julienne anime un blog sur les problématiques industrielles et géopolitiques liées aux marchés des métaux. Il est aussi auteur sur LaTribune.fr.

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Commentaires 6
à écrit le 29/09/2021 à 15:52
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Bref! Quand la Chine se réveillera, elle fera sa révolution écologique et le reste du monde ne pourra que suivre!

à écrit le 29/09/2021 à 12:08
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Excellente nouvelle en plusieurs points: réduction des inégalités, cohésion nationale, restauration de la confiance. Par contre, il va y avoir un gros travail...

à écrit le 29/09/2021 à 11:26
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Excellent article. Analyse graduée et bien construite. De surcroît, l'auteur se donne la peine d'extraire des mots chinois d'actualité en 普通话 (pǔ tōng huà) afin de tracer des perspectives. Le risque pour la Chine, c'est que la prospérité commune (共同富...

à écrit le 29/09/2021 à 11:13
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"Quand la Chine s'assoupira". Ce n'est pas demain qu'elle va commencer à faire la sieste. La Chine qui s'assoupit, c'est la disparition assurée du modèle politique Chinois et "Ça", c'est pas bon pour la sécurité du Monde.

à écrit le 29/09/2021 à 10:09
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Notons quand même que ça fait plusieurs années que le peuple chinois presse son régime de lutter contre la pollution tellement elle fait des ravages au sein de l'usine du monde parce qu'il n'y avait pas que les salariés au rabais qui ont fait massive...

à écrit le 29/09/2021 à 9:47
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"les semis conducteur". Un sous-entendu poétique (je cherche encore)?

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